Sougya : Le daf poursuit la discussion sur la michna des deux boucs de Yom Kippour dont l'un meurt après le tirage au sort : on amène un nouveau couple, mais lequel des deux animaux surnuméraires ira paître ? Rav (les êtres vivants ne sont pas écartés) lit la michna du second du second couple ; Rabbi Yo'hanan (les vivants sont écartés) la lit du survivant du premier couple.
On objecte à Rav que son surnuméraire n'est qu'une bête de réserve (le-ahrayout), qui paîtrait même pour un particulier selon Rabbi Ochaya ; réponse : Rav suit Rabbi Yossi ('mitsva ba-richon'), si bien que le second couple est mis à part 'en vue d'une perte' et que le motif de la michna -- un chatat du public ne meurt pas -- reste nécessaire. La sougya montre ensuite que le 'et en outre' de Rabbi Yehouda ne s'explique bien que selon Rav : Rabbi Yehouda diverge d'abord sur le chatat communautaire, puis sur le rejet des animaux vivants ; pour Rabbi Yo'hanan, la formulation reste une difficulté (kachya).
Vient alors l'analyse de la clause 'si le bouc émissaire est mort, on répandra le sang' : puisque seul le tirage au sort est indispensable pour lui, pourquoi tout recommencer ? L'école de Rabbi Yannai déduit de 'il sera placé vivant' que le bouc émissaire doit rester en vie jusqu'à l'aspersion du sang de son compagnon.
Le daf s'achève sur une seconde sougya, la michna de Chekalim 2,1 (chekalim volés ou perdus, serment aux trésoriers ou aux habitants) et le principe que Rava prête à Rabbi Yehouda -- les obligations d'une année peuvent être offertes l'année suivante -- aussitôt attaque par Abaye à partir du taureau et du bouc de Kippour perdus, qui doivent mourir. La réponse de Rava se poursuit en 65b.
Tous s'accordent : si l'expiation a été obtenue au moyen de celle qui n'était pas perdue, celle qui était perdue doit mourir.
Le daf s'ouvre sur la fin d'un principe déjà posé : une chatat (sacrifice expiatoire) mise à part, puis perdue, puis remplacée par une autre. Si le propriétaire a finalement obtenu son expiation avec la bête de remplacement (« celle qui n'était pas perdue »), la première, une fois retrouvée, n'a plus d'emploi : elle est chatat che-meta, une chatat vouée à la mort.
Ce principe sert de mesure à toute la sougya : quand un animal consacré devient surnuméraire, meurt-il, ou bien va-t-il paître jusqu'à contracter une tare, après quoi on le vend et son prix va aux offrandes volontaires ? La michna de nos boucs tranche pour le pâturage, en donnant un motif précis : ein chatat tsibour meta, un chatat du public ne meurt pas.
Mais selon Rav, [le bouc excédentaire] a le statut de celui qui met à part deux chatot par sécurité ; or Rabbi Ochaya a dit : celui qui a mis à part deux chatot par sécurité obtient l'expiation avec l'une d'elles, et la seconde ira paître.
Rappel du contexte : la michna traite de deux boucs de Yom Kippour dont l'un meurt après le tirage au sort. On amène un nouveau couple, on refait le tirage, et « le second ira paître ». Rav lit : le survivant du premier couple reste apte (les êtres vivants ne sont pas écartés), on l'offre, et c'est le second du nouveau couple qui paît.
D'où l'objection : dans la lecture de Rav, ce surnuméraire n'est pas une bête « mise à part en vue d'une perte », c'est simplement une bête le-ahrayout (de réserve, par sécurité). Or Rabbi Ochaya enseigne que dans ce cas de figure, même pour un particulier, la bête restante paît au lieu de mourir. Le motif donné par la michna -- « un chatat du public ne meurt pas » -- devient alors superflu, ce qui ruine la lecture de Rav.
Puisque Rava a dit : Rav tient comme Rabbi Yossi, qui dit que la mitsva se fait avec le premier -- des le départ [le second couple] a le statut de ce que l'on met à part en vue d'une perte.
Réponse à l'objection. Rav ne considère pas le second couple comme une simple réserve interchangeable : il suit Rabbi Yossi, pour qui « mitsva ba-richon » -- la mitsva revient de plein droit au premier animal. Le premier couple garde donc la priorité.
Par conséquent, quand on amène le second couple, on le met à part uniquement pour parer à la perte du premier : c'est bien un mafrich le-ibboud. Et selon Rabbi, ce qu'on met à part en vue d'une perte à le statut d'un perdu -- pour un particulier, l'animal surnuméraire mourrait. Le motif « un chatat du public ne meurt pas » retrouve donc toute son utilité, et la michna se lit selon Rabbi.
Nous avons appris [dans la michna] : Rabbi Yehouda dit : il mourra. Soit, selon Rabbi Yo'hanan, qui dit que c'est le second du premier couple qui ira paître -- et que Rabbi Yehouda dit à son sujet : il mourra -- il obtient alors l'expiation avec le second du second couple.
Nouvelle objection, cette fois tirée de l'opinion de Rabbi Yehouda dans la michna : « il mourra ». On suppose d'abord que Rabbi Yehouda répond directement aux Sages, sur le même animal qu'eux.
Pour Rabbi Yo'hanan, aucune difficulté : les Sages parlaient du survivant du premier couple (écarté, donc mis au pâturage), Rabbi Yehouda dit qu'il meurt -- et le service se fait avec le second couple. La séquence tient debout.
Mais selon Rav, qui dit que c'est le second du second couple qui ira paître -- et que Rabbi Yehouda dit à son sujet : il mourra -- avec quoi Rabbi Yehouda obtiendra-t-il l'expiation ? Penses-tu donc que Rabbi Yehouda vise le second du second couple ?
Rabbi Yehouda vise le second du premier couple.
Pour Rav, en revanche, la lecture naïve mène à une impasse : le survivant du premier couple est écarté (Rabbi Yehouda tient que baalei 'hayim nidhin, les animaux vivants peuvent être définitivement disqualifiés), et le second du nouveau couple, lui, devrait mourir. Il ne resterait plus rien pour expier.
La gemara redresse la lecture : Rabbi Yehouda ne parle pas du même animal que les Sages. Son « il mourra » vise le survivant du premier couple. Il diverge donc des Sages sur deux points à la fois, ce qui prépare l'explication du « et en outre » de la michna.
Et certains posent l'objection de la manière suivante : « Et Rabbi Yehouda a dit en outre : si le sang s'est répandu, le bouc émissaire mourra ; si le bouc émissaire est mort, on répandra le sang. »
Version alternative de la sougya (ika de-motiv hakhi) : la même difficulté est présentée dans l'autre sens. Au lieu d'attaquer Rav, on part de la formule « et en outre » (ve-od) de la michna pour attaquer Rabbi Yo'hanan.
Soit, selon Rav : dans la première partie ils divergent à propos du chatat communautaire, et dans la seconde partie ils divergent à propos [du rejet] des êtres vivants. Mais selon Rabbi Yo'hanan, que signifie le « et en outre » ?
C'est une difficulté.
Le mot « ve-od » (et en outre) signale un second désaccord, distinct du premier. Cela fonctionne parfaitement pour Rav : d'abord Rabbi Yehouda conteste les Sages sur le chatat du public (paît-il ou meurt-il ?), ensuite sur le rejet des animaux vivants (le survivant du premier couple est-il encore apte ?).
Pour Rabbi Yo'hanan, en revanche, les Sages eux-mêmes admettent déjà que le premier animal est écarté : il n'y a plus de second désaccord à annoncer, et le « et en outre » reste inexpliqué. La gemara conclut : kachya -- difficulté non résolue. La formulation de la michna « colle » donc à Rav.
« Et Rabbi Yehouda a dit en outre : si le sang s'est répandu, le bouc émissaire mourra. » Soit, si le sang s'est répandu, le bouc émissaire mourra : car sa mitsva n'a pas encore été accomplie.
La gemara passe à l'analyse de fond de cette dernière clause. Première moitié, compréhensible : si le sang du bouc « pour Hachem » se répand avant l'aspersion, la mitsva du sang n'est pas faite ; il faut donc du sang neuf, donc un nouveau bouc, donc un nouveau tirage au sort (impossible avec un bouc seul). Le premier bouc émissaire, désormais écarté, doit mourir.
Mais si le bouc émissaire est mort, pourquoi répandrait-on le sang ? Sa mitsva a pourtant déjà été accomplie !
Seconde moitié, beaucoup plus étonnante. Ce qui est indispensable (meakev) pour le bouc émissaire, c'est essentiellement le tirage au sort, déjà effectué par le kohen. L'envoi au désert est accompli par l'ich iti (l'homme désigné) et n'est pas couvert par le terme « houka », qui vise les rites faits par le kohen en vêtements blancs. Même la confession, selon Rabbi Yehouda, n'invalide pas si elle a été omise.
Autrement dit : la mitsva du bouc émissaire semble déjà acquise. Pourquoi sa mort obligerait-elle à répandre le sang de son compagnon et à tout recommencer ?
On a dit à l'école de Rabbi Yannai : le verset dit « il sera placé vivant devant l'Éternel pour faire l'expiation » (Lévitique 16,10) -- jusqu'à quand doit-il rester vivant ? Jusqu'au moment de l'aspersion du sang de son compagnon.
La réponse est une dracha : le mot « haï » (vivant) n'est pas un simple constat, c'est une exigence de durée. Le bouc émissaire doit rester vivant jusqu'à l'aspersion du sang de son compagnon, parce que les deux bêtes forment un dispositif d'expiation unique.
Conséquence : s'il meurt avant, l'aspersion n'a plus de valeur expiatoire. Il faut donc répandre le sang, amener deux nouveaux boucs et refaire le tirage -- et le premier bouc abattu est écarté, car tous s'accordent que les bêtes déjà abattues sont écartées.
Nous avons appris là-bas (Chekalim 2,1) : les habitants d'une ville qui ont envoyé leurs chekalim et [ceux-ci] ont été volés ou perdus -- si le prélèvement (terouma) a déjà été effectué, [les messagers] prêtent serment aux trésoriers.
La gemara ouvre une nouvelle sougya, appelée par l'opinion de Rabbi Yehouda sur le report d'une année à l'autre. Chaque adulte devait verser un demi-cheqel annuel finançant les sacrifices publics. Les chekalim d'une ville étaient portés à Jérusalem par un chalia'h (messager).
Point de bascule : la terouma, ce prélèvement solennel des trois caisses fait dans la Chambre. Une fois qu'il a eu lieu, tous les chekalim déjà donnés sont propriété du Temple où qu'ils se trouvent. Le vol ou la perte frappe donc le Temple, et les messagers, comme tout dépositaire, se dégagent par un serment preté aux guizbarim (trésoriers).
Sinon, ils prêtent serment aux habitants de la ville, et les habitants de la ville versent d'autres chekalim à leur place.
Cas symétrique : si la terouma n'avait pas encore été prélevée, les pièces appartenaient toujours à ceux qui les avaient données. La perte est donc la leur : le serment est dû aux habitants de la ville, et ceux-ci restent tenus de leur obligation -- ils versent d'autres chekalim.
S'ils ont été retrouvés, ou que les voleurs les ont rendus, les uns et les autres sont des chekalim, et ils ne comptent pas pour eux pour l'année suivante. Rabbi Yehouda dit : ils comptent pour eux pour l'année suivante.
Suite du cas : les habitants ont déjà versé un second lot, puis le premier réapparaît. Les deux lots gardent leur sainteté (« les uns et les autres sont des chekalim ») -- on ne peut pas récupérer le surplus.
Mais ce surplus vaut-il d'avance pour l'année prochaine ? Le Tana kama dit non : il faudra reverser l'année suivante. Rabbi Yehouda dit oui -- c'est ce point qui intéresse notre sougya.
Quel est le raisonnement de Rabbi Yehouda ? Rava a dit : Rabbi Yehouda estime que les obligations de cette année-ci peuvent être offertes l'année suivante.
Rava dégage le principe qui sous-tend Rabbi Yehouda : les fonds consacrés à l'obligation d'une année ne sont pas rigoureusement enfermés dans cette année-là ; les hovot (obligations) d'une année peuvent être offertes l'année d'après. Le surplus retrouvé peut donc servir à l'obligation suivante.
Abaye lui objecta : le taureau et le bouc de Yom Kippour qui ont été perdus et pour lesquels on en a mis d'autres à part à leur place, et de même les boucs de l'idolâtrie qui ont été perdus et pour lesquels on en a mis d'autres à part à leur place -- tous mourront ; telle est l'opinion de Rabbi Yehouda. Rabbi Eliezer et Rabbi Chimon disent : ils paîtront jusqu'à devenir tarés, on les vendra et leur prix ira aux offrandes volontaires, car un chatat communautaire ne meurt pas.
Il lui répondit :
Objection d'Abaye. Si vraiment, pour Rabbi Yehouda, les obligations d'une année peuvent être offertes l'année suivante, alors le taureau et le bouc de Kippour perdus puis retrouvés devraient être gardés pour le Kippour de l'année prochaine. Or Rabbi Yehouda dit expressément : tous mourront.
Face à lui, Rabbi Eliezer et Rabbi Chimon appliquent le même principe que notre michna : ein chatat tsibour meta -- l'animal paît jusqu'à devenir baal moum (taré), on le vend, et son prix alimente la caisse des nedava (offrandes volontaires). Rava commence sa réponse, qui se poursuit au verso (65b).
Texte hébreu et araméen vocalisé : édition numérique William Davidson du Talmud Koren Noé, via Sefaria (licence CC BY-NC). Traduction française, notes et schémas : Chiourim BA (licence CC BY 4.0).