Sougya : Le daf achève la michna sur la route du bouc émissaire : quatre-vingt-dix ris, soit douze mil, dix soukot où l'on offre à chaque fois de l'eau et de la nourriture, et un dernier accompagnateur qui s'arrête en chemin et regarde de loin. Rachi transforme ce chiffre en itinéraire de onze étapes dont une seule vaut deux mil, ce qui explique exactement pourquoi le dernier reste en arrière : un mil est la mesure du tehoum du Chabbat.
La guemara ouvre alors une baraita à trois voix sur le nombre de soukot -- dix pour Rabbi Meir, neuf pour Rabbi Yehouda, cinq pour Rabbi Yossi -- et tout repose sur l'erouv tehoumin, qui double la portée de chaque groupe ; Elazar fils de Rabbi Yossi pousse le procédé jusqu'à n'en garder que deux, en scindant chaque souka en deux équipes d'erouv. Une baraita explique ensuite pourquoi l'offre d'eau et de nourriture était rituellement inutile et humainement indispensable : celui qui a du pain dans son panier n'a pas faim comme celui qui n'en a pas.
Vient enfin le ruban d'écarlate. La guemara justifie son partage par deux risques symétriques -- tout au rocher, il pourrait blanchir avant la poussée et le convoyeur, rassuré, négligerait la mitsva ; tout aux cornes, le bouc replie la tête en tombant et le signe devient invisible.
Puis une baraita raconte l'histoire de ses trois emplacements successifs, dehors sur le Oulam, dedans, puis au désert : à chaque fois la takana ne vise pas le rituel mais la honte et la tristesse du peuple devant un ruban qui reste rouge. Rabbi Elazar ha-Kappar précise qu'il blanchissait à l'instant même où le bouc atteignait le désert.
Le daf se termine sur une question ouverte : les membres du bouc mis en pièces sont-ils permis ou interdits à la hanaa ? Rav et Chmouel divergent, et la démonstration commence en 67b.
[De Jérusalem jusqu'au tsouk il y avait] quatre-vingt-dix ris -- sept et demi pour chaque mil [soit douze mil]. À chaque souka on lui dit : voici de la nourriture, et voici de l'eau.
Et on l'accompagne d'une souka a la suivante, sauf le dernier d'entre eux, qui n'arrive pas avec lui jusqu'au tsouk : il se tient à distance et observe ce qu'il fait.
La michna achève la description de la route du bouc émissaire. Elle donne une distance en ris -- une unité grecque -- puis fournit elle-même le taux de conversion : sept ris et demi par mil. Quatre-vingt-dix ris font donc douze mil.
Rachi transforme ce chiffre en itinéraire. Douze mil, mais onze étapes : de Jérusalem à la première souka, puis neuf trajets d'une souka a l'autre jusqu'à la dixième, puis de la dixième au tsouk. Onze étapes pour douze mil : l'une d'elles vaut donc deux mil, et c'est la dernière. Or le mil est précisément la mesure du tehoum du Chabbat (deux mille coudées). Les hommes de chaque souka peuvent ainsi rejoindre la souka suivante -- sauf ceux de la dixième, qui ne peuvent faire qu'un mil sur les deux et s'arrêtent en chemin. La phrase de la michna sur le dernier accompagnateur n'est donc pas une nuance de politesse : c'est une conséquence arithmétique.
Que faisait-il ? Il partageait un ruban d'écarlate (lachon chel zehorit) : une moitié attachée au rocher, une moitié attachée entre les deux cornes [du bouc].
Il le poussait à la renverse, et [le bouc] roulait et descendait ; il n'atteignait pas la moitié de la montagne qu'il était déjà mis en pièces (evarim evarim). Il venait s'asseoir sous la dernière souka jusqu'à la tombée de la nuit.
Et à partir de quand rend-il ses vêtements impurs ? Dès qu'il sort hors du mur de Jérusalem.
Rabbi Chimon dit : à partir du moment où il le pousse dans le tsouk.
Trois gestes et deux détails de droit. Le geste central est le partage du lachon chel zehorit, le ruban teint en rouge : une moitié au rocher, une moitié entre les cornes. La guemara consacrera les segments 6 et 7 à expliquer ce partage, que la michna se contente ici de décrire.
Le retour du convoyeur pose un problème technique que Rachi relève aussitôt. Celui qui sort du tehoum avec autorisation ne dispose plus, en principe, que de deux mille coudées autour du point où il s'est arrêté : il ne devrait donc pas pouvoir revenir jusqu'à la dernière souka. On le lui a permis pour deux raisons humaines -- il est meouneh (affligé par le jeûne) et affaibli, et il aurait peur de rester seul dans le désert une fois la nuit tombée.
Enfin, la toum'a du convoyeur, qui vient du verset "celui qui envoie le bouc lavera ses vêtements" (Vayikra 16,26). Reste à savoir à quel instant elle s'attache : dès la sortie du mur de Jérusalem selon le tana kama, seulement au moment de la poussée selon Rabbi Chimon.
GUEMARA. Nos maîtres ont enseigné : il y avait dix soukot et douze mil -- paroles de Rabbi Meir.
Rabbi Yehouda dit : neuf soukot et dix mil. Rabbi Yossi dit : il y avait cinq soukot et dix mil.
Et tous [pouvaient accompagner le convoyeur] grâce à l'erouv.
La guemara ouvre par une baraita à trois voix. Ce qui varie n'est pas seulement la distance -- douze mil ou dix -- mais surtout le nombre de soukot, c'est-à-dire la longueur qu'un groupe d'accompagnateurs peut couvrir. Dix soukot pour douze mil supposent des sauts d'un mil ; cinq soukot pour dix mil supposent des sauts de deux mil.
La dernière phrase donne la clé : ve-koulan al yedei erouv. L'erouv tehoumin consiste à déposer avant la fête un repas à deux mille coudées de chez soi : le point de départ du tehoum se déplace, et l'on gagne deux mil dans cette direction (au prix d'autant dans l'autre). Rachi précise la portée : chacun l'accompagne alors plus d'un mil, ou jusqu'à la souka suivante. Sans l'erouv, aucune de ces configurations ne tiendrait un jour où Kippour tombe un Chabbat.
Rabbi Yossi dit : Elazar mon fils m'a dit -- si c'est grâce à l'erouv, je peux même m'en tirer avec deux soukot pour dix mil.
Elazar pousse le raisonnement de son père jusqu'à l'absurde -- et Rachi précise le ton : be-lachon sehok, sur un mode d'ironie à l'égard des paroles de son père. Si l'erouv fait tout le travail, pourquoi s'arrêter à cinq soukot ?
Le calcul est exposé par Rachi. Les gens de Jérusalem accompagnent deux mil ; ceux de la première souka sortent à sa rencontre sur deux mil : la première souka peut donc être placée à quatre mil de Jérusalem. La seconde souka se place à quatre mil de la première -- soit huit mil de Jérusalem. Et ses hommes accompagnent encore deux mil vers le tsouk : dix mil au total, avec deux soukot seulement. Le procédé tient à un point précis : chaque souka est scindée en deux équipes, l'une ayant fait son erouv vers l'amont, l'autre vers l'aval, puisqu'un même homme ne peut gagner du terrain que d'un seul côté.
Selon qui va ce qui a été enseigné [dans la baraita] : "sauf le dernier d'entre eux, qui n'arrivait pas avec lui jusqu'au tsouk mais se tenait à distance et observait ce qu'il faisait" ? Selon qui ?
Selon Rabbi Meir.
La guemara identifie l'auteur d'une clause. Seul Rabbi Meir peut la soutenir : lui seul place la dernière souka a deux mil du tsouk, distance que ses hommes ne peuvent franchir. Chez Rabbi Yehouda et Rabbi Yossi, comme le note Rachi, même le dernier arrive jusqu'au tsouk.
Tossefot s'étonne d'un détail de formulation : pourquoi dire ha de-tania (ce qui est enseigné dans une baraita) alors que la michna elle-même contient cette clause ? Et si l'on corrigeait en de-tenan (la michna), la question serait mal posée : on aurait pu prouver la même chose dès le début de la michna, qui donne quatre-vingt-dix ris à sept et demi par mil, soit exactement les douze mil de Rabbi Meir. Tossefot conclut donc à la leçon de-tania : il s'agit de la fin de la baraita citée plus haut. D'où l'étonnement de la guemara -- Rabbi Meir y était mentionné en premier, puis Rabbi Yehouda, puis Rabbi Yossi, ce qui laissait croire que la conclusion suivait le dernier nommé ; il fallait donc préciser que l'on revient au tana kama.
"À chaque souka on lui dit : voici de la nourriture et voici de l'eau." On a enseigné : jamais personne n'en eut besoin ; mais celui qui a du pain dans son panier n'est pas semblable à celui qui n'a pas de pain dans son panier.
La baraita commence par retirer à la scène toute utilité pratique : méolam lo houtsrakh adam le-kakh, jamais un convoyeur n'eut besoin de manger en chemin. Le jeûne de Kippour tenait, et l'offre restait sans emploi.
Alors pourquoi la faire ? La réponse est une observation sur l'esprit humain, devenue proverbe : eino domeh mi che-yech lo pat be-salo le-mi che-ein lo. Rachi la reformule exactement : celui qui a du pain dans son panier n'a pas faim comme celui qui n'en a pas. Ce n'est pas la nourriture qui manque à l'affamé privé de réserve, c'est la certitude d'en trouver. L'offre répétée à chaque souka ne nourrit pas le convoyeur -- elle le rassure, et cela suffit à lui rendre le jeûne supportable.
"Que faisait-il ? Il partageait un ruban d'écarlate." Mais qu'il l'attache donc tout entier au rocher ! -- Puisque la mitsva porte sur le bouc, peut-être [le ruban] blanchirait-il avant [la poussée] et son esprit serait apaisé.
La guemara interroge le partage : à quoi bon couper le ruban, si le but est seulement de voir s'il blanchit ? Qu'on l'attache entièrement au rocher, où il sera parfaitement visible.
La réponse repose sur la nature de la mitsva : elle ne consiste pas à observer un signe, elle consiste à pousser le bouc -- vers erets guezera, "une terre tranchée", explique Rachi : une chose qui est tranchée et qui descend. Si le ruban entier était au rocher, il pourrait blanchir avant la poussée ; le convoyeur, mitayeva daateh -- l'esprit apaisé par la joie du pardon des fautes -- ne se soucierait plus d'accomplir le geste. La moitié nouée entre les cornes est justement attachée en dernier, et les yeux du convoyeur restent fixés sur l'animal. Rachi ajoute le verrou décisif : un ruban ne blanchit pas par moitiés -- il ne change de couleur que lorsque l'œuvre entière est accomplie.
Qu'il l'attache donc tout entier entre ses cornes ! -- Il arrive qu'il replie sa tête, et [le convoyeur] ne s'en apercevrait pas.
Question symétrique, réponse symétrique. Si le risque est que le ruban blanchisse trop tôt, il suffirait de le laisser entièrement sur l'animal : il ne blanchirait alors qu'au terme de la mitsva.
Mais Rachi décrit la scène : en tombant à la renverse, le bouc replie sa tête sous son corps (gamich leh le-recheh), et le ruban devient invisible. Le convoyeur ne pourrait plus savoir s'il a blanchi. Les deux moitiés ont donc des fonctions distinctes : celle du rocher garantit qu'on verra le signe, celle des cornes garantit qu'on fera la mitsva.
Nos maîtres ont enseigné : au début, on attachait le ruban d'écarlate à l'entrée du Oulam, du côté extérieur. S'il blanchissait, on se réjouissait ; s'il ne blanchissait pas, on était triste et honteux.
Ils instituèrent de l'attacher à l'entrée du Oulam, du côté intérieur. Mais on continuait à guetter et à voir : s'il blanchissait on se réjouissait, s'il ne blanchissait pas on était triste.
Ils instituèrent alors de l'attacher moitié au rocher et moitié entre ses cornes.
La baraita raconte l'histoire d'une pratique, et cette histoire est faite de reculs successifs. Le ruban commence à l'endroit le plus visible du Temple -- l'entrée du Oulam, côté extérieur -- et finit à douze mil de là, dans le désert, sur les cornes d'un animal que personne à Jérusalem ne voit.
Le motif de chaque takana n'est jamais rituel : c'est la détresse du public. Un ruban qui reste rouge signifie que les fautes ne sont pas pardonnées, et l'assemblée entière repart triste et honteuse. On le rentre à l'intérieur -- mais on guette encore. Alors on le fait sortir de la ville avec le bouc. Le même partage que la guemara vient de justifier par deux raisons techniques (segments 6 et 7) reçoit ici sa raison sociale : soustraire le signe au regard du peuple.
Rabbi Nahoum bar Papa dit au nom de Rabbi Elazar ha-Kappar : au début, on attachait le ruban d'écarlate à l'entrée du Oulam, du côté intérieur ; et dès que le bouc atteignait le désert, [le ruban] blanchissait, et l'on savait que sa mitsva avait été accomplie -- ainsi qu'il est dit : "si vos fautes sont comme l'écarlate, elles blanchiront comme la neige" (Yechayahou 1,18).
Rabbi Elazar ha-Kappar apporte un renseignement que la baraita précédente ne donnait pas : quand exactement le ruban blanchissait. La réponse est à l'instant précis où le bouc atteignait le désert -- et non plus tard, ni progressivement.
Cela transforme le ruban en signal à distance : Jérusalem apprenait par lui, sans messager, que la mission était accomplie. Le verset d'Yechayahou n'est pas ici un simple ornement : il fournit le code de lecture du signe -- l'écarlate devenu blanc est le langage biblique du pardon. C'est aussi pourquoi le système était si douloureux quand il restait muet : un ruban qui ne blanchit pas ne dit pas seulement "rien ne s'est passé", il dit que les fautes demeurent.
"Il n'atteignait pas la moitié de la montagne [qu'il était déjà mis en pièces]." On leur posa la question : ces membres-là, qu'en est-il d'en tirer profit (hanaa) ? Rav et Chmouel [divergent] : l'un dit qu'ils sont permis, et l'autre dit qu'ils sont interdits.
La michna avait mentionné le démembrement du bouc comme un détail descriptif : il n'arrivait pas à mi-hauteur qu'il était déjà evarim evarim. La guemara en tire une question de droit : ces morceaux existent, ils gisent au pied du tsouk -- peut-on en tirer un profit (hanaa) ?
L'enjeu est le statut du bouc émissaire. Il n'est pas offert sur l'autel, sa mitsva s'accomplit par l'envoi et la poussée ; on pourrait donc soutenir qu'une fois celle-ci faite, il ne reste que des restes ordinaires. Mais il a servi à la kapara d'Israël, ce qui pourrait l'assimiler aux choses interdites au profit. Rav et Chmouel se partagent -- et, comme souvent, la guemara ne dit pas qui soutient quoi. Le daf s'interrompt sur les trois mots qui ouvrent la démonstration.
Celui qui dit qu'ils sont permis [raisonne ainsi] --
Le daf s'arrête sur l'amorce de l'argument. Man de-amar moutarin : celui qui permet le profit va s'appuyer, en 67b, sur un raisonnement tiré du verset -- la Torah a dit "il l'enverra au désert" et non davantage, ce qui limite l'exigence à l'envoi lui-même.
C'est une coupure typique de la pagination du Talmud : la phrase commence à la fin d'un amoud et s'achève au début du suivant. Le lecteur doit tourner la page pour connaître les deux raisonnements et la conclusion.
Texte hébreu et araméen vocalisé : édition numérique William Davidson du Talmud Koren Noé, via Sefaria (licence CC BY-NC). Traduction française, notes et schémas : Chiourim BA (licence CC BY 4.0).