Sougya : Ce amud clôt une question restée ouverte depuis 68b : les vêtements sacerdotaux ont-ils été donnés pour qu'on en tire une jouissance personnelle ? La guemara part de la michna de Tamid qui autorise les cohanim à plier leurs vêtements et à les poser tahat racheihen -- sous leur tête.
Rav Papa désamorce la preuve en corrigeant la lecture : keneged racheihen, à côté de leur tête. La discussion bascule alors sur un tout autre terrain, celui du kilayim, puisque l'avnet est selon un avis tissé de laine et de lin : quatre échappatoires sont testées -- l'avis qui rend l'avnet entièrement de lin, la permission de la hatsaa, la limite du décret rabbinique, l'interposition d'une séparation -- et toutes sont fermées, la dernière par la tradition de la sainte communauté de Jérusalem selon laquelle dix matelas empilés ne changent rien.
Rav Achi sauve pourtant la lecture littérale : les bigdei kehouna sont kachin, raides, ils ne réchauffent pas, et ce que la Tora vise dans le kilayim est le bénéfice de chaleur -- la Tossefot opposera ici Rachi et Rabbenou Tam sur la portée exacte de cette permission. La question de fond est finalement tranchée par une baraita explicite : dans le Temple, pendant le service comme en dehors, le port est permis, mipnei che-bigdei kehouna nitnou lehanot bahen ; en médina il est interdit.
Ce dernier point se heurte au récit du 25 Tevet, jour du mont Guerizim, où Chimon HaTsaddik sort revêtu des bigdei kehouna à la rencontre d'Alexandre de Macédoine, qui se prosterne devant lui et lui livre les Koutim : deux réponses sont données, des vêtements seulement aptes, ou bien et laasot la-Chem heferou toratekha. Le amud se referme sur la michna du chapitre : la chaîne par laquelle le sefer Tora parvient au cohen gadol prouve-t-elle qu'on honore un disciple devant son maître ?
Abaye répond que toute la chaîne ne sert que l'honneur du cohen gadol -- et une dernière difficulté, sur le fait qu'il était assis, ouvre 69b.
Et c'est pour la sefa (fin) de cette michna que cela lui était nécessaire : ils enlèvent [leurs vêtements sacerdotaux], les plient et les posent sous leur tête.
Nous sommes dans la suite immédiate de 68b. La guemara vient d'objecter qu'une michna de Tamid interdit de dormir en bigdei kehouna (vêtements sacerdotaux) ; on répond ici que cet enseignement n'a pas été formulé pour lui-même, mais parce qu'il était nécessaire pour la sefa, la clause finale de cette michna.
Rachi explique le mécanisme : si la michna prend la peine de mentionner le sommeil, c'est parce qu'elle veut en venir à ce qui suit -- il est permis de plier les vêtements et de les mettre sous sa tête. Une fois qu'on les a ôtés, on ne se soucie plus de la crainte habituelle (lâcher un vent en les portant).
Ils enlèvent, plient et les posent sous leur tête : apprends-en donc que les vêtements sacerdotaux ont été donnés pour qu'on en tire profit ! Rav Papa a dit : ne dis pas sous leur tête, mais dis plutôt à côté de leur tête.
Rav Mecharchia a dit : apprends-en que [poser] les téfilines sur le côté est parfaitement admis.
La question de fond, ouverte depuis 68b, est celle-ci : bigdei kehouna nitnou lehanot bahen -- les vêtements sacerdotaux ont-ils été donnés pour qu'on en tire une jouissance personnelle, ou seulement pour le service ? Si les cohanim en font un oreiller, la preuve semble faite.
Rav Papa désamorce la preuve par une correction de lecture : tahat racheihen (sous leur tête) doit se comprendre keneged racheihen (à côté de leur tête). On les pose auprès de soi pour les surveiller, on ne dort pas dessus.
Rav Mecharchia récolte au passage un bénéfice halakhique : puisque la michna autorise à garder près de soi des objets sacrés pendant le sommeil, on n'a pas à craindre le pire -- et donc poser ses téfilines à côté de sa tête en dormant est admis.
Il est effectivement logique de dire qu'il s'agit de à côté de leur tête. Car si tu pensais sous leur tête -- j'aurais déjà de quoi l'interdire au titre du kilayim (mélange laine-lin), puisqu'il y a parmi eux l'avnet (ceinture) !
Et même en admettant qu'ils ont été donnés pour qu'on en tire profit, voilà qu'il tire profit d'un kilayim !
La guemara renforce la correction de Rav Papa par un argument indépendant. Parmi les quatre vêtements du cohen ordinaire figure l avnet, la ceinture, tissée selon un avis de laine et de lin : c'est du kilayim, un mélange interdit.
L'argument est en deux temps, et il faut les distinguer. Même si l'on accordait que les vêtements sacerdotaux sont donnés pour qu'on en jouisse -- ce qui lève l'interdit lié à leur sainteté -- il resterait l'interdit de kilayim, qui est d'un tout autre ordre. Dormir sur l'avnet reste donc impossible.
Cela va bien selon celui qui dit : la ceinture du cohen gadol, c'est celle-là même que la ceinture du cohen ordinaire. Mais selon celui qui dit que la ceinture du cohen gadol n'est pas celle du cohen ordinaire -- que peut-on dire ?
La guemara précise la portée de son objection. La question de la composition de l'avnet est une mahloket ancienne (Yoma 12a) : pour un avis, l'avnet du cohen ordinaire est identique à celui que le cohen gadol porte à Yom Kippour -- entièrement de boutz (lin), donc sans kilayim ; pour l'autre avis, il est de laine et de lin.
Selon le premier avis, l'objection tombe d'elle-même. Mais la michna de Tamid est énoncée sans réserve : elle doit valoir selon tous les avis. C'est exactement ce que souligne la Tossefot ici.
Et si tu disais : le kilayim n'est interdit que dans la leviha (le port) et la haalaa (le fait de le poser sur soi), mais l'étendre sous soi (hatsaa) est permis -- n'a-t-on pas enseigné : lo yaale alekha (qu'il ne monte pas sur toi), mais tu as le droit de l'étendre sous toi ; toutefois les Sages ont dit : il est interdit d'agir ainsi, de peur qu'un fil ne s'enroule sur sa chair.
Première échappatoire testée : peut-être l'interdit ne vise-t-il que le contact actif -- porter, ou poser sur soi -- alors que s'allonger sur un kilayim serait permis. Le verset semble le dire : lo yaale alekha, ce qui exclut précisément ce qui est au-dessous de soi.
Mais la baraita poursuit : ce qui est permis par la Tora a été interdit par les Sages, chema tikarekh nima ahat al bessaro -- de crainte qu'un seul fil ne remonte et ne s'enroule sur la chair, ramenant le cas à un véritable port. L'échappatoire est donc fermée.
Et si tu disais qu'il interpose quelque chose entre les deux -- Rabbi Chimon ben Pazi n'a-t-il pas dit au nom de Rabbi Yehochoua ben Levi, au nom de Rabbi, au nom de la sainte communauté de Jérusalem : même dix matelas l'un sur l'autre avec un kilayim en dessous, il est interdit d'y dormir ? Ne faut-il donc pas en conclure : à côté de leur tête ?
Conclus-en effectivement ainsi.
Dernière échappatoire : intercaler un écran entre la tête et l'avnet, pour qu'aucun fil ne puisse atteindre la chair. La réponse vient d'une tradition transmise au nom de la kehila kadicha de Jérusalem : dix matelas superposés n'y changent rien.
Le principe à retenir dépasse ce cas : un décret rabbinique s'applique uniformément, sans qu'on vérifie si sa raison est présente dans la situation examinée. Le raisonnement se clôture donc sur chema mina : la michna disait bien keneged racheihen, et elle ne prouve rien quant à la jouissance des vêtements.
Rav Achi a dit : en vérité [la michna parle bien de] sous leur tête. Et quant à l'objection qu'il tire profit d'un kilayim -- les vêtements sacerdotaux sont raides.
Comme ce que dit Rav Houna fils de Rabbi Yehochoua : ce feutre raide de Neresh est permis.
Rav Achi refuse la correction de Rav Papa et sauve la lecture littérale. Son argument porte sur la nature de l'interdit : ce que la Tora vise dans le kilayim, c'est la hanaat himoum, le bénéfice de chaleur que procure un tissu qui épouse le corps.
Or les bigdei kehouna sont kachin -- raides. Un tissu raide ne se plaque pas sur la peau et ne réchauffe pas ; il n'y a donc pas la jouissance que l'interdit vise. Rav Houna fils de Rabbi Yehochoua avait déjà tranché ainsi pour le namta gamda de Neresh, un feutre raide.
Attention : la Tossefot conteste vivement l'extension que Rachi donne à cette permission. Pour Rabbenou Tam, la raideur ne dispense que du décret rabbinique sur la hatsaa ; le port et la haalaa, interdits par la Tora, le restent même pour un tissu raide.
Viens et écoute : les vêtements sacerdotaux -- sortir avec eux en médina (hors du Temple) est interdit ; mais dans le Temple, que ce soit pendant le service ou hors du service, c'est permis, parce que les vêtements sacerdotaux ont été donnés pour qu'on en tire profit. Conclus-en [qu'il en est bien ainsi].
Après l'échec des preuves indirectes, la guemara produit une baraita explicite, et la question de fond est tranchée. Le partage est géographique : ba-mikdach (dans le Temple) tout est permis, ba-médina (au dehors) tout est interdit.
Le mot décisif est la permission hors du service à l'intérieur du Temple : si le cohen peut rester vêtu alors qu'il n'officie pas, c'est bien qu'il n'y a pas de détournement -- et la baraita donne elle-même la raison, mipnei che-bigdei kehouna nitnou lehanot bahen.
Et en médina ce ne serait pas [permis] ? N'a-t-on pas enseigné : le vingt-cinq [de Tevet] est le jour du mont Guerizim, où l'on ne prononce pas d'oraison funèbre ?
La guemara ouvre une objection contre le premier terme de la baraita -- l'interdit de sortir en médina. Elle la tire de la Meguilat Taanit, la liste des jours où le deuil public est suspendu parce qu'un salut y a eu lieu.
Le 25 Tevet y figure sous le nom de yom Har Guerizim. Le récit qui suit va montrer un cohen gadol revêtu des bigdei kehouna en dehors du Temple -- d'où la contradiction.
Jour où les Koutim (Samaritains) demandèrent à Alexandre de Macédoine la Maison de notre Dieu pour la détruire, et où il la leur accorda. On vint en informer Chimon HaTsaddik.
Que fit-il ? Il revêtit les vêtements sacerdotaux, s'enveloppa des vêtements sacerdotaux, et les notables d'Israël étaient avec lui, des torches de feu à la main.
Et toute la nuit, ceux-ci marchaient de ce côté-ci et ceux-là de ce côté-là, jusqu'à ce que monte l'aube.
Le récit répond à la question que s'est-il passe ce jour-là ? Les Koutim, populations installées en Samarie, obtiennent d'Alexandre l'autorisation de détruire le Temple. Chimon HaTsaddik, cohen gadol, choisit d'aller à sa rencontre.
Le détail que la guemara retiendra est vestimentaire : il revêtit les bigdei kehouna -- hors du Temple. Le Ben Yehoyada lit la répétition (il revêtit, et il s'enveloppa) comme visant deux choses distinctes : les vêtements eux-mêmes, puis le rayonnement qui les accompagne d'ordinaire dans le Temple et que Chimon fit descendre sur eux au-dehors.
Lorsque l'aube se leva, il leur dit : qui sont ceux-là ? Ils lui dirent : des Juifs qui se sont révoltés contre toi.
Quand il parvint à Antipatris, le soleil brilla et ils se rencontrèrent l'un l'autre. Dès qu'il vit Chimon HaTsaddik, il descendit de son char et se prosterna devant lui.
Ils lui dirent : un roi aussi grand que toi se prosterne devant ce Juif ?! Il leur dit : l'image de ses traits est victorieuse devant moi sur mes champs de bataille.
Le retournement du récit. Alexandre, qui avait accordé le Temple aux Koutim, se prosterne devant le cohen gadol : le visage qu'il voit devant lui est celui qui, dans ses visions, précède ses victoires.
Le Ben Yehoyada souligne le détail des talons percés au segment suivant et lit ici une enquête délibérée : en demandant qui sont ceux-là ?, Alexandre cherche moins à identifier les Juifs qu'à savoir si ses propres officiers étaient complices.
Il leur dit : pourquoi êtes-vous venus ? Ils dirent : est-il possible qu'une Maison où l'on prie pour toi et pour ton royaume, afin qu'il ne soit pas détruit, des nations t égarent pour la faire détruire ?
Il leur dit : qui sont ceux-là ? Ils lui dirent : ces Koutim qui se tiennent devant toi.
Il leur dit : les voici livrés entre vos mains.
L'argument des envoyés d'Israël est politique autant que religieux : le Temple est le lieu où l'on prie pour le roi et pour son royaume. Détruire le Temple, c'est détruire ce qui prie pour lui.
La formule hareihem messourin be-yedekhem -- les voici livrés entre vos mains -- ouvre le dénouement du segment suivant.
Aussitôt ils leur percèrent les talons, les suspendirent aux queues de leurs chevaux et les traînèrent sur les épines et les chardons jusqu'à ce qu'ils atteignent le mont Guerizim. Arrivés au mont Guerizim, ils le labourèrent et y semèrent des kirchinin (vesces), à la manière même dont ils avaient voulu traiter la Maison de notre Dieu.
Et ce jour-là, ils en firent un jour de fête.
Le dénouement est construit sur le principe mida keneged mida (mesure pour mesure) : ce que les Koutim voulaient faire au Temple -- l'araser et le rendre à la terre cultivée -- leur est fait à leur propre sanctuaire du mont Guerizim.
Semer des kirchinin, plante fourragère, marque un abaissement supplémentaire. Le Ben Yehoyada y lit une allusion phonétique : kar chinin, les dents raccourcies -- la force du serpent brisée.
Si tu veux, dis : [ses vêtements] étaient seulement aptes à être des vêtements sacerdotaux. Et si tu veux, dis : il est temps d'agir pour l'Éternel, ils ont annulé Ta Tora.
La guemara résout la contradiction par deux voies distinctes, et il vaut la peine de mesurer ce qui les sépare.
Première réponse : les vêtements portés par Chimon HaTsaddik n'étaient pas les vêtements consacrés du Temple, mais des vêtements reouyin -- aptes, faits de la même matière et de la même façon, sans avoir jamais servi au service. Aucun interdit n'est alors transgressé.
Seconde réponse : c'étaient bien les vrais vêtements, et l'interdit à été transgressé -- mais légitimement, au titre de et laasot la-Chem heferou toratekha (Tehilim 119, 126). Quand l'heure exige d'agir pour le Nom, on peut suspendre une règle de la Tora.
Le hazan de la synagogue prend le sefer Tora : apprends-en qu'on accorde un honneur au disciple en présence du maître ! Abaye a dit : tout cela n'est que pour l'honneur du cohen gadol.
Retour à la michna du chapitre. Le rouleau passe par une chaîne de dignitaires -- hazan, roch ha-knesset, segan -- avant d'atteindre le cohen gadol. On voudrait en tirer une règle générale : holekin kavod le-talmid bimkom ha-rav, on peut honorer un subordonné devant son supérieur.
Abaye refuse la déduction en renversant la lecture : la chaîne n'honore pas les intermédiaires, elle met en scène le rang du cohen gadol en montrant combien de dignitaires lui sont subordonnés. Il n'y a donc pas de précédent à en tirer.
Et le cohen gadol se lève : cela implique qu'il était assis. Or n'avons-nous pas enseigné dans une michna :
Dernier mot du amud, et il ouvre la suite. Si la michna précise que le cohen gadol se lève pour recevoir le rouleau, c'est qu'il était assis jusque-là.
Or une autre michna semble interdire de s'asseoir dans la azara (le parvis) -- privilège réservé aux rois de la maison de David. La contradiction est posée ; sa résolution occupe le début de 69b.
Texte hébreu et araméen vocalisé : édition numérique William Davidson du Talmud Koren Noé, via Sefaria (licence CC BY-NC). Traduction française, notes et schémas : Chiourim BA (licence CC BY 4.0).