Sougya : Ce amud est tout entier occupé par une seule question : dans quel ordre, et à quel moment de la journée, s'accomplissent les offrandes de Yom Kippour qui entourent le service du Saint des Saints. Il s'ouvre sur la fin de la Tossefta rapportée au nom de Rabbi Akiva -- bouc extérieur, puis les deux béliers, puis les emourim du hatat, puis le tamid de l'après-midi -- et la guemara dégage aussitôt les deux logiques qui s'opposent.
Rabbi Eliezer fait comme il est écrit : le Lévitique précédant les Nombres, les moussafim ferment la journée. Rabbi Akiva s'appuie sur une derasha explicite, outre la ola du matin, qui avance les moussafim au tamid du matin.
La guemara presse alors Rabbi Eliezer sur le second verset en milévad, outre le hatat des expiations, écrit à propos de Yom Kippour lui-même : il répond que ce verset ne fixe pas un ordre mais une étendue d'expiation -- ce sur quoi le bouc intérieur expie, le bouc extérieur expie, selon la michna de Chevouot. Deux autres transmissions de Rabbi Akiva, par Rabbi Yehouda et par Rabbi Elazar be-Rabbi Chimon, coupent les sept agneaux du moussaf en deux paquets inverses -- un et six, ou six et un -- parce que deux versets tirent en sens contraire et qu'il faut les honorer tous les deux.
Leur divergence tient à la crainte que chacun juge la plus sérieuse : la houlcha, l'épuisement du cohen gadol avant le service du jour, ou la pécha, le relâchement qui ferait omettre ce qu'on a repoussé -- car pour le service du jour, dit le second, il est zériz. La guemara relève ensuite que tous ces avis supposent un seul bélier du peuple, ce qui suit Rabbi contre Rabbi Elazar be-Rabbi Chimon, et les deux maîtres se partagent en conséquence le mot ehad et le verset mivhar nédarekhem, l'un pour l'offrande obligatoire et l'autre pour la volontaire.
Le amud se ferme sur un retour à la michna : la quatrième immersion, et une baraita qui demande pourquoi Aharon entre encore à la tente d'assignation, pour répondre qu'il n'y vient que pour en retirer la coupe et l'encensoir.
et ensuite le bouc dont le service est accompli à l'extérieur, ainsi qu'il est dit : un bouc de chèvre en hatat (sacrifice pour la faute), outre le hatat des expiations ; et ensuite son bélier et le bélier du peuple ; et ensuite les emourim (parties sacrificielles) du hatat ; et ensuite le tamid (offrande perpétuelle) de l'après-midi.
Fin de la Tossefta citée en 70a au nom de Rabbi Akiva : elle énumère, dans l'ordre, tout ce qui suit le service intérieur de Yom Kippour. Le point neuf est la place du bouc extérieur -- le bouc du moussaf, dont le sang est aspergé dans la cour et non dans le Saint des Saints. Un verset le fixe : outre le hatat des expiations ; le mot milévad (outre, en plus de) suppose que le hatat intérieur est déjà accompli, donc le bouc extérieur vient après lui.
Cette baraita est appelée métaknata (bien ordonnée) parce qu'elle énonce l'ordre explicitement, contrairement à la michna. Rachi place tout ce bloc dans la troisième immersion ; Tossefot, dans une longue glose, refuse cette lecture et renvoie les emourim du hatat au tamid de l'après-midi, pour ne pas mettre la baraita en contradiction frontale avec la michna.
Quelle est la raison de Rabbi Eliezer ? Il fait comme il est écrit : il accomplit d'abord ce qui figure dans Torat Cohanim (le Lévitique), puis il accomplit ce qui figure dans Houmach HaPekoudim (le livre des Nombres).
Voici le principe de Rabbi Eliezer, aussi simple que puissant : l'ordre du service suit l'ordre du texte. Le service de Yom Kippour est décrit deux fois dans la Tora : au Lévitique 16 (Torat Cohanim) et aux Nombres 29 (Houmach HaPekoudim, le livre des recensements). Le Lévitique venant en premier, tout ce qu'il décrit -- le service intérieur, puis les deux béliers, puis les emourim -- passe avant les moussafim des Nombres.
Conséquence pratique, notée par Rachi : les moussafim et le tamid de l'après-midi ferment la journée, après la sortie de la coupe et de l'encensoir.
Et Rabbi Akiva ? Comme la raison qui a été enseignée : outre la ola (holocauste) du matin qui est pour la ola perpétuelle -- il en ressort qu'il accomplit les moussafim avec le tamid du matin.
Rabbi Akiva ne raisonne pas sur l'ordre des livres mais sur une derasha (exposition d'un verset). Nombres 28,23 attache les offrandes additionnelles à la ola du matin : milevad olat haboker -- outre la ola du matin. Le mot milevad place les moussafim dans le prolongement immédiat du tamid du matin.
Un verset explicite l'emporte sur une inférence tirée de la simple succession des chapitres : c'est tout le nerf de la mahloket avec Rabbi Eliezer.
Et Rabbi Eliezer, ce verset -- outre le hatat des expiations -- qu'en fait-il ? Celui-là lui est nécessaire pour enseigner : ce sur quoi celui-ci expie, celui-là expie.
La guemara serre Rabbi Eliezer. Passe encore pour outre la ola du matin, qui n'est pas écrit à propos de Yom Kippour ; mais outre le hatat des expiations (Nombres 29,11) est écrit à propos du jour lui-même et semble bien fixer un ordre. Que devient-il ?
Réponse : chez Rabbi Eliezer ce verset ne parle pas de chronologie mais d étendue d'expiation. C'est la derasha de la michna d'ouverture de Chevouot (2a) : le bouc extérieur expie exactement les mêmes fautes que le bouc intérieur -- celles dont on a eu connaissance à la fin mais pas au début. Milevad signifie alors : en plus de, dans le même registre que.
Rabbi Yehouda dit en son nom : un seul est offert avec le tamid du matin, et six avec le tamid de l'après-midi. Rabbi Elazar be-Rabbi Chimon dit en son nom : six sont offerts avec le tamid du matin, et un avec le tamid de l'après-midi.
La Tossefta continue avec deux autres transmissions de l'opinion de Rabbi Akiva. Les deux coupent les sept agneaux du moussaf en deux paquets, mais dans des proportions inverses : 1 et 6 pour Rabbi Yehouda, 6 et 1 pour Rabbi Elazar be-Rabbi Chimon.
Ces maîtres sont ici appelés rabbanim par la guemara, par opposition à Rabbi Akiva lui-même qui, dans la michna, ne coupait rien du tout.
Quelle est la raison des rabbanim ? Deux versets sont écrits.
Il est écrit : outre la ola du matin ; et il est écrit : et il sortira et fera son ola. Donc il en fait une partie ici et une partie là.
La coupure ne vient pas d'une commodité pratique mais d'une contradiction textuelle. Nombres 28,23 rattache les moussafim au matin ; Lévitique 16,24 -- et il sortira et fera son ola et l'ola du peuple -- les place après le service intérieur, donc l'après-midi.
La règle de résolution est classique : quand deux versets tirent en sens contraire sans que l'un annule l'autre, on honore les deux en partageant l'objet. D'où : une partie des agneaux le matin, une partie le soir.
Sur quoi divergent-ils ? Rabbi Yehouda tient : il en fait un, selon ce qui est écrit -- outre la ola du matin -- puis il accomplit le service du jour, car peut-être le cohen gadol (grand prêtre) s'affaiblirait-il.
Rabbi Yehouda part d'une crainte physique : la houlcha, l'épuisement. Le service du jour -- l'entrée au Saint des Saints avec l'encens et le sang -- ne peut être accompli par personne d'autre, et sans lui il n'y a pas d'expiation. On ne charge donc pas le cohen gadol avant.
Un seul agneau le matin suffit à satisfaire milevad olat haboker : il suffit qu'une part du moussaf soit jointe à la ola du tamid, comme le précise Rachi.
Et Rabbi Elazar be-Rabbi Chimon tient : puisqu'il a commencé, qu'il en fasse six, car peut-être serait-il négligent ; quant au service du jour, il est zeriz (empressé, vigoureux).
La crainte s'inverse. Ce n'est plus le corps qui inquiète mais la volonté : la pécha, le relâchement qui fait remettre à plus tard et finalement omettre. Puisque le cohen gadol a commencé les agneaux, qu'il aille au bout de ce qu'il peut.
Et l'épuisement ? Il est neutralisé par un principe de tenue : pour le service du jour, le cohen gadol est zeriz -- il retrouve ses forces devant l'enjeu. Rachi ajoute la limite : il n'offre pas pour autant tous les moussafim, car Torat Cohanim garde sa priorité ; il faut satisfaire à la fois l'ordre du texte et les derachot des versets.
Pour tout le monde, en tout cas, il n'y a qu'un seul bélier. Selon qui ?
Selon Rabbi. Car il est enseigné : Rabbi dit -- le un bélier mentionné ici est celui qui est mentionné dans Houmach HaPekoudim.
Rabbi Elazar be-Rabbi Chimon dit : ce sont deux béliers, l'un mentionné ici et l'autre mentionné dans Houmach HaPekoudim.
La guemara relève un présupposé commun à toutes les opinions précédentes : elles parlent toutes du bélier du peuple au singulier, sans jamais compter séparément le bélier des Nombres. Cela n'est possible que si les deux versets désignent une seule bête -- l'opinion de Rabbi (Rabbi Yehouda HaNassi).
Rabbi Elazar be-Rabbi Chimon, lui, en compte deux : un pour le service du jour (Lévitique 16,3) et un pour le moussaf (Nombres 29,8). Tossefot lève la difficulté : dans la baraita précédente, il parlait selon l'opinion de Rabbi Akiva, pas selon la sienne.
Quelle est la raison de Rabbi ? Car il est écrit : un.
Et Rabbi Elazar be-Rabbi Chimon, que fait-il de ce un ? Le plus distingué de son troupeau.
Le mot ehad (un) est le point d'appui de Rabbi : un veut dire un, donc un seul bélier pour les deux versets.
Rabbi Elazar be-Rabbi Chimon retourne le mot : ehad ne compte pas, il qualifie. Il signifie meyouhad che-be-edro -- l'unique, le plus choisi de son troupeau. Même procédé qu'ailleurs dans le Talmud : un mot de nombre relu comme un mot d'excellence.
Et Rabbi ? Il le déduit du verset : le choix de tes vœux.
Et Rabbi Elazar be-Rabbi Chimon ? L'un porte sur l'offrande obligatoire, l'autre sur l'offrande volontaire.
Et les deux sont nécessaires.
Si ehad signifie seulement un chez Rabbi, d'où tire-t-il l'exigence d'une bête de premier choix ? De mivhar nedarekhem -- le choix de tes vœux (Deutéronome 12,11), règle générale valant pour toutes les offrandes.
Rabbi Elazar be-Rabbi Chimon a donc deux sources pour une seule exigence : il les répartit. Ehad vaut pour la hova (l'offrande obligatoire), mivhar nedarekhem pour la nedava (l'offrande volontaire). Et il conclut par tsrikhi -- les deux sont indispensables, aucune ne se déduit de l'autre : chacune a son argument propre, comme l'explique Rachi.
Il sanctifia ses mains et ses pieds (citation de la michna). Nos maîtres ont enseigné : et Aharon viendra à la tente d'assignation.
Pourquoi vient-il ? Pour sortir la coupe et l'encensoir,
Retour à la michna de 70a, au moment de la quatrième immersion : le cohen gadol sanctifie mains et pieds, se dévêt, s'immerge, revêt les habits de lin et entre au Saint des Saints. Une baraita s'ouvre alors sur le verset qui décrit cette entrée, Lévitique 16,23 : et Aharon viendra à la tente d'assignation.
La question lama hou ba -- pourquoi vient-il ? -- est une question de fond : le verset semble annoncer un service, alors qu'il n'y en a plus. Réponse : cette entrée n'a d'autre objet que de retirer la coupe et l'encensoir laissés le matin. La démonstration, qui établira que toute la section a été dite dans l'ordre, se poursuit au amud suivant.
Texte hébreu et araméen vocalisé : édition numérique William Davidson du Talmud Koren Noé, via Sefaria (licence CC BY-NC). Traduction française, notes et schémas : Chiourim BA (licence CC BY 4.0).