Sougya : Ce amud est construit sur une seule question de lecture : la section de Vayikra 16 décrit-elle le service de Yom Kippour dans l'ordre où il s'accomplit ? La baraita répond que oui, sauf un verset -- celui de la rentrée du cohen gadol pour ôter les habits de lin.
Rav Hisda donne la raison : nous avons la tradition de cinq immersions et dix sanctifications ce jour-là, alors qu'une lecture suivant l'ordre écrit n'en produit que trois et six. Rabbi Zeira objecte qu'on pourrait atteindre le compte sans déplacer aucun verset, en intercalant le bouc extérieur, qui se fait en habits d'or et n'est pas mentionné dans notre section ; Abaye répond par le verset et il sortira et fera son ola, qui soude la première sortie aux béliers, et Rava par un mot de trop -- les habits qu'il avait revêtus, donc revêtus une seconde fois.
La guemara attaque ensuite le principe lui-même : la graisse du hatat est écrite avant la combustion du taureau et du bouc, alors que la michna place cette combustion pendant la lecture de la Tora, donc plus tôt. On répond que l'ordre cesse à partir du verset excepté, et l'on demande aussitôt pourquoi bousculer les versets plutôt que la michna.
Deux preuves suivent : Abaye tire du parallélisme entre celui qui envoie et celui qui brûle que les deux actes sont antérieurs, et Rava établit par il sera placé vivant que le bouc ne doit se tenir là que jusqu'au moment de la kappara, l'aspersion des sangs. Le amud bascule alors dans la aggada : le lendemain, celui qui a conduit le bouc salue le cohen gadol -- au marché il honore l'homme, à la maison il rend tout au Ciel -- et de ce mehaye 'hayim la guemara enchaîne sur la formule d'adieu des maîtres de Poumbedita, sur les terres des vivants entendues comme un lieu de marchés, sur les années qui se retournent du mal vers le bien, et sur les talmide hakhamim, semblables à des femmes et vaillants comme des hommes, à qui l'on verse le vin qui n'a plus d'autel.
car toute la section a été dite dans l'ordre, sauf ce verset-ci.
Fin de la baraita commencée en 70b. Elle affirme un principe de lecture : la section de Vayikra 16, qui décrit le service de Yom Kippour, énonce les actes dans l'ordre où ils s'accomplissent -- avec une seule exception, le verset 16,23, celui de la rentrée du cohen gadol dans la tente pour ôter les habits de lin.
Ce verset est écrit avant celui des béliers (16,24), alors qu'en fait la rentrée n'a lieu qu après eux. Autrement dit : la Tora a placé ici un acte plus tardif. Tout le début du amud va chercher ce qui oblige à lire ainsi.
Quelle en est la raison ? Rav Hisda a dit : nous en avons la tradition -- cinq tevilot (immersions) et dix kidouchin (sanctifications des mains et des pieds), voilà ce que le cohen gadol accomplit en ce jour,
La réponse de Rav Hisda ne vient pas d'un verset mais d'une tradition reçue (guemiri) : le service de Yom Kippour comporte exactement cinq immersions et dix sanctifications. Le mécanisme est fixé : à chaque changement entre habits d'or et habits de lin, le cohen gadol sanctifie mains et pieds, s'immerge, se rhabille, et sanctifie à nouveau -- soit deux kidouchin par immersion.
Cinq immersions supposent donc cinq tenues successives : or, lin, or, lin, or. C'est ce chiffre, et lui seul, qui va contraindre la lecture des versets.
et si tu dis que les versets sont écrits selon leur ordre, tu n'en trouves que trois immersions et six sanctifications.
Le calcul : si le verset 16,23 est à sa place, la rentrée pour sortir la coupe et l'encensoir suit immédiatement le service intérieur, sans changement d'habits. Il ne reste alors que trois tenues -- or le matin, lin pour le service du jour, or pour la fin de la journée -- donc trois immersions et six sanctifications.
Il manque exactement un aller-retour : repasser du lin à l'or, puis de l'or au lin, ajoute deux immersions et quatre sanctifications, et l'on retombe sur cinq et dix. C'est ce que produit le déplacement du verset.
Rabbi Zeira objecte : et peut-être les sépare-t-il par le bouc dont le service se fait à l'extérieur !
Objection de fond : le compte de cinq immersions ne prouve rien, car on peut l'atteindre sans déplacer aucun verset. Il suffit d'intercaler entre le service du jour et la sortie de la coupe un service qui se fait en habits d'or : le bouc extérieur, dont le sang est aspergé dans le parvis et non dans le Saint des Saints.
La finesse est signalée par Rachi : ce bouc n'est pas mentionné dans Vayikra 16 mais dans Bamidbar 29,11 -- outre le hatat des expiations. Comme il n'a pas de place assignée dans notre section, on peut le glisser où l'on veut sans bousculer l'ordre du texte.
Abaye a dit : le verset dit -- et il sortira et fera son ola (holocauste) : dès la première sortie il accomplit son bélier et le bélier du peuple.
Réponse d'Abaye à Rabbi Zeira. Le verset 16,24 commence par ve-yatsa, et il sortira : c'est la première sortie nommée dans toute la section. Et ce que le verset attache immédiatement à cette sortie, ce sont les béliers.
Rien ne peut donc s'insérer entre la sortie du Saint des Saints et les béliers -- ni le bouc extérieur, ni autre chose. La sortie de la coupe et de l'encensoir doit forcément venir après eux : le verset 16,23 est bien hors de son ordre.
Rava a dit : le verset dit -- et il ôtera les habits de lin ; or il n'y avait pas lieu de préciser qu'il avait revêtus. Un homme ôte-t-il autre chose que ce qu'il porte ?!
Alors que vient enseigner qu'il avait revêtus ? -- qu'il les avait déjà revêtus auparavant.
Seconde démonstration, tirée d'un mot superflu. Le verset 16,23 dit : il ôtera les habits de lin qu'il avait revêtus en entrant dans le sanctuaire. La précision est inutile : on n'ôte que ce que l'on porte. Elle doit donc enseigner autre chose -- que ce sont des habits déjà portés une première fois, ôtés, puis remis.
Cela suppose qu'entre-temps il a porté les habits d'or : il y a donc bien un changement de tenue entre le service du jour et la sortie de la coupe et de l'encensoir. Rachi souligne un point important : Rava ne répond pas à Rabbi Zeira, il explique seulement pourquoi la baraita se permet de bousculer les versets.
Rabba bar Rav Chila objecte : et dis donc qu'il les sépare par le bouc dont le service se fait à l'extérieur ! -- Mais n'est-il pas écrit : et il sortira et fera ?
La même objection que celle de Rabbi Zeira revient, portée cette fois contre la preuve de Rava, et reçoit la même réponse : le verset et il sortira et fera soude la première sortie aux béliers.
La guemara boucle ainsi le premier mouvement : quelle que soit la voie choisie, la rentrée pour la coupe et l'encensoir arrive après les béliers, et le verset 16,23 est bien l'exception annoncée par la baraita.
Et toute la section aurait été dite dans l'ordre ? Mais voici des versets qui sont écrits : et la graisse du hatat, il la fera fumer sur l'autel -- puis ensuite : et le taureau du hatat et le bouc du hatat... ; alors que nous avons appris dans la michna : celui qui voit le cohen gadol pendant qu'il lit ne voit pas le taureau et le bouc que l'on brûle ; tandis que les emourim du hatat, c'est après cela qu'il les fait fumer !
Nouvelle attaque, cette fois contre le principe lui-même. Deux versets se suivent : 16,25 (la graisse du hatat sur l'autel), puis 16,27 (le taureau et le bouc brûlés hors du camp). Si la section est dans l'ordre, la graisse précède la combustion.
Mais la michna dit le contraire : qui regarde le cohen gadol lire la Tora ne voit pas la combustion -- preuve que celle-ci a lieu pendant la lecture, donc encore en habits de lin. Or les emourim du hatat, tout le monde en convient, ne sont brûlés qu'après, à la troisième immersion. Les deux versets sont donc, eux aussi, inversés.
Dis : sauf à partir de ce verset et au-delà.
Réponse économique : la baraita ne disait pas que seul le verset 16,23 est hors d'ordre, mais que l'ordre cesse à partir de là. Tout ce qui suit 16,23 -- donc aussi les versets 25 à 28 -- peut être réagencé.
Et qu'as-tu vu pour bousculer les versets ? bouscule plutôt l'enseignement de la michna !
Objection de méthode, très serrée : les deux termes du conflit sont un ordre de versets et un ordre de michna. Pourquoi tenir la michna pour exacte et corriger la Tora ? Il serait aussi simple de dire que la combustion du taureau et du bouc a lieu après la troisième immersion, comme l'ordre des versets le laisse entendre.
La question exige donc une preuve textuelle que les versets 26 à 28 racontent du déjà-fait. Deux vont être apportées : celle d'Abaye, puis celle de Rava.
Abaye a dit : le verset dit -- et celui qui envoie... et celui qui brûle. De même que celui qui envoie l'a fait des le début, de même celui qui brûle l'a fait des le début.
Preuve par le parallélisme des formules. Les versets 16,26 et 16,28 emploient exactement la même tournure : ve-haméchaléah (et celui qui envoie) et ve-hasoréf (et celui qui brûle).
Or l'envoi du bouc, lui, est certainement antérieur : il est raconté plus haut, avant la graisse du hatat. Le verset 16,26 revient donc en arrière pour en tirer une règle d'impureté -- comme quelqu un qui interrompt son récit puis y revient pour l'achever, dit Rachi. Et puisque la formule est la même au verset 28, la combustion aussi est antérieure.
Au contraire : de même que celui qui brûle le fait maintenant, de même celui qui envoie le fait maintenant !
Le parallélisme se retourne aussi bien dans l'autre sens. Rachi explique pourquoi cette lecture n'est pas absurde : l'ordre explicite de brûler le taureau et le bouc figure précisément après la graisse du hatat (16,27). On pourrait donc dire que la combustion est bien à sa place, et que c'est l'envoi du bouc qui n'a lieu qu'à ce moment-là.
Quant à l'envoi mentionné plus haut (16,10 et 16,21), il ne fixerait pas le moment mais seulement le fait -- il l'enverra au désert le moment venu.
-- Et celui qui envoie : la formulation implique un acte déjà accompli. Rava a dit : le verset dit -- il sera placé vivant ; jusqu'à quand doit-il rester debout vivant ?
Jusqu'au moment de la kappara (l'expiation). Et quand est le moment de la kappara ?
Au moment du matan damim (l'aspersion des sangs), et pas au-delà.
Deux réponses. La première est grammaticale : la forme ve-haméchaléah, avec son participe, désigne celui qui a déjà envoyé -- le texte revient sur un acte déjà raconté. Rachi ajoute une preuve : si l'envoi avait lieu maintenant, le verset aurait recommencé par et il enverra le bouc, et celui qui l'envoie lavera ses habits ; il ne l'a pas fait.
La seconde est celle de Rava, et elle est décisive : le bouc doit se tenir vivant devant Hachem pour expier (16,10). Cette obligation dure jusqu'au moment de la kappara -- c'est-à-dire jusqu'à l'aspersion des sangs, le cœur du service intérieur. Passé cet instant, plus rien ne le retient : il part donc bien avant la graisse du hatat du verset 25.
Celui qui envoie le bouc vient ; s'il trouve le cohen gadol au marché, il lui dit : Mon maître le cohen gadol ! nous avons accompli ta mission. S'il le trouve dans sa maison, il lui dit : Celui qui fait vivre les vivants -- nous avons accompli Sa mission.
La guemara quitte la discussion sur l'ordre des versets pour une scène : le lendemain de Yom Kippour, l'homme qui a conduit le bouc au désert vient rendre compte. Deux formules, selon le lieu.
Au marché, en public, il honore l'homme : Ichi cohen gadol, mon maître -- et il parle de ta mission. À la maison, sans témoins, l'honneur dû à l'homme n'a plus de raison d'être affiché, et tout est rendu au Ciel : mehaye 'hayim, Celui qui fait vivre les vivants -- Sa mission. Le Ben Yehoyada donne à cette formule un sens plus fort : ce jour-là, les fautes étant pardonnées, il ne reste plus en Israël de rechaim, qui de leur vivant sont appelés morts -- tous sont redevenus des vivants.
Rabba a dit : lorsque les maîtres prennent congé les uns des autres à Poumbedita, ils se disent ainsi : que Celui qui fait vivre les vivants te donne une vie longue, bonne et bien ordonnée.
Association d'idées à partir de l'expression mehaye 'hayim. La formule de Poumbedita n'est pas un simple souhait de longévité : elle demande trois choses -- une vie longue, bonne, et metoukenet, c'est-à-dire bien ordonnée, où l'on ne manque de rien et où l'on n'a pas à courir après ses besoins.
Je marcherai devant Hachem dans les terres des vivants (Tehilim 116,9) -- Rav Yehouda a dit : c'est le lieu des marchés.
Le mot metoukanim du souhait précédent appelle ce verset. Marcher devant Hachem désigne la vie d'étude ; les terres des vivants, dit Rav Yehouda, sont un lieu où il y a des marchés.
La logique est celle du Ben Yehoyada : qui doit lui-même préparer sa nourriture et son vêtement perd chaque jour des heures ; là où tout s'achète déjà prêt, l'homme peut rester en permanence au beit hamidrach. Rachi ajoute la dimension personnelle : David, errant de lieu en lieu, priait précisément pour cela.
Car longueur de jours, années de vie et paix, ils t ajouteront (Michle 3,2) : y a-t-il donc des années de vie et des années qui ne sont pas de vie ? Rabbi Elazar a dit : ce sont les années d'un homme qui se retournent pour lui du mal vers le bien.
La difficulté est dans le pléonasme : années de vie -- comme s'il existait des années qui n'en seraient pas. Rabbi Elazar répond que années de vie désigne les bonnes années ; le verset promet donc un renversement.
Rachi rend la chose concrète : celui qui était pauvre dans sa jeunesse et devient riche dans sa vieillesse éprouve comme s'il revenait à la vie du sein de la mort. Le Ben Yehoyada lit ouchnot au sens de chinouy, changement : ce ne sont pas des années ajoutées mais des années transformées.
Vers vous, ichim, j'appelle (Michle 8,4) -- Rabbi Berekhia a dit : ce sont les talmide hakhamim, qui ressemblent à des femmes et accomplissent des actes de vaillance comme des hommes. Et Rabbi Berekhia a dit : celui qui veut verser une libation de vin sur l'autel, qu'il remplisse de vin le gosier des talmide hakhamim, ainsi qu'il est dit : vers vous, ichim, j'appelle.
Le verset est amené, dit Rachi, parce qu'il ouvre la section où figure et années de vie (Michle 9,11). Rabbi Berekhia y lit le mot ichim en trois sens successifs.
D'abord comme icha, femme -- le texte n'a pas écrit anachim : les talmide hakhamim sont humbles et de force amoindrie. Ensuite comme anachim : leur vaillance est réelle, elle s'exerce dans la Tora. Enfin comme iche, l'offrande consumée par le feu de l'autel : à défaut d'autel, qui veut offrir une libation de vin la verse dans le gosier des sages.
Et Rabbi Berekhia a dit : si un homme voit que la Tora cesse dans sa descendance, qu'il épouse la fille d'un talmid 'hakham, ainsi qu'il est dit : si sa racine vieillit dans la terre et si son tronc meurt dans la poussière
Dernier enseignement du amud, laissé en suspens : le verset (Iyov 14,8-9) se poursuit par à l'odeur de l'eau il refleurira -- l'eau étant la Tora. Même un arbre dont la racine a vieilli et dont le tronc est mort reverdit au contact de l'eau.
Le Ben Yehoyada s'arrête sur le mot qu'il aille : si une telle femme ne se trouve pas dans sa ville, qu'il aille la chercher dans une autre.
Texte hébreu et araméen vocalisé : édition numérique William Davidson du Talmud Koren Noé, via Sefaria (licence CC BY-NC). Traduction française, notes et schémas : Chiourim BA (licence CC BY 4.0).