Sougya : Ce amud se coupe en deux moitiees très différentes. La première achève la aggada du cohen gadol : la baraita raconte sa sortie du Temple, la foule qui l'abandonne pour suivre Chemaya et Avtalyon, et la phrase blessante qu'il leur lance -- que viennent en paix les fils des nations.
Leur réponse reprend ses mots sans en changer un seul, mais déplace le critère de la naissance vers la conduite : est fils d'Aharon celui qui poursuit la paix. Rachi range explicitement la phrase du cohen gadol sous l'interdit de onaat devarim, et le Ben Yehoyada ajoute deux griefs -- il ne les a pas salués en face, et il a dit le chalom en araméen et non en langue sainte.
La seconde moitié ouvre le dernier chapitre : le cohen gadol officie en huit vêtements, le cohen ordinaire en quatre, et c'est avec ces huit que l'on consulte les Ourim veToumim -- pour le roi, pour l'av beit din ou pour une nécessité publique, jamais pour un particulier. La guemara enchaîne sur une baraita qui donne le barème du filage : chech vaut six brins, mochzar huit, le me il douze, la parokhet vingt-quatre, le hochen et l'efod vingt-huit.
Tout le reste du daf démontre ces chiffres. Le six vient de cinq mentions surnuméraires de lin dans Chemot 39 ; une digression vérifie au passage que chech signifie bien lin, par le mot bad -- ce qui monte du sol tige par tige -- puis par un verset de Ye'hezkel, ce qui donne l'occasion d'énoncer la règle guemara guemiri lah : le prophète n'appuie qu'une tradition déjà reçue.
Le huit vient d'une gezera chava mochzar-mochzar avec la parokhet, qui transporte le total de vingt-quatre et le divise par les trois couleurs des grenades. Trois tentatives de lui substituer le vingt-huit du hochen échouent successivement : le critère de l'or, le mot ta assenou qui enferme le chiffre dans le hochen seul, et enfin l'argument décisif de Rav Achi -- ve assita exige des parts égales, et vingt-huit ne se divise pas par trois.
Le daf s'interrompt au début de la démonstration du douze du me il.
-- à l'odeur de l'eau il refleurira et produira une ramure comme un plant (Iyov 14,9).
Fin de la deracha commencée en 71a sur Iyov 14,8-9 : celui dont la souche familiale se dessèche faute de Tora doit se replanter là où il y a de l'eau. L'eau, ici, ce sont les talmide hakhamim -- c'est exactement ce que précise Rachi.
Le conseil pratique qui précède était : que l'on épouse la fille d'un maître d'étude. Le verset fournit l'image : un tronc mort refleurit s'il est mis au contact de l'eau.
Et il faisait un jour de fête pour ceux qui l'aiment (ses proches). Nos maîtres ont enseigné : il arriva qu'un cohen gadol sortit du Temple, et tout le monde marchait derrière lui.
Dès qu'ils aperçurent Chemaya et Avtalyon, ils le laissèrent, lui, et s'en allèrent derrière Chemaya et Avtalyon.
La guemara revient à la dernière ligne de la michna de Yom Kippour : le cohen gadol faisait un jour de fête à sa sortie du Saint des Saints. La baraita raconte alors une scène qui refroidit la fête.
La foule qui l'escortait bifurque en apercevant Chemaya et Avtalyon, les chefs du Sanhédrin -- l'autorité de la Tora l'emporte, en public, sur la charge du Temple. Le cohen gadol se retrouve seul le jour même de sa gloire.
À la fin, Chemaya et Avtalyon vinrent prendre congé du cohen gadol. Il leur dit : que viennent en paix les fils des nations !
Ils lui répondirent : que viennent en paix les fils des nations, qui accomplissent l'œuvre d'Aharon ; et que ne vienne pas en paix le fils d'Aharon, qui n'accomplit pas l'œuvre d'Aharon.
Chemaya et Avtalyon étaient des descendants de convertis. En les saluant comme fils des nations, le cohen gadol leur jette leur origine au visage : Rachi dit explicitement que la formule est une insulte, et renvoie à Guittin 57b sur leur ascendance.
La réponse ne change pas un mot de la formule, elle en déplace seulement le critère : ce qui qualifie un homme, ce n'est pas de qui il descend mais ce qu'il fait. Or l'œuvre d'Aharon, c'est de poursuivre la paix -- et c'est le cohen gadol, descendant réel d'Aharon, qui vient d'y manquer.
Rachi ferme le cercle : la phrase du cohen gadol tombe sous le coup de la onaat devarim, la lésion par la parole, dont le cas type enseigne en Baba Metsia 58b est précisément de dire à un fils de convertis souviens-toi des actes de tes pères.
MICHNA. Le cohen gadol officie avec huit vêtements, et le cohen ordinaire avec quatre : la ketonet (tunique), les mikhnassayim (caleçons), la mitsnefet (turban) et l'avnet (ceinture).
Le cohen gadol y ajoute : le hochen (pectoral), l'efod, le me il (manteau) et le tsits (lame d'or). Avec ceux-là on consulte les Ourim veToumim.
Et l'on ne consulte que pour le roi, pour l'av beit din, et pour celui dont la collectivité a besoin.
Nouvelle michna, qui ouvre le dernier chapitre du traité. Elle pose la différence de tenue : quatre vêtements pour tout cohen, huit pour le cohen gadol. Les quatre communs sont ceux de lin ; les quatre ajouts font entrer l'or et les pierres.
Rachi prévient d'une lecture fausse : la liste ketonet, mikhnassayim, mitsnefet, avnet se rapporte au cohen ordinaire, pas au cohen gadol -- c'est la base, et le cohen gadol y ajoute quatre pièces.
Les mots be-elou nichalin (avec ceux-là on consulte) ne désignent pas les seuls quatre ajouts : selon Rachi, le cohen que l'on interroge par les Ourim veToumim doit porter les huit. Et l'instrument n'est pas consultable pour un particulier : seulement pour le roi, l'av beit din, ou une nécessité publique.
GUEMARA. Nos maîtres ont enseigné : les choses à propos desquelles il est dit chech (lin), leur fil est double six.
Mochzar (torsadé), huit. Le me il, douze.
La parokhet, vingt-quatre. Le hochen et l'efod, vingt-huit.
La baraita donne un barème de filage : combien de brins entrent dans chaque fil. Rachi précise la clé de lecture, sans laquelle les chiffres paraissent contradictoires : six par espèce de matière, et le total dépend du nombre d'espèces torsadées ensemble.
Rachi ajoute une remarque décisive sur le mot mochzar : il vise les cas où le verset dit torsadé sans dire chech -- et cela ne concerne que les grenades des bords du me il. C'est pour elles que la guemara devra trouver le chiffre huit.
Tout le reste du amud est la démonstration ligne par ligne de cette baraita ; le daf s'arrêtera au milieu de la démonstration du douze.
Que leur fil soit double six -- d'où le tenons-nous ? Car le verset dit : Et ils firent les tuniques de chech ... et le turban de chech, et les parures des mitres de chech, et les caleçons de bad, de chech torsadé (Chemot 39,27-28).
Cinq mentions sont écrites : une pour la chose elle-même, qu'ils soient de lin ; une pour que leur fil soit double six ; une pour qu'ils soient torsadés ; une pour les autres vêtements à propos desquels chech n'a pas été dit ; et une pour rendre la chose indispensable (le akev).
Le mécanisme est celui du surplus : une seule mention aurait suffi à dire que ces vêtements sont de lin. Rachi le formule précisément -- les mentions sont écrites côté à côté, alors qu'il aurait suffi d'en écrire une, à la fin. Chaque mention supplémentaire doit donc enseigner autre chose.
Le mot chech se lit alors sur deux plans à la fois : la matière (le lin) et le nombre (six). Rachi note aussi que bad, dans le verset, vaut comme une cinquième mention de chech.
La cinquième derasha est la plus lourde : le akev, c'est-à-dire que ce n'est pas une simple mitsva de première qualité mais une condition -- un vêtement filé autrement est passoul, et le service accompli avec lui ne vaut pas.
D'où déduit-on que ce mot chech désigne le lin ? Rabbi Yossi beré Rabbi Hanina a dit : car le verset dit bad -- une chose qui monte du sol tige par tige (bad bad).
Mais dis plutôt que c'est la laine ! La laine, elle, se fend.
Le lin aussi se fend ! Le lin ne se fend qu'à la suite du battage.
Toute la derasha précédente reposait sur l'équation chech = lin. La guemara la met à l'épreuve. La preuve vient du mot bad, employé pour les mêmes vêtements : bad bad, c'est ce qui monte du sol tige par tige, isolément. Rachi explique que le lin n'a ni branches ni rameaux comme un arbre, et qu'il ne vient que de la tige centrale.
L'objection de la laine est sérieuse : chaque poil pousse séparément lui aussi. La réponse porte sur la fente : le poil de laine se divise de lui-même, ce que Rachi illustre par le poil de barbe. Le lin, lui, ne se fend que sous le coup -- quand on le bat pour le travailler.
Le critère retenu n'est donc pas seulement pousser isolément, mais rester d'un seul brin tant qu'on ne le frappe pas.
Ravina a dit : la preuve vient de là -- Des parures de lin (pichtim) seront sur leur tête, et des caleçons de lin sur leurs reins (Ye'hezkel 44,18).
Ravina propose une preuve toute différente, non plus étymologique mais lexicale : Ye'hezkel décrit les mêmes pièces d'habillement que la Tora, mais il emploie le mot pichtim, dont le sens de lin ne fait aucun doute.
Rachi souligne le parallélisme exact : là où Ye'hezkel écrit des parures de lin, la Tora écrit et les parures des mitres de chech. Même objet, deux mots -- donc chech est bien le lin.
Rav Achi lui dit : mais avant que Ye'hezkel ne vienne, qui l'avait donc dit ? -- Et selon ton raisonnement : ce que Rav Hisda a dit -- cette chose, nous ne l'avons pas apprise de la Tora de Moche notre maître, c'est des paroles de Ye'hezkel ben Bouzi que nous l'avons apprise : Aucun fils d'étranger, incirconcis de cœur et incirconcis de chair, n'entrera dans Mon sanctuaire (Ye'hezkel 44,9) -- là aussi, avant que Ye'hezkel ne vienne, qui l'avait dit ? Il faut donc dire qu'ils la tenaient par tradition (guemara guemiri lah), et que Ye'hezkel est venu l'appuyer sur un verset.
Ici aussi : ils la tenaient par tradition, et Ye'hezkel est venu l'appuyer sur un verset.
L'objection de Rav Achi est un principe de méthode : une halakha du Temple ne peut pas avoir attendu un prophète de l'exil pour exister. Si le sens de chech venait de Ye'hezkel, comment aurait-on confectionné les vêtements pendant tout le premier Temple ?
La riposte procède par parallèle : Rav Hisda tire du même chapitre de Ye'hezkel la disqualification du cohen arel (incirconcis), et l'objection s'appliquerait mot pour mot. Puisque la réponse y est évidente, elle vaut aussi ici.
La formule qui en sort est une règle générale du Talmud : guemara guemiri lah -- la loi était reçue par tradition orale, et le verset du prophète ne fait que lui servir d asmakhta, d'appui. Un verset des Neviim ne crée jamais une halakha.
Mochzar (torsadé), huit -- d'où le tenons-nous ? Car il est écrit : Et ils firent sur les bords du me il des grenades de tekhelet, de pourpre et d'écarlate, torsadées (Chemot 39,24) ; et l'on apprend mochzar de mochzar de la parokhet : de même que là-bas ce sont vingt-quatre, de même ici vingt-quatre -- ce qui fait huit pour chacune des trois espèces.
Le raisonnement est une gezera chava : le même mot, mochzar, figure pour les grenades du me il et pour la parokhet ; ce qui est dit de l'un est transporté à l'autre.
Rachi donne le calcul de la parokhet : quatre espèces, chacune doublée six, soit vingt-quatre. Ce total de vingt-quatre est ce que la gezera chava transporte. Or les grenades n'ont que trois espèces -- tekhelet, pourpre, écarlate. Vingt-quatre divisé par trois donne huit : c'est le chiffre de la baraita.
Tossefot pose la question naturelle : pourquoi transporter le total plutôt que le six par espèce, ce qui donnerait dix-huit ? Deux réponses -- le mot appris est mochzar, qui désigne le torsadage donc le total ; et si le compte n'était que de dix-huit, la mention surnuméraire de chech pour le me il n'aurait servi à rien.
Mais apprenons plutôt du hochen et de l'efod : de même que là-bas ce sont vingt-huit, de même ici vingt-huit ! -- On déduit une chose à propos de laquelle l'or n'est pas mentionné d'une chose à propos de laquelle l'or n'est pas mentionné, à l'exclusion du hochen et de l'efod, à propos desquels l'or est mentionné. -- Au contraire : on déduit un vêtement d'un vêtement, à l'exclusion de la parokhet, qui est une tenture (un ohel) !
La guemara conteste le choix du modèle. Deux critères de rapprochement s'affrontent, et ils ne désignent pas le même candidat :
Critère de l'or : les grenades n'ont pas d'or, la parokhet non plus, mais le hochen et l'efod si -- avantage à la parokhet. Critère du vêtement : les grenades appartiennent au me il, qui est un vêtement, comme le hochen et l'efod ; la parokhet, elle, n'est pas un vêtement mais un ohel, une pièce de la structure -- avantage au hochen.
La guemara laisse ici les deux critères en tension. La sortie viendra au segment suivant, par un troisième objet qui satisfait les deux.
Plutôt : on déduit de l'avnet -- on déduit un vêtement et une chose à propos de laquelle l'or n'est pas mentionné, d'un vêtement et d'une chose à propos de laquelle l'or n'est pas mentionné ; et l'on ne déduit pas une chose où il n'y a pas d'or d'une chose où il y a de l'or.
Sortie par le haut : l avnet, la ceinture, cumule les deux qualités. C'est un vêtement (donc le second critère est satisfait) et l'or n'y est pas mentionné (donc le premier l'est aussi). Aucun des deux critères n'a besoin d'être sacrifié.
Rachi donne son compte : l'avnet comporte quatre espèces, chacune doublée six, et lorsqu'on les torsade ensemble cela fait vingt-quatre. On retombe donc exactement sur le chiffre que la gezera chava avec la parokhet avait donné -- et donc sur huit par couleur pour les grenades.
Rav Mari a dit : il est écrit ta assenou (tu le feras) -- tu le feras ainsi pour celui-ci, et non pour un autre.
Rav Mari coupe court autrement, sans peser des critères. Le verset dit du hochen : comme l'ouvrage de l'efod tu le feras (Chemot 28,15). Le suffixe singulier enferme la règle des vingt-huit brins dans le hochen seul.
Rachi le dit en une ligne : c'est écrit à propos du hochen, c'est pourquoi on n'en tire rien pour autre chose. Le hochen cesse donc d'être disponible comme modèle : la question du segment 10 se dissout au lieu de se trancher.
Rav Achi a dit : il est écrit ve assita (et tu feras) -- que toutes ses façons soient égales. Et comment ferait-on ?
Faisons trois fils de dix chacun -- cela ferait trente ! Faisons-en deux de neuf et un de dix -- le verset dit ve assita, que toutes ses façons soient égales.
Le dernier barrage est purement arithmétique, et c'est le plus solide : le mot ve assita, écrit à propos des grenades, exige que toutes les façons soient égales -- les trois couleurs doivent avoir le même nombre de brins.
Or vingt-huit ne se partage pas en trois parts entières et égales. Dix plus dix plus dix fait trente, un de trop ; neuf, neuf et dix fait bien vingt-huit, mais les parts sont inégales. Rachi résume : vingt-huit est donc impossible.
Il ne reste que des totaux divisibles par trois -- ce que donne précisément la parokhet, ou l'avnet, avec vingt-quatre. Huit par couleur.
Le me il, douze -- d'où le tenons-nous ? Car il est écrit : Et tu feras le me il de l'efod ...
La guemara passe au chiffre suivant du barème : le corps du me il, qui est tout entier de tekhelet, une seule espèce, et dont le fil est pourtant doublé douze et non six.
La citation s'interrompt en pleine phrase : la démonstration se poursuit au début de Yoma 72a.
Texte hébreu et araméen vocalisé : édition numérique William Davidson du Talmud Koren Noé, via Sefaria (licence CC BY-NC). Traduction française, notes et schémas : Chiourim BA (licence CC BY 4.0).