Sougya : Ce amud se lit en trois mouvements. Le premier achève le barème des fils commencé en 71b.
Le me il vaut douze brins : six par une gezera chava tekhelet-tekhelet avec la parokhet, doublés parce que kelil signifie une tresse. Une objection propose de déduire plutôt des grenades du me il, qui sont à huit, et deux principes de déduction s'affrontent sans vainqueur -- on déduit un keli d'un keli, mais on déduit aussi le corps d'un objet de son propre corps.
La guemara revient alors à la cinquième mention de chech, qui couvrait justement les vêtements où chech n'est pas écrit. La parokhet donne vingt-quatre sans discussion possible ; le hochen et l'efod donnent vingt-huit, et toute la difficulté porte sur les quatre brins d'or : Rav Aha bar Yaakov les tire du mot petilim, un pluriel minimal de deux que l'on coupe en deux, et Rav Achi les confirme par ve assita, qui exige des parts égales -- un brin d'or par couleur, ni huit ni six.
Le deuxième mouvement quitte le filage pour la halakha : déchirer un vêtement de kehouna, déplacer le hochen de l'efod, retirer les barres de l'arche sont trois actes passibles de malkout. Rav Aha bar Yaakov objecte deux fois que le verset pourrait n'énoncer qu'une consigne de fabrication, et deux fois la réponse est la même -- le texte dit lo yikarea, non che-lo yikarea : sans particule de finalité, c'est une défense.
Le troisième mouvement résout la contradiction sur les barres de l'arche par la formule mitparkin ve ein nichmatin, que Rachi explique par la forme même des barres, épaisses aux extrémités et fines au milieu, puis lit trois fois le mot omdim des planches d'acacia -- le sens de leur croissance, le maintien de leur revêtement d'or, et surtout la promesse qu'enfouies elles subsistent pour toujours. Le daf s'interrompt sur la question des bigde ha-serad, dont la réponse ouvre 72b.
... entièrement de tekhelet -- et l'on apprend le mot tekhelet d'ici par le mot tekhelet de la parokhet : de même que là-bas ce sont six brins, de même ici six brins.
Le daf reprend en pleine phrase la démonstration commencée à la fin de 71b : d'où vient que le fil du me il compte douze brins ? Le verset le décrit kelil tekhelet, entièrement de tekhelet ; le mot tekhelet sert alors de crochet pour une gezera chava avec la parokhet, où chaque couleur vaut six brins.
Six, donc -- mais le chiffre annoncé était douze. Rachi comble l'écart : kelil signifie gadil, une tresse, et il n'y a pas de tresse à moins de deux. Le fil est donc double : six brins pris deux fois, douze.
Et apprenons-le plutôt de son ourlet et de ses grenades -- de même que là-bas huit, de même ici huit ! [Réponse :] on déduit un ustensile à partir d'un ustensile, et l'on ne déduit pas un ustensile à partir de l'ornement d'un ustensile.
Objection immédiate : pourquoi aller chercher la parokhet, qui est un objet différent, alors que le me il porte lui-même des grenades à son ourlet, et que ces grenades sont filées à huit brins par couleur ?
Réponse : les règles de déduction ont une hiérarchie. On rapproche un keli d'un autre keli -- le me il et la parokhet sont tous deux des ustensiles à part entière -- et l'on ne rapproche pas un keli d'un simple tachkit, l'ornement d'un keli. Rachi le précise : les grenades ne sont que la parure du me il.
Au contraire : on déduit le corps de l'objet à partir de son propre corps, et l'on ne déduit pas son corps à partir de ce qui lui est extérieur ! [Réponse :] c'est précisément ce que nous avons dit -- [la cinquième mention de chech vaut] pour les autres vêtements dans lesquels chech n'est pas dit.
La contre-objection retourne l'argument : la proximité compte davantage que le statut. Les grenades appartiennent au me il lui-même, alors que la parokhet lui est étrangère ; on devrait donc déduire le corps du me il de ce qui est attaché à son corps.
La guemara ne tranche pas entre les deux principes -- elle abandonne la gezera chava. Elle rappelle que la cinquième mention de chech de la baraita de 71b servait justement à étendre le chiffre six aux vêtements où le mot chech n'est pas écrit, et le me il en fait partie. Six par cette derache, douze par le doublement de kelil.
La parokhet, vingt-quatre : quatre [espèces] de six brins chacune -- il n'y a là ni jugement ni juge.
Ligne suivante du barème, et la plus simple. La parokhet est faite de quatre matières -- tekhelet, argaman, tola at chani et chech -- et chacune vaut six brins. Quatre fois six : vingt-quatre.
L'expression lo dina ve-lo dayana, ni jugement ni juge, est une formule de la guemara pour dire qu'il n'y a là ni doute ni contestation possible. Le chiffre six pour chaque espèce a déjà été établi, et l'addition ne demande aucune derache.
Le hochen et l'efod, vingt-huit -- d'où le tenons-nous ? Car il est écrit : Et tu feras le pectoral du jugement, ouvrage d'artiste ; tu le feras comme l'ouvrage de l'efod : d'or, de tekhelet, de pourpre, de cramoisi et de lin torsadé.
Quatre [espèces] de six brins chacune -- vingt-quatre ; l'or -- quatre ; voilà vingt-huit.
Dernier chiffre du barème, et le seul qui dépasse vingt-quatre. Le verset (Chemot 28:15) énumère cinq matières et non quatre : l'or s'ajoute aux quatre couleurs habituelles.
Les quatre couleurs donnent leurs vingt-quatre brins comme partout ailleurs. L'or apporte les quatre brins restants -- un par couleur, comme la suite va l'établir. Total : vingt-huit.
Toute la difficulté du passage tient à ce chiffre quatre attribué à l'or : pourquoi pas six, comme les autres ? Deux amoraim vont y répondre successivement.
Et dis donc que l'or aussi soit de six ! Rav Aha bar Yaakov a dit : le verset dit -- et il coupa [l'or] en fils.
Fil, fils -- voilà quatre ici.
La question est naturelle : l'or figure dans la même liste que les quatre couleurs, pourquoi ne suivrait-il pas le même régime de six brins ?
Rav Aha bar Yaakov répond par le vocabulaire de Chemot 39:3 : vekitzetz petilim, et il coupa des fils. Rachi décompose le calcul : petilim, un pluriel, vaut au minimum deux ; et puisque le verset dit qu'on les coupe, chacun est fendu en deux -- ce qui donne quatre brins, pas six.
Rav Achi a dit : le verset dit -- pour le travailler au milieu de la tekhelet et au milieu de la pourpre. Comment ferions-nous ?
Faisons quatre [fils] de deux brins chacun -- cela ferait huit. Faisons-en deux de deux brins et deux d'un seul brin -- [non, car il est dit] ve assita : que toutes ses façons soient égales.
Rav Achi part d'une autre clause du même verset : l'or doit être travaillé au milieu de la tekhelet et au milieu de la pourpre. Rachi en tire la contrainte de départ : il faut mêler de l'or à chaque couleur, sans exception.
Restent trois répartitions concevables. Deux brins par couleur donnerait huit brins d'or -- trop, car petilim n'en autorise que quatre. Deux couleurs à deux brins et deux couleurs à un seul donnerait bien six, mais le mot ve assita exige que toutes les façons soient égales. Il ne reste qu'un brin d'or par couleur : quatre en tout, et le fil compte vingt-huit brins.
Rahava a dit au nom de Rav Yehouda : celui qui déchire les vêtements de la kehouna reçoit les coups (malkout), car il est dit : il ne se déchirera pas. Rav Aha bar Yaakov objecte : et peut-être la Tora veut-elle dire ceci -- faisons-lui un ourlet afin qu'il ne se déchire pas !
[Réponse :] est-il écrit afin qu'il ne se déchire pas ?
Changement de registre : on quitte le filage pour la halakha des objets du Temple. Rahava énonce que déchirer un vêtement de kehouna est un lav, une défense de la Tora punie de malkout, sur la base du verset du me il : son encolure aura un ourlet tissé tout autour, lo yikarea, il ne se déchirera pas.
Rav Aha bar Yaakov objecte que la phrase peut se lire comme une simple explication technique : on borde l'encolure pour que le vêtement ne se déchire pas. Ce ne serait alors qu'une consigne de fabrication.
La réponse tient à un seul mot : le verset ne dit pas che-lo yikarea (afin qu'il ne se déchire pas), il dit lo yikarea. Sans la particule de finalité, c'est un interdit.
Rabbi Elazar a dit : celui qui déplace le hochen de dessus l'efod, et celui qui retire les barres de l'arche, reçoit les coups (malkout), car il est dit : il ne se détachera pas, et : elles ne se retireront pas. Rav Aha bar Yaakov objecte : et peut-être, lorsque la Tora a dit cela, voulait-elle dire -- serre-les et fais-les bien, afin que cela ne se détache pas et qu'elles ne se retirent pas !
[Réponse :] est-il écrit afin qu'il ne se détache pas et afin qu'elles ne se retirent pas ?
Rabbi Elazar applique la même lecture à deux autres versets : lo yizah ha-hochen me-al ha-efod (Chemot 28:28), le pectoral ne se détachera pas de l'efod, et lo yassourou mimenou (Chemot 25:15), les barres ne se retireront pas de l'arche. Dans les deux cas, l'acte de défaire est passible de malkout.
Rav Aha bar Yaakov reprend son objection sous la même forme : peut-être le verset ordonne-t-il seulement de bien fixer les pièces -- Rachi glose hadkinhou par : attache-les solidement, et pour les anneaux, enfonce les barres à force. Ce serait alors une prescription de montage.
Et la réponse est identique : le verset ne comporte pas la particule che. Ce sont des défenses, pas des finalités.
Rabbi Yossi be-rabbi Hanina soulève une contradiction : il est écrit -- les barres seront dans les anneaux de l'arche, elles ne s'en retireront pas ; et il est écrit -- et l'on fera entrer ses barres dans les anneaux ! Comment cela ?
Elles se dégagent, mais ne se détachent pas.
Les deux versets semblent inconciliables : l'un dit que les barres ne quittent jamais les anneaux, l'autre décrit le geste de les y faire entrer, ce qui suppose qu'elles peuvent bouger.
La réponse est une distinction de degré : mitparkin ve-ein nichmatin -- elles jouent, coulissent, se dégagent de leur position, mais elles ne peuvent pas sortir de l'anneau. Rachi donne la raison mécanique : la barre est épaisse à ses deux extrémités et fine en son milieu ; on a fait passer un bout en force, après quoi le milieu flotte dans l'anneau tandis que les bouts renflés interdisent toute sortie.
On a enseigné de même dans une baraita : les barres seront dans les anneaux de l'arche. Peut-être ne doivent-elles pas du tout bouger de leur place ?
Le verset dit : et l'on fera entrer ses barres dans les anneaux. Si [l'on n'avait que] et l'on fera entrer ses barres, peut-être entrent-elles et sortent-elles ?
Le verset dit : les barres seront dans les anneaux de l'arche. Comment cela ?
Elles se dégagent, mais ne se détachent pas.
La baraita valide la réponse de Rabbi Yossi be-rabbi Hanina en refaisant le chemin dans les deux sens : chaque verset sert à bloquer l'excès auquel l'autre conduirait.
Pris seul, lo yassourou ferait des barres des pièces totalement immobiles ; pris seul, ve-houva en ferait des pièces amovibles. Le point d'équilibre est le même que plus haut : mitparkin ve-ein nichmatin.
Rabbi Hama be-rabbi Hanina a dit : que signifie ce qui est écrit -- des bois d'acacia dressés ? Qu'ils se tiennent dans le sens de leur croissance.
Autre explication : dressés -- qu'ils maintiennent leur revêtement. Autre explication : dressés -- si tu venais à dire, leur espérance est perdue et leur attente est annulée, le verset dit dressés : ils subsistent pour toujours et à jamais.
Trois derachot sur un seul mot, omdim, qualifiant les planches d'acacia du michkan (Chemot 26:15).
La première est matérielle : derekh guedilatan, la planche conserve l'orientation de l'arbre -- ce qui poussait vers le haut reste en haut. La deuxième est technique : elles maintiennent leur revêtement d'or, que Rachi explique par des clous, ou par le fait qu'elles n'ont pas été rongées par les vers.
La troisième change de registre. Depuis que le michkan est enfoui, on pourrait croire que avad sivran ou-batel sikouyan -- leur espérance est perdue, leur attente annulée, et Rachi précise : qu'elles ne reviendront plus. Le mot omdim répond : elles subsistent le olam ule olmei olamim, pour toujours et à jamais.
Rabbi Hama bar Hanina a dit : que signifie ce qui est écrit -- les vêtements de serad, pour officier dans le sanctuaire ?
Le daf se termine sur une question ouverte. Le verset (Chemot 35:19) appelle les habits de la kehouna bigde ha-serad, et le mot serad est inhabituel.
Rachi indique déjà la piste : serad est de la même racine que sarid, ce qui reste, le rescapé. La réponse complète de Rabbi Hama bar Hanina se lit au début de Yoma 72b.
Texte hébreu et araméen vocalisé : édition numérique William Davidson du Talmud Koren Noé, via Sefaria (licence CC BY-NC). Traduction française, notes et schémas : Chiourim BA (licence CC BY 4.0).