Yoma 74b -- Qu'est-ce qu'une affliction ? La forme, l'objet et la nature de l'inouy de Kippour, puis l'affliction cachée de la manne

Yoma 74b

Sougya : L'amud s'ouvre en soldant la souguya du hatsi chiour : le renfort que la guemara avait apporté à Rech Lakich s'effondre, car le koy n'est pas un cas de doute mais une briya bifnei atsma, une espèce à part entière -- et une espèce à part réclame bien un verset pour l'inclure, comme le prouve la derasha de Rav Idi bar Avin. Le daf revient alors à la michna et pose la vraie question du chapitre : que veut dire te'anou et nafchotekhem ?

Trois démonstrations se succèdent. La première baraita détermine la forme de l'affliction : parce que le verset accole l'inouy à l'interdit de melakha, l'inouy est un chev ve-al ta'asse, une abstention et non une mortification -- on ne va pas s'asseoir au soleil pour souffrir, et l'on ne distingue pas selon que celui-ci a chaud et celui-là froid, puisque la melakha ne se découpe pas non plus.

La seconde baraita détermine l'objet de l'affliction, en empruntant à la melakha non plus sa passivité mais sa gravité : une chose dont on est passible ailleurs, donc le piggoul et le notar. Suit alors la longue échelle des ribouyim, où la double formule te'anou / ve'initem et nafchotekhem inclut successivement le tevel, la nevela, les houlin, la terouma et les kodachim -- de l'aliment le plus interdit à celui qu'une mitsva commande de manger, aucune catégorie n'échappe.

Un ve'im nafchekha lomar ajoute une preuve indépendante, tirée du châtiment lui-même : ve-ha'avadeti et ha-nefech, l'affliction visée est celle qui fait perdre la vie, donc le manger et le boire ; la guemara explicite ce que cette seconde preuve vient réparer -- sans elle, tout le raisonnement aurait pu viser les arayot, elles aussi appelées inouy et elles aussi passibles de karet. L'école de Rabbi Yichmael prend enfin la troisième voie, celle de la guezera chava inouy-inouy avec vay'ankha vayar'ivekha : l'inouy de Kippour est un inouy de faim.

Deux versets rivaux sont écartés -- im te'âne et benotai, parce qu'il s'agit d'une affliction individuelle, et vayar et onyenou en Égypte, parce qu'il s'agit d'une affliction par la main de l'homme et non par la main du Ciel. L'amud se termine sur l'aggada de la manne, où l'on demande en quoi une nourriture miraculeuse pouvait affliger : Rabbi Ami et Rabbi Assi répondent l'un par l'angoisse du lendemain -- pas de pain dans le panier -- l'autre par l'aliment qu'on goûte sans le voir.

De là se déploient Rav Yossef sur l'aveugle qui mange sans être rassasié, Abaye sur le repas qu'on prend de jour, Rabbi Zera et Rech Lakich sur tov mar'é einayim -- la vue des yeux vaut mieux que le cheminement du désir. Le daf se coupe sur le verset du vin dans la coupe.

Yoma 74b : le fil du daf On solde le dossier du hatsi chiour, puis on demande à la Tora ce que veut dire, exactement, le mot inouy A -- Seg 0 : la dernière passe sur le koy, et la fin de la souguya du hatsi chiour On voulait prouver que le verset kol helev n'est qu'une asmakhta : à quoi bon un verset pour inclure un doute ? Réponse : le koy n'est pas un doute, c'est une briya bifnei atsma, une espèce à part -- et une espèce à part, cela demande bien un verset. B -- Seg 1 et 2 : quel genre d'affliction ? Une abstention, pas une mortification Te anou et nafchotekhem : fallait-il s'asseoir au soleil ou dans le froid pour souffrir ? Non -- le verset accole l'affliction à l'interdit de melakha : de même que la melakha est un chev ve-al ta asse, l'inouy aussi. Et comme la melakha ne se découpe pas selon le confort de chacun, l'inouy non plus : il est le même pour celui qui a chaud et pour celui qui a froid. C -- Seg 3 à 8 : de quoi faut-il s'abstenir ? L'échelle des ribouyim Une seconde baraita part du plus grave -- piggoul et notar, passibles de karet ailleurs -- puis descend marche par marche : tevel, nevela, houlin, terouma, kodachim. À chaque marche, la double formule te anou / ve initem et nafchotekhem : ribba. Conclusion : à Kippour toute nourriture est interdite, même celle qui est parfaitement permise le reste de l'année. D -- Seg 9 à 12 : deux verrous -- la perte de l'âme, puis la guezera chava inouy-inouy Si l'on objecte que le verset viserait les arayot, la réponse est ve-ha-avadeti et ha-nefech : l'affliction visée est celle qui fait perdre l'âme -- donc manger et boire. L'école de Rabbi Yichmael prend l'autre voie : inouy ici, inouy là-bas (vay ankha vayar ivekha) -- une affliction de faim. Deux versets rivaux sont écartés : benot Lavan (individuel), Égypte (main de l'homme). E -- Seg 13 à 15 : où était l'affliction de la manne ? Puis la vue, l'appétit et le vin Rabbi Ami et Rabbi Assi : celui qui n'a pas de pain dans son panier n'est pas comme celui qui en a ; ou bien, celui qui voit ce qu'il mange n'est pas comme celui qui ne le voit pas. De là : l'aveugle mange sans être rassasié (Rav Yossef), on prend son repas de jour (Abaye), et tov mar é einayim (Rabbi Zera, Rech Lakich). Le daf se coupe sur le verset du vin dans la coupe. Le mouvement d'ensemble Le daf resserre l'inouy de Kippour en trois coups : sa forme (une abstention), son objet (toute nourriture), sa nature (la faim). Puis il élargit d'un coup, par l'aggada : ce qui nourrit vraiment n'est pas seulement ce qu'on avalé, c'est aussi ce qu'on voit.
Le trajet complet de l amud : de la clôture du dossier hatsi chiour à la définition de l inouy, puis à l aggada de la manne.
L'échelle des ribouyim : jusqu'où s'étend l'interdit de manger à Kippour ? La baraita descend de la nourriture la plus grave à la plus anodine. À chaque marche, une raison de s'arrêter -- et un ribouy qui force à continuer. La marche Pourquoi on aurait pu s'arrêter là Verdict Piggoul et notar passibles de karet ailleurs Point de départ : c'est la melakha qui donne le critère -- une chose passible ailleurs interdit Tevel produit non prélevé -- mita bidei chamayim Pas de karet : il tombe donc hors du critère tiré de la melakha ribba -- inclus te anou / ve initem Nevela bête non abattue -- simple lav Pas même de mort par le Ciel : la peine tombe encore d'un cran ribba -- inclus te anou / ve initem Houlin nourriture ordinaire, permise Aucun interdit du tout : plus rien ne la rattache au modèle de la melakha ribba -- inclus te anou / ve initem Terouma le kohen a mitsva de la manger Renversement : ce n'est plus un interdit mais un koum ekhol, un levé-toi et mange ribba -- inclus te anou / ve initem Kodachim soumis à bal totirou -- il faut les finir Cas extrême : ne pas les manger expose à une transgression positive de bal totirou ribba -- inclus te anou / ve initem Résultat : à Kippour, aucune catégorie de nourriture n'échappe à l'interdit -- ni la plus grave, ni la plus méritoire
Les six marches de la baraita : chaque objection sur la gravité est levée par le même ribouy, jusqu à inclure toute nourriture.
La guezera chava inouy-inouy : trois candidats, deux filtres, un survivant L'école de Rabbi Yichmael veut définir l'inouy de Kippour par un autre inouy de la Tora. Encore faut-il choisir le bon. Candidat 1 -- la manne vay ankha vayar ivekha Il t a affligé et t a fait avoir faim inouy collectif, par le Ciel contenu : la faim Candidat 2 -- filles de Lavan im te âne et benotai Si tu affliges mes filles inouy d'un individu contenu : les relations Candidat 3 -- l'Égypte vayar et onyenou Il a vu notre affliction inouy collectif, mais par l'homme contenu : les relations Filtre 1 : on dérive un inouy du public d'un inouy du public Candidat 2 éliminé -- inouy d'un yahid Filtre 2 : on dérive un inouy par le Ciel d'un inouy par le Ciel Candidat 3 éliminé -- bidei adam La manne l'emporte : l'inouy de Kippour est un inouy de faim Kippour est un décret du Roi, donc bidei chamayim ; et il pèse sur tout Israël, donc de-rabim -- exactement comme la manne
Pourquoi la guezera chava se fait avec la manne et non avec les filles de Lavan ni avec l Égypte.
1
כּוֹי בְּרִיָּה בִּפְנֵי עַצְמָהּ הִיא. דְּאִי לָא תֵּימָא הָכִי, הָא דְּאָמַר רַב אִידִי בַּר אָבִין: אַף ״כֹּל״ לַאֲתוּיֵי כּוֹי, כּוֹי סְפֵיקָא הוּא, אִיצְטְרִיךְ קְרָא לְרַבּוֹיֵי סְפֵיקָא? אֶלָּא בִּרְיָה שָׁאנֵי, הָכָא נָמֵי בְּרִיָּה שָׁאנֵי.

-- le koy est une créature à part entière (briya bifnei atsma). Car si tu ne dis pas ainsi, alors ce qu'a dit Rav Idi bar Avin -- que le mot "kol" (tout) vient lui aussi inclure le koy -- devient incompréhensible : le koy serait un cas de doute (safek), et faudrait-il donc un verset pour inclure un doute ?

Il faut bien dire qu'une créature à part, c'est autre chose ; ici aussi, une créature à part, c'est autre chose.

📜 Rachi (2)
הָא דְּאָמַר רַב אִידִי בַּר אָבִין בִּכְרִיתוֹת בְּפֶרֶק דַּם שְׁחִיטָה (כְּרִיתוֹת דַּף כא.) אַף כָּל לְאֵתוֹיֵי כּוֹי דְּקָתָנֵי הָתָם כָּל דָּם לֹא תֹאכְלוּ לָעוֹף וְלַבְּהֵמָה מָה עוֹף וּבְהֵמָה מְיֻוחָדִים וְכוּ':
-- dans le traité Keritot, au chapitre Dam chehita (Keritot 21a) : "af kol", cela vient inclure le koy -- car on enseigne là-bas "tout sang vous ne mangerez pas, d'oiseau et de bétail" (Vayikra 7:26), de même que l'oiseau et le bétail ont ceci de particulier, etc.
אֲתָא קְרָא לְרַבּוּיֵי סְפֵיקָא בִּתְמִיהַּ אַטּוּ קַמֵּי שְׁמַיָּא סְפֵיקָא הוּא אִי בְּהֵמָה הָוֵי אִי חַיָּה הָוֵי:
-- "faudrait-il un verset pour inclure un doute ?" : c'est une interrogation étonnée. Est-ce donc un doute devant le Ciel, de savoir s'il est behema ou haya ?
🗂️ Tossefot (1)
כּוֹי בְּרִיָּה בִּפְנֵי עַצְמוֹ הוּא הַאי בִּרְיָה בִּפְנֵי עַצְמוֹ דְּהָכָא הַייְנוּ שֶׁאֵינוֹ סָפֵק חַיָּה אוֹ בְּהֵמָה אֲבָל הָא דְּאָמַר רַבִּי יוֹסֵי בְּפֶרֶק אוֹתוֹ וְאֶת בְּנוֹ (חֻולִּין דַּף פ.) כּוֹי בְּרִיָּה בִּפְנֵי עַצְמוֹ הוּא וְלֹא הִכְרִיעוּ בּוֹ חֲכָמִים אִי מִין חַיָּה אוֹ מִין בְּהֵמָה הַהוּא הָוֵי פֵּירוּשׁ שֶׁהוּא סָפֵק חַיָּה סָפֵק בְּהֵמָה דְּהָא שָׁמְעִינַן לְרַבִּי יוֹסֵי דְּאָמַר בְּפֶרֶק כִּסּוּי הַדָּם (חֻולִּין דַּף פד:) כּוֹי אֵין שׁוֹחֲטִין אוֹתוֹ בְּיוֹם טוֹב וְאִם שְׁחָטוֹ אֵין מְכַסִּין אֶת דָּמוֹ וְאִי הֲוָה בְּרִיר לָן שֶׁהוּא בִּרְיָה וְלָא הֲוָה לֹא חַיָּה וְלֹא בְּהֵמָה יְהֵא מֻותָּר לְשָׁחֲטוּ לְכַתְּחִילָּה דְּהָא לָאו בַּר כִּיסּוּי הוּא:
-- la "créature à part entière" dont il s'agit ici signifie qu'il n'est pas un doute (safek) entre haya et behema. Mais ce que dit Rabbi Yossei au chapitre Oto ve-et beno (Houlin 80a), que le koy est une créature à part entière et que les Sages n'ont pas tranché à son sujet s'il est de l'espèce haya ou de l'espèce behema, cela veut dire au contraire qu'il est un doute -- peut-être haya, peut-être behema. Car nous avons entendu Rabbi Yossei dire au chapitre Kissouy ha-dam (Houlin 84b) qu'on n'abat pas le koy un jour de fête, et que si on l'a abattu on ne recouvre pas son sang ; or, s'il nous était clair qu'il est une créature à part et qu'il n'est ni haya ni behema, il serait permis de l'abattre d'emblée (lekhathila), puisqu'il ne serait pas soumis au recouvrement du sang.
💡 Explication

Fin de la souguya ouverte en 74a. Rabbi Yo'hanan avait objecté à Rech Lakich depuis une baraita où le verset kol helev vient interdire le helev du koy et le hatsi chiour (demi-mesure). Rech Lakich avait répondu : interdit rabbinique, verset en simple asmakhta (appui). La guemara avait alors renforcé Rech Lakich : effectivement ce doit être une asmakhta, car le koy est un doute, et on ne consacre pas un verset à un doute -- devant le Ciel, il n'y a pas de doute.

Notre segment démolit ce renfort. Le koy -- animal dont le statut hésite entre behema (bétail domestique) et haya (animal sauvage) -- peut être lu autrement : non comme un cas d'incertitude, mais comme une briya bifnei atsma, une espèce à part entière, ni l'un ni l'autre. Et une espèce à part, elle, a bel et bien besoin d'un verset pour être incluse. La preuve : Rav Idi bar Avin (Keritot 21a) tiré du mot kol l'inclusion du koy dans l'interdit du sang -- personne ne gaspille un ribouy sur un doute.

Briya chani : l'espèce à part, c'est différent. Le raisonnement qui appuyait Rech Lakich tombe ; sa position tient toujours, mais elle n'est plus renforcée. La guemara quitte alors le hatsi chiour pour revenir à la michna elle-même.

🖼️ Schéma
Le koy : un doute, ou une espèce à part ? Tout l'argument tient à cette alternative -- car un verset peut inclure une espèce, pas un doute. Lecture A -- le koy est un safek On ne sait pas s'il est behema ou haya Alors : pourquoi un verset pour l'inclure ? Devant le Ciel il n'y a pas de doute -- le verset serait une simple asmakhta Conséquence : appui pour Rech Lakich Lecture B -- le koy est une briya Une espèce à part entière, ni behema ni haya Ce n'est plus un doute mais une catégorie Une catégorie non couverte par le verset a bel et bien besoin d'un ribouy propre Conséquence : le verset peut être de-oraita L'arbitre : Rav Idi bar Avin (Keritot 21a) Il enseigne que le mot kol, dans kol dam lo tokhelou, vient inclure le koy. Or personne ne consacre un ribouy à un simple doute -- donc le koy est bien une briya bifnei atsma. Briya chani -- une espèce à part, c'est différent Le raisonnement qui appuyait Rech Lakich tombe : rien n'oblige plus à lire kol helev comme une asmakhta.
Safek ou briya : l'alternative qui décide si le verset kol helev est de-oraita ou simple asmakhta.
2
תָּנוּ רַבָּנַן: ״תְּעַנּוּ אֶת נַפְשֹׁותֵיכֶם״, יָכוֹל יֵשֵׁב בַּחַמָּה אוֹ בַּצִּנָּה כְּדֵי שֶׁיִּצְטַעֵר — תַּלְמוּד לוֹמַר: ״וְכָל מְלָאכָה לֹא תַעֲשׂוּ״. מַה מְלָאכָה שֵׁב וְאַל תַּעֲשֶׂה, אַף עִנּוּי נֶפֶשׁ שֵׁב וְאַל תַּעֲשֶׂה.

Nos maîtres ont enseigné : "vous affligerez vos âmes" (te'anou et nafchotekhem) -- j'aurais pu croire qu'il doit s'asseoir au soleil ou dans le froid afin de souffrir ; c'est pourquoi le verset dit : "et vous ne ferez aucun travail" (ve-khôl melakha lo ta'assou). De même que la melakha est un "chev ve-al ta'asse" (reste assis et n'agis pas), de même l'affliction de l'âme est un chev ve-al ta'asse.

📜 Rachi (1)
מָה מִצְוַת מְלֶאכֶת שַׁבָּת שֵׁב וְאַל תַּעֲשֶׂה הוּא אַף מִצְוַת עִינּוּי שֵׁב וְאַל תַּעֲשֶׂה דָּבָר הַמְבַטֵּל מִמְּךָ אֶת הָעִינּוּי הוּא וְאֵין זוֹ אֶלָּא כְּגוֹן הָנֵי דְּמַתְנִיתִין לֹא יֹאכַל וְלֹא יִשְׁתֶּה וְלֹא יִרְחַץ:
-- "de même que" : de même que la mitsva du travail interdit de Chabbat est un chev ve-al ta'asse, de même la mitsva d'affliction est un chev ve-al ta'asse : elle porte sur ce qui te fait perdre l'affliction. Et cela ne vise que les cas de notre michna : il ne mangera pas, ne boira pas, ne se lavera pas.
⚖️ Rosh (1)
[דַּף עג ע"ב] יוֹם הַכִּפּוּרִים אָסוּר בַּאֲכִילָה וּבִשְׁתִיָּה וּבִרְחִיצָה וּבְסִיכָה וּבִנְעִילַת הַסַּנְדָּל וּבְתַשְׁמִישׁ הַמִּטָּה. הַמֶּלֶךְ וְהַכַּלָּה יִרְחֲצוּ אֶת פְּנֵיהֶם וְהַחַיָּה תִּנְעוֹל אֶת הַסַּנְדָּל דִּבְרֵי רַבִּי אֱלִיעֶזֶר וַחֲכָמִים אוֹסְרִים: גְּמ' [דַּף עַד ע"ב] ת"ר תְּעַנּוּ אֶת נַפְשׁוֹתֵיכֶם יָכוֹל יֵשֵׁב בַּחַמָּה אוֹ בַּצִּנָּה כְּדֵי שֶׁיִּצְטַעֵר. ת"ל לֹא תַעֲשֶׂה כָל מְלָאכָה מַה מְלָאכָה שֵׁב וְאַל תַּעֲשֶׂה אַף עִינּוּי שֵׁב וְאַל תַּעֲשֶׂה: [דַּף עו ע"א] הָנֵי חֲמִשָּׁה עִינּוּיָן כְּנֶגֶד מִי א"ר חִסְדָּא כְּנֶגֶד חֲמִשָּׁה עִינּוּיָן שֶׁבַּתּוֹרָה שַׁבַּת שַׁבָּתוֹן וְשַׁבַּת שַׁבָּתוֹן וּבֶעָשׂוֹר אַךְ בֶּעָשׂוֹר וְהָיְתָה זֹּאת לָכֶם לְחֻקַּת עוֹלָם. קְרָאֵי חֲמִשָּׁה הָווּ וַאֲנַן שִׁיתָּא תְּנַן. שְׁתִיָּה בִּכְלַל אֲכִילָה דְּאָמַר רַבִּי שִׁמְעוֹן בֶּן לָקִישׁ מִנַּיִן לִשְׁתִיָּה שֶׁהִיא בִּכְלַל אֲכִילָה שֶׁנֶּאֱמַר וְאָכַלְתָּ לִפְנֵי ה' אֱ-לֹהֶיךָ מַעְשַׂר דְּגָנְךָ תִּירֹושְׁךָ וְיִצְהָרֶךָ וְגוֹ' תִּירוֹשׁ חַמְרָא הוּא וְקָרֵי לֵיהּ אֲכִילָה וּכְתִיב וְנָתַתָּה הַכֶּסֶף בְּכֹל אֲשֶׁר תְּאַוֶּה נַפְשְׁךָ בַּבָּקָר וּבַצֹּאן וּבַיַּיִן וּבַשֵּׁכָר וְגוֹ' וְאָכַלְתָּ לִפְנֵי ה' אֱ-לֹהֶיךָ וְגוֹ' יַיִן וְשֵׁכָר מִשָּׁתְיָיא הוּא וְקָא קָרֵי לֵיהּ וְאָכַלְתָּ. אֲכִילָה וּשְׁתִיָּה מְנָא לַן דִּכְתִיב תְּעַנּוּ אֶת נַפְשׁוֹתֵיכֶם וְנֶאֱמַר לְהַלָּן וַיְעַנְּךָ וְיַרְעִיבְךָ מַה לְהַלָּן עִינּוּי דִּרְעָבוֹן אַף כָּאן דִּרְעָבוֹן. [דַּף עו ע"ב] סִיכָה דְּאִיקְרֵי עִינּוּי מְנָא לֵיהּ דִּכְתִיב לֶחֶם חֲמֻודוֹת לֹא אָכַלְתִּי וּבָשָׂר וָיַיִן לֹא בָא אֶל פִּי וְסוֹךְ לֹא סָכְתִּי וְאִיקְרֵי עִינּוּי דִּכְתִיב מִיּוֹם אֲשֶׁר נָתַתָּ אֶת לִבְּךָ לְהָבִין וּלְהִתְעַנּוֹת וְגוֹ' [דַּף עז ע"א] רְחִיצָה דְּאִיקְּרִי עִינּוּי מְנָא לַן דִּכְתִיב וּלְאֶבְיָתָר אָמַר הַמֶּלֶךְ עֲנָתֹות לֵךְ עַל שָׂדְךָ וְגוֹ' וּכְתִיב כִּי הִתְעַנִּיתָ בְּכֹל אֲשֶׁר הִתְעַנָּה אָבִי וּכְתִיב כִּי אָמְרוּ הָעָם רָעֵב וְעָיֵף וְצָמֵא בַּמִּדְבָּר רָעֵב מִלֶּחֶם וְצָמֵא מִמַּיִם. עָיֵף מִמַּאי לָאו מֵרְחִיצָה. וְדִלְמָא מִנְּעִילַת הַסַּנְדָּל אר"נ בַּר יִצְחָק מֵהָכָא מַיִם קָרִים עַל נֶפֶשׁ עֲיֵפָה. וְאֵימָא שְׁתִיָּה. מִי כְּתִיב בְּנֶפֶשׁ עַל נֶפֶשׁ כְּתִיב אַלְמָא עָיֵף מֵרְחִיצָה הוּא וּכְתִיב הִתְעַנִּיתָ בְּכֹל אֲשֶׁר הִתְעַנָּה אָבִי. נְעִילַת הַסַּנְדָּל מְנָא לַן דִּכְתִיב וְדָוִד עֹולֶה בְמַעֲלֵה הַזֵּיתִים עֹולֶה וּבוֹכֶה וְרֹאשׁ לוֹ חָפוּי וְהוּא הֹולֵךְ יָחֵף וּכְתִיב כִּי הַתַּעֲנִית וְגוֹ'. תַּשְׁמִישׁ הַמִּטָּה מְנָא לַן דִּכְתִיב אִם תְּעַנֶּה אֶת בְּנֹותַי וְאִם תִּקַּח נָשִׁים עַל בְּנֹותַי [דַּף עז ע"ב] אִם תְּעַנֶּה מִתַּשְׁמִישׁ וְאִם תִּקַּח מִצָּרוֹת. פִּי' ר"י דְּהָנֵי דְּרָשׁוֹת אַסְמַכְתָּא בְּעָלְמָא נִינְהוּ וְכָל הָנֵי עִינּוּיָן מִדְּרַבָּנָן חוּץ מֵאֲכִילָה וּשְׁתַּיִם. דְּהָכִי מַשְׁמַע לִישָּׁנָא דִּגְמָרָא דְּקָאָמַר הָנֵי עִינּוּיָן כְּנֶגֶד מִי וְלָא קָאָמַר מְנָא לַן אוֹ מֵהֵיכָא נָפְקָא אֲבָל כְּנֶגֶד מִי מַשְׁמַע שֶׁשּׁוֹאֵל אִם יֵשׁ לָהֶן שׁוּם רֶמֶז מִן הַתּוֹרָה. וְעוֹד דְּדָרַשׁ מֵחֲמִשָּׁה עִינּוּיָן דִּקְרָא גַּם אֲכִילָה וּשְׁתִיָּה וְהַהוּא דְּרָשָׁה רֶמֶז בְּעָלְמָא הוּא דְּהָא אֲכִילָה וּשְׁתִיָּה דָּרֵישׁ לֵיהּ מִקְּרָא וּמִגְּזֵירָה שָׁוָה וּמִדְּהַךְ אַסְמַכְתָּא אִינָךְ נָמֵי אַסְמַכְתָּא נִינְהוּ. וְכֵן מַשְׁמַע נָמֵי הָא דְּתַנְיָא (דַּף עַד.) בִּשְׁאָר סִיפְרֵי דְּבֵי רַב תַּלְמוּד לוֹמַר שַׁבָּתוֹן שְׁבוּת. מַשְׁמַע דַּהֲוָה מִדְּרַבָּנָן כְּמוֹ גַּבֵּי שַׁבָּת דְּאַסְמֵיךְ כָּל אִיסּוּרֵי דְּרַבָּנָן אַשַּׁבָּתוֹן שְׁבוּת. וְעוֹד מִדְּהֵקֵילּוּ חֲכָמִים בְּהוּ וְהִתִּירוּ לַמֶּלֶךְ וְלַכָּלָה לִרְחֹוץ אֶת פְּנֵיהֶם וּמִי שֶׁיֵּשׁ לוֹ חֲטָטִין בְּרֹאשׁוֹ לָסוּךְ וּמִי שֶׁיָּדָיו מְלֻוכְלָכוֹת בְּטִיט וּבְצוֹאָה לְרוֹחֲצָם וְעוֹד מִדִּתְנַן הַחַיָּה תִּנְעוֹל אֶת הַסַּנְדָּל דִּבְרֵי ר' אֱלִיעֶזֶר וַחֲכָמִים אוֹסְרִים ע"כ מַיְירֵי בִּדְלֵיכָּא סַכָּנָה מִדְּאָסְרִי רַבָּנָן וְאִי נְעִילַת הַסַּנְדָּל דְּאוֹרָייְתָא הֵיכִי שָׁרֵי ר' אֱלִיעֶזֶר. וְכֵן הֵבִיא רְאָיָה רִיבָ"א מִן הַיְּרוּשַׁלְמִי (הֲלָכָה א') דְּתַנְיָא סִיכָה כִּשְׁתִיָּה לְאִיסּוּר וּלְתַשְׁלוּמִין אֲבָל לֹא לְעֹונֶשׁ וּלְיוֹם הַכִּפּוּרִים לֹא לֶאֱסֹור וְלֹא לַעֲנֹושׁ:
[Yoma 73b -- Michna] Le jour de Kippour est interdit de manger, de boire, de se laver, de s'oindre, de chausser la sandale et des relations conjugales. Le roi et la mariée laveront leur visage, et l'accouchée chaussera la sandale -- paroles de Rabbi Eliezer ; et les Sages interdisent. Guemara [Yoma 74b] : Nos maîtres ont enseigné : "vous affligerez vos âmes" -- j'aurais pu croire qu'il doit s'asseoir au soleil ou dans le froid afin de souffrir ; c'est pourquoi le verset dit "tu ne feras aucun travail" : de même que la melakha est un chev ve-al ta'asse, de même l'affliction est un chev ve-al ta'asse. [Yoma 76a] Ces cinq afflictions, à quoi correspondent-elles ? Rav Hisda dit : aux cinq afflictions écrites dans la Tora -- "chabbat chabbaton", "ve-chabbat chabbaton", "ou-ve-assor", "akh be-assor", "ve-hayeta zot lakhem le-houkat olam". Mais les versets sont cinq, alors que nous en avons enseigné six ! -- La boisson est comprise dans le manger, car Rabbi Chimon ben Lakich a dit : d'où sait-on que la boisson est comprise dans le manger ? Il est dit "et tu mangeras devant l'Éternel ton D.ieu la dîme de ton blé, de ton tiroch et de ton huile" -- or le tiroch est du vin, et il l'appelle "manger" ; et il est écrit "tu donneras l'argent pour tout ce que désire ton âme, pour le gros bétail, le petit bétail, le vin et la boisson forte... et tu mangeras devant l'Éternel ton D.ieu" -- or le vin et la boisson forte se boivent, et il les appelle "et tu mangeras". Le manger et le boire, d'où les tenons-nous ? Il est écrit "vous affligerez vos âmes", et il est dit plus loin "Il t'a affligé et t'a fait avoir faim" : de même que là-bas l'affliction est de faim, de même ici elle est de faim. [Yoma 76b] La sikha (onction) appelée affliction, d'où la tient-il ? Il est écrit "je n'ai pas mangé de pain de délices, ni viande ni vin n'est entré dans ma bouche, et je ne me suis pas oint" (Daniel 10:3), et cela est appelé affliction, car il est écrit "depuis le jour où tu as applique ton cœur à comprendre et à t'affliger" (Daniel 10:12). [Yoma 77a] La rehitsa (lavage) appelée affliction, d'où la tenons-nous ? Il est écrit "et à Evyatar le roi dit : Anatot, va-t'en a ton champ...", et il est écrit "car tu t'es affligé de tout ce dont mon père s'est affligé" (I Rois 2:26) ; et il est écrit "car ils ont dit : le peuple est affamé, épuisé (ayef) et assoiffé dans le désert" (II Chmouel 17:29) -- affamé de pain, assoiffé d'eau ; et "épuisé", de quoi ? N'est-ce pas du manque de lavage ? -- Et peut-être du fait de chausser la sandale ? Rav Nahman bar Yitshak dit : c'est d'ici -- "de l'eau fraîche sur une âme épuisée" (Michlei 25:25). -- Mais dis que c'est la boisson ! -- Est-il écrit "dans (be) l'âme" ? C'est "sur (al) l'âme" qui est écrit ; donc "épuisé" vient bien du manque de lavage ; et il est écrit "tu t'es affligé de tout ce dont mon père s'est affligé". La ne'ilat ha-sandal (le fait de chausser la sandale), d'où la tenons-nous ? Il est écrit "et David montait la montée des Oliviers, montant et pleurant, la tête couverte, et il marchait pieds nus" (II Chmouel 15:30), et il est écrit "car tu t'es affligé...". Les relations conjugales, d'où les tenons-nous ? Il est écrit "si tu affliges mes filles, et si tu prends des femmes en plus de mes filles" (Bereshit 31:50) : [Yoma 77b] "si tu affliges" vise les relations, "et si tu prends" vise les co-épouses. Explication du Ri : ces derachot ne sont que de simples asmakhtot, et toutes ces afflictions sont rabbiniques, hormis le manger et le boire. C'est en effet ce qu'indique la langue de la guemara, qui demande "ces afflictions, à quoi correspondent-elles (kenegued mi) ?" et ne dit pas "d'où le tenons-nous (mena lan) ?" ni "d'où cela sort-il ?" ; "à quoi correspondent-elles" indique qu'elle demande seulement s'il existe pour elles une quelconque allusion dans la Tora. En outre, il a dérivé de ces cinq afflictions du verset le manger et le boire eux aussi -- or cette derasha-là n'est qu'une simple allusion, puisque le manger et le boire, il les dérive d'un verset et d'une guezera chava ; et puisque celle-ci est une asmakhta, les autres aussi sont des asmakhtot. Cela ressort également de ce qui a été enseigné (74à) dans les autres livres de l'école de Rav : "le verset dit chabbaton -- chevout (abstention)", ce qui indique du rabbinique, comme pour le Chabbat, où l'on appuie tous les interdits rabbiniques sur "chabbaton -- chevout". En outre, du fait que les Sages ont allégé en ces matières : ils ont permis au roi et à la mariée de se laver le visage, à celui qui a des croûtes sur la tête de s'oindre, et à celui dont les mains sont sales de boue ou d'excrément de les laver. En outre, du fait qu'on enseigne "l'accouchée chaussera la sandale, paroles de Rabbi Eliezer, et les Sages interdisent" : il s'agit nécessairement d'un cas où il n'y a pas de danger, puisque les Sages interdisent -- or si la ne'ilat ha-sandal était de la Tora, comment Rabbi Eliezer pourrait-il permettre ? De même, le Riva a apporté une preuve du Talmud de Jérusalem (halakha 1), où l'on enseigne : "la sikha est comme la boisson quant à l'interdit et quant au paiement (tachloumin), mais non quant à la punition ; et pour Yom Kippour, ni pour interdire ni pour punir".
💡 Explication

La guemara quitte la mahloket du hatsi chiour et revient au cœur de la michna : que veut dire exactement te'anou et nafchotekhem (Vayikra 16:29) ? Première question : quelle est la forme de cette affliction ? On pourrait imaginer une mortification active -- aller s'exposer au soleil, rester dans le froid, chercher la souffrance.

La baraita répond par la structure même du verset : l'affliction y est énoncée côte à côte avec l'interdit de melakha. Or la melakha est le type parfait du chev ve-al ta'asse -- une mitsva qu'on accomplit en ne faisant rien. L'inouy prend le même régime : il consiste à s'abstenir. Rachi précise la portée : cela ne vise que les cas de notre michna -- ne pas manger, ne pas boire, ne pas se laver. Le judaïsme de Kippour n'est pas une ascèse, c'est une suspension.

3
וְאֵימָא: הֵיכָא דְּיָתֵיב בְּשִׁימְשָׁא וְחָיֵים לֵיהּ לָא נֵימָא לֵיהּ קוּם תּוּב בְּטֻולָּא, יָתֵיב בְּטֻולָּא וְקָרֵיר לֵיהּ לָא נֵימָא לֵיהּ קוּם תּוּב בְּשִׁימְשָׁא! דֻּומְיָא דִּמְלָאכָה: מַה מְלָאכָה לֹא חִלַּקְתָּ בָּהּ, אַף עִנּוּי לֹא תַּחְלֹוק בּוֹ.

Mais dis donc plutôt : là où il est assis au soleil et qu'il a chaud, nous ne lui disons pas "lève-toi et va t'asseoir à l'ombre" ; assis à l'ombre et qu'il a froid, nous ne lui disons pas "lève-toi et va t'asseoir au soleil" ! [Réponse :] c'est à l'image de la melakha -- de même que dans la melakha tu n'as fait aucune distinction, de même dans l'affliction tu ne feras aucune distinction.

📜 Rachi (1)
מַה מְלָאכָה לֹא חִלַּקְתָּ בָּהּ בְּכָל צְדָדֶיהָ אֲסוּרָה אַף עִינּוּי נָמֵי שֶׁאִיסּוּרוֹ בְּכָל צְדָדָיו קָאָמַר יָצְאוּ חַמָּה וְצִנָּה שֶׁאִם יָשַׁב הֲרֵי הוּא בְּעִינּוּי וְאִם לֹא יֵשֵׁב אֵינוֹ מִצְוָה לֵישֵׁב:
-- "de même que dans la melakha tu n'as fait aucune distinction" : elle est interdite sous tous ses aspects ; de même l'affliction dont il parle est interdite sous tous ses aspects. Sont donc exclus le soleil et le froid : car s'il s'assied, le voilà affligé, mais s'il ne s'assied pas, il n'a aucune obligation de s'asseoir.
💡 Explication

Objection subtile. Le critère du chev ve-al ta'asse n'exclut pas nécessairement le soleil et le froid : on peut imaginer une affliction purement passive qui consiste à ne pas se déplacer -- rester où l'on est, même quand on y a trop chaud ou trop froid. Cela reste une abstention, et cela reste pénible.

La réponse déplace le critère. La ressemblance avec la melakha ne porte pas seulement sur la forme (s'abstenir) mais sur l'uniformité : la melakha est interdite sous tous ses aspects, identiquement pour tous. Une affliction qui dépend de la place où l'on se trouve et de la sensation qu'on éprouve ne peut pas être l'inouy de la Tora. Rachi ajoute le test décisif : s'il s'assied au soleil, il est affligé ; mais s'il ne s'y assied pas, il n'a rien transgressé -- car il n'existe aucune obligation de s'y asseoir. Un interdit réel ne se laisse pas contourner par un simple changement de position.

🖼️ Schéma
Chev ve-al ta asse : ce que l'analogie avec la melakha exclut Le verset colle l'inouy à l'interdit de travail. Deux traits de la melakha passent alors dans l'inouy. Trait 1 -- une abstention, pas un acte La melakha se respecte en ne faisant rien. Donc l'inouy aussi : ne pas manger, ne pas boire, ne pas se laver -- les cas de notre michna. Exclu : aller s'asseoir au soleil pour souffrir Trait 2 -- un interdit qui ne se découpe pas La melakha est interdite sous tous ses aspects, sans égard à la situation de chacun. Donc l'inouy ne varie pas non plus. Exclu : rester au soleil parce qu'on y a chaud La proposition écartée Rester au soleil quand on a chaud, rester à l'ombre quand on a froid : c'est bien une abstention, et c'est bien pénible. Mais cet inouy-là dépend de qui vous êtes et d'où vous êtes assis -- la melakha, elle, ne dépend de rien. Ce que Rachi ajoute S'il s'assied au soleil, le voilà affligé -- mais s'il ne s'y assied pas, il n'a enfreint aucune obligation : il n'existe pas de mitsva de s'asseoir. Un inouy à géométrie variable n'est pas l'inouy de la Tora.
Les deux traits que l'inouy emprunte à la melakha -- et ce que chacun élimine.
4
תַּנְיָא אִידָךְ: ״תְּעַנּוּ אֶת נַפְשֹׁותֵיכֶם״, יָכוֹל יֵשֵׁב בַּחַמָּה וּבַצִּנָּה וְיִצְטַעֵר — תַּלְמוּד לוֹמַר: ״וְכָל מְלָאכָה לֹא תַעֲשׂוּ״, מַה מְלָאכָה דָּבָר שֶׁחַייָּבִין עָלָיו בִּמְקוֹם אַחֵר, אַף עִנּוּי נֶפֶשׁ שֶׁחַייָּבִין עָלָיו בִּמְקוֹם אַחֵר, וְאֵי זֶה זֶה? זֶה פִּגּוּל וְנוֹתָר.

Il a été enseigné dans une autre baraita : "vous affligerez vos âmes" -- j'aurais pu croire qu'il doit s'asseoir au soleil et dans le froid et souffrir ; c'est pourquoi le verset dit : "et vous ne ferez aucun travail". De même que la melakha est une chose dont on est passible ailleurs, de même l'affliction de l'âme porte sur ce dont on est passible ailleurs.

Et qu'est-ce donc ? C'est le piggoul et le notar.

📜 Rachi (1)
מַה מְלָאכָה דָּבָר שֶׁחַייָּבִין עָלָיו בִּמְקוֹם אַחֵר כָּרֵת כִּי הָכָא כְּגוֹן בְּשַׁבָּת אַף עִינּוּי בִּדְבַר אֲכִילָה קָאָמַר שֶׁמָּצִינוּ שֶׁחַיָּיב עָלָיו בְּמָקוֹם אַחֵר כְּגוֹן פִּיגּוּל וְנוֹתָר:
-- "de même que la melakha est une chose dont on est passible ailleurs" : le karet, comme ici, par exemple pour le Chabbat. De même l'affliction : il parle d'une chose à manger dont on trouve qu'on est passible ailleurs, comme le piggoul et le notar.
💡 Explication

Seconde baraita, même verset, mais autre question. La première demandait de quelle forme est l'affliction ; celle-ci demande sur quoi elle porte. Le trait qu'elle emprunte à la melakha n'est plus la passivité mais la gravité : le travail de Kippour est une chose dont on est passible ailleurs, c'est-à-dire de karet le Chabbat. L'affliction porterait donc, elle aussi, sur ce dont on est passible ailleurs.

Appliquée à la nourriture, cette règle donne d'abord le piggoul (sacrifice invalidé par une intention fautive de l'officiant) et le notar (chair sacrificielle laissée au-delà de son délai) : deux aliments dont la consommation est punie de karet toute l'année. Le problème saute aux yeux -- ainsi lu, le verset n'interdirait à Kippour que ce qui est déjà interdit, ce qui est absurde. D'où la longue cascade de ribouyim qui suit.

🖼️ Schéma
Deux baraitot, un même verset, deux questions différentes Les deux partent de te anou et nafchotekhem et répondent par ve-khôl melakha lo ta assou -- mais elles n'en tirent pas la même chose. Baraita 1 (seg 1 et 2) Question : de quelle FORME est l'inouy ? Trait emprunté à la melakha : chev ve-al ta asse, une abstention Elle écarte : la mortification active (soleil, froid) Résultat : un inouy qui se pratique en s'abstenant Baraita 2 (seg 3 à 8) Question : sur quel OBJET porte l'inouy ? Trait emprunté à la melakha : une chose dont on est passible ailleurs Point de départ : piggoul et notar, passibles de karet comme le Chabbat Résultat : un inouy qui porte sur de la nourriture Pourquoi la baraita 2 ne peut pas en rester là Le critère passible-ailleurs, pris au sérieux, n'interdirait à Kippour que le piggoul et le notar -- c'est-à-dire des aliments déjà interdits. D'où la longue série de ribouyim des segments 4 à 7.
Deux baraitot sur le même verset : l'une définit la forme de l'inouy, l'autre son objet.
5
אָבִיא פִּגּוּל וְנוֹתָר שֶׁהֵן בְּכָרֵת, וְלֹא אָבִיא אֶת הַטֶּבֶל שֶׁאֵינוֹ בְּכָרֵת, תַּלְמוּד לוֹמַר: ״תְּעַנּוּ״, ״וְעִנִּיתֶם אֶת נַפְשׁוֹתֵיכֶם״ — רִיבָּה.

J'inclurai le piggoul et le notar, qui sont passibles de karet, mais je n'inclurai pas le tevel, qui n'est pas passible de karet ? C'est pourquoi le verset dit "te'anou" [puis] "ve'initem et nafchotekhem" -- il a inclus (ribba).

💡 Explication

Première marche de l'échelle. Le tevel est le produit agricole dont on n'a pas encore prélevé les dons (terouma, maasser) ; qui en mange est passible de mita bidei chamayim, la mort par la main du Ciel -- une peine grave, mais moins que le karet. Le critère du segment précédent l'exclurait donc.

Le mécanisme de réponse est un ribouy, une inclusion tirée d'une redondance textuelle : la Tora dit l'affliction deux fois -- te'anou (Vayikra 16:29) et ve'initem et nafchotekhem (Vayikra 16:31). Un mot en trop, c'est un cas en plus. Cette même formule va servir de marteau à chaque marche : elle sera répétée cinq fois d'affilée.

6
אָבִיא הַטֶּבֶל שֶׁהוּא בְּמִיתָה וְלֹא אָבִיא אֶת הַנְּבֵילָה שֶׁאֵינָהּ בְּמִיתָה — תַּלְמוּד לוֹמַר: ״תְּעַנּוּ״, ״וְעִנִּיתֶם אֶת נַפְשׁוֹתֵיכֶם״ — רִיבָּה.

J'inclurai le tevel, qui est passible de mort [par la main du Ciel], mais je n'inclurai pas la nevela, qui n'est pas passible de mort ? C'est pourquoi le verset dit "te'anou" [puis] "ve'initem et nafchotekhem" -- il a inclus.

💡 Explication

Deuxième marche. La nevela est la bête morte autrement que par une chehita valide ; en manger transgresse un simple lav, un interdit négatif puni de flagellation, sans peine céleste. On descend donc encore d'un cran dans la gravité -- et le même ribouy répond.

Le procédé est volontairement mécanique : la baraita construit une échelle de sévérité décroissante (karet, mort par le Ciel, lav, rien du tout) et montre qu'à chaque étage la Tora a prévu son inclusion. L'effet cumulatif est plus fort qu'une affirmation générale.

7
אָבִיא אֶת הַנְּבֵילָה שֶׁהוּא בְּלָאו, וְלֹא אָבִיא אֶת הַחֻולִּין שֶׁאֵינָן בְּלָאו? תַּלְמוּד לוֹמַר: ״תְּעַנּוּ״, ״וְעִנִּיתֶם אֶת נַפְשׁוֹתֵיכֶם״ — רִיבָּה.

J'inclurai la nevela, qui relève d'un interdit négatif (lav), mais je n'inclurai pas les houlin, qui ne relèvent d'aucun interdit négatif ? C'est pourquoi le verset dit "te'anou" [puis] "ve'initem et nafchotekhem" -- il a inclus.

💡 Explication

Troisième marche, et la plus importante : les houlin, la nourriture profane, parfaitement permise, celle de tous les jours. Ici le raisonnement de la baraita atteint son point de rupture -- il n'y a plus aucun interdit sur lequel s'appuyer, plus rien qui rattache cet aliment au modèle de la melakha.

C'est pourtant le cas que la michna vise en premier : "Yom Kippour est interdit de manger et de boire" parle évidemment de pain ordinaire. Le double ribouy l'inclut. On voit ici que l'interdit de Kippour n'est pas une extension des interdits alimentaires : c'est un interdit d'un autre ordre, attaché au jour et non à l'aliment.

8
אָבִיא הַחֻולִּין שֶׁאֵינָן בְּקוּם אֱכֹול, וְלֹא אָבִיא אֶת הַתְּרוּמָה שֶׁהִיא בְּקוּם אֱכֹול, תַּלְמוּד לוֹמַר: ״תְּעַנּוּ״, ״וְעִנִּיתֶם אֶת נַפְשׁוֹתֵיכֶם״ — רִיבָּה. אָבִיא אֶת הַתְּרוּמָה שֶׁאֵינָהּ בְּבַל תּוֹתִירוּ, וְלֹא אָבִיא אֶת הַקֳּדָשִׁים שֶׁהֵן בְּבַל תּוֹתִירוּ, תַּלְמוּד לוֹמַר: ״תְּעַנּוּ״, ״וְעִנִּיתֶם אֶת נַפְשׁוֹתֵיכֶם״ — רִיבָּה.

J'inclurai les houlin, qui ne sont pas soumis à un "lève-toi et mange" (koum ekhol), mais je n'inclurai pas la terouma, qui est soumise à un "lève-toi et mange" ? C'est pourquoi le verset dit "te'anou" [puis] "ve'initem et nafchotekhem" -- il a inclus.

J'inclurai la terouma, qui n'est pas soumise à "tu ne laisseras pas de reste" (bal totirou), mais je n'inclurai pas les kodachim, qui sont soumis à "tu ne laisseras pas de reste" ? C'est pourquoi le verset dit "te'anou" [puis] "ve'initem et nafchotekhem" -- il a inclus.

💡 Explication

Les deux dernières marches renversent la logique. Jusqu'ici on descendait en gravité ; ici on monte en mérite. La terouma n'est pas seulement permise au kohen : il a une mitsva positive de la consommer -- un koum ekhol, un "lève-toi et mange". Ne pas la manger n'est plus un acte neutre.

Les kodachim vont plus loin encore : la chair sacrificielle doit être consommée dans son délai, sous peine de transgresser bal totirou (Vayikra 22:30). S'abstenir de les manger n'est plus seulement omettre une mitsva, c'est risquer une transgression. Le double ribouy tranche quand même : à Kippour, même cela cède.

Le résultat est complet -- de l'aliment le plus interdit au plus obligatoire, aucune catégorie n'échappe. Ce n'est pas la nourriture qui est en cause, c'est l'acte de manger.

🖼️ Schéma
L'échelle des ribouyim : jusqu'où s'étend l'interdit de manger à Kippour ? La baraita descend de la nourriture la plus grave à la plus anodine. À chaque marche, une raison de s'arrêter -- et un ribouy qui force à continuer. La marche Pourquoi on aurait pu s'arrêter là Verdict Piggoul et notar passibles de karet ailleurs Point de départ : c'est la melakha qui donne le critère -- une chose passible ailleurs interdit Tevel produit non prélevé -- mita bidei chamayim Pas de karet : il tombe donc hors du critère tiré de la melakha ribba -- inclus te anou / ve initem Nevela bête non abattue -- simple lav Pas même de mort par le Ciel : la peine tombe encore d'un cran ribba -- inclus te anou / ve initem Houlin nourriture ordinaire, permise Aucun interdit du tout : plus rien ne la rattache au modèle de la melakha ribba -- inclus te anou / ve initem Terouma le kohen a mitsva de la manger Renversement : ce n'est plus un interdit mais un koum ekhol, un lève-toi et mange ribba -- inclus te anou / ve initem Kodachim soumis à bal totirou -- il faut les finir Cas extrême : ne pas les manger expose à une transgression positive de bal totirou ribba -- inclus te anou / ve initem Résultat : à Kippour, aucune catégorie de nourriture n'échappe à l'interdit -- ni la plus grave, ni la plus méritoire
La série complète des six marches, avec à chaque étage l'objection et le ribouy qui la lève.
9
וְאִם נַפְשְׁךָ לוֹמַר, הֲרֵי הוּא אוֹמֵר: ״וְהַאֲבַדְתִּי אֶת הַנֶּפֶשׁ הַהִיא״, עִנּוּי שֶׁהוּא אֲבֵידַת הַנֶּפֶשׁ, וְאֵי זֶה זֶה? זֶה אֲכִילָה וּשְׁתִיָּה.

Et si tu veux encore objecter (ve'im nafchekha lomar), voici que le verset dit : "et Je ferai périr cette âme" (ve-ha'avadeti et ha-nefech ha-hi) -- une affliction qui est perte de l'âme. Et qu'est-ce donc ?

C'est le manger et le boire.

💡 Explication

La baraita produit une seconde preuve, entièrement indépendante de la première. Elle ne part plus de l'analogie avec la melakha mais du châtiment annoncé : celui qui n'observe pas l'affliction de Kippour voit son âme retranchée -- ve-ha'avadeti, Je ferai périr (Vayikra 23:30).

Le raisonnement est d'une élégance frappante : la peine révèle la nature de la faute. Puisque la Tora parle de perte de l'âme, l'affliction visée doit être celle qui, poursuivie, mène effectivement à la mort. Or une seule privation tue : celle de nourriture et de boisson. La formule ve'im nafchekha lomar -- "et si tu tiens à répliquer" -- signale que la première preuve n'était pas étanche ; le segment suivant dira exactement où était la fuite.

10
מַאי ״וְאִם נַפְשְׁךָ לוֹמַר״? וְכִי תֵּימָא: בַּעֲרָיוֹת קָא מִישְׁתַּעֵי קְרָא, — הֲרֵי הוּא אוֹמֵר: ״וְהַאֲבַדְתִּי הַנֶּפֶשׁ״, עִנּוּי שֶׁיֵּשׁ בּוֹ אֲבֵידַת נֶפֶשׁ, וְאֵי זֶה זֶה? זֶה אֲכִילָה וּשְׁתִיָּה.

Que signifie "et si tu veux encore objecter" ? [Cela veut dire :] et si tu disais que le verset parle des arayot (unions interdites) -- voici que le verset dit "et Je ferai périr cette âme", une affliction qui comporte une perte de l'âme.

Et qu'est-ce donc ? C'est le manger et le boire.

📜 Rachi (2)
וְאִם נַפְשְׁךָ לוֹמַר וְאִם יֵשׁ בְּיָדְךָ לְהָשִׁיב עַל זֶה הֲרֵי רְאָיָה אַחֶרֶת דִּקְרָא שֶׁל תְּעַנּוּ אֶת נַפְשֹׁותֵיכֶם עִינּוּי שֶׁהוּא אֲבֵידַת הַנֶּפֶשׁ בְּתוֹךְ חֲלַל הַגּוּף מַיְירֵי:
-- "et si tu veux encore objecter" : et si tu as de quoi répliquer à cela, voici une autre preuve -- car le verset de "vous affligerez vos âmes" parle d'une affliction qui est perte de l'âme à l'intérieur de la cavité du corps.
וְכִי תֵּימָא בַּעֲרָיוֹת קָמִשְׁתַּעֵי קְרָא כְּלוֹמַר עִינּוּי דְּתַשְׁמִישׁ קָא מִשְׁתַּעֵי קְרָא דְּתַשְׁמִישׁ נָמֵי אִקְרֵי עִינּוּי כְּדִלְקַמָּן (יוֹמָא דַּף עז.) וְחַייָּבִין עָלָיו כָּרֵת בְּמָקוֹם אַחֵר כְּגוֹן עֲרָיוֹת:
-- "et si tu disais que le verset parle des arayot" : c'est-à-dire que le verset parlerait de l'affliction que constituent les relations conjugales -- car les relations sont elles aussi appelées affliction, comme plus loin (Yoma 77a), et l'on en est passible de karet ailleurs, dans le cas des arayot.
💡 Explication

La guemara ne laisse pas la formule ve'im nafchekha lomar dans le vague : elle exige qu'on nomme la faiblesse de la première preuve. La voici. Le critère retenu était "une chose dont on est passible ailleurs" -- or les arayot, les unions interdites, remplissent parfaitement ce critère : elles sont passibles de karet, et l'abstinence conjugale est elle aussi appelée inouy dans la Tora (comme le montrera Yoma 77a à partir de "si tu affliges mes filles").

Toute la cascade des ribouyim pourrait donc, en principe, viser autre chose que la nourriture. D'où la nécessité du second verset : ve-ha'avadeti et ha-nefech. S'abstenir de relations n'a jamais fait périr personne ; s'abstenir de manger, si. Le critère de la mortalité tranche là où le critère de la gravité restait ambigu.

🖼️ Schéma
Ve-im nafchekha lomar : pourquoi une seconde preuve ? La formule signale que la première démonstration a un point faible -- la guemara le nomme. Preuve 1 -- l'analogie avec la melakha, puis la cascade des ribouyim L'inouy porte sur ce dont on est passible ailleurs, et le ribouy étend cela à toute nourriture. La faille -- ve-khi teima : et si le verset parlait des arayot ? Les relations interdites sont elles aussi appelées inouy (Yoma 77a), et elles sont bien passibles de karet ailleurs. Tout le raisonnement pourrait donc viser l'abstinence conjugale -- et non le fait de ne pas manger. Preuve 2 -- ve-ha-avadeti et ha-nefech ha-hi Le châtiment annoncé est la destruction de l'âme. L'inouy visé est donc celui qui, poursuivi, fait perdre la vie. S'abstenir de relations ne tue pas ; s'abstenir de manger et de boire, si. Le verset parle bien de nourriture. Rachi : si tu as de quoi répliquer, en voici une autre -- l'aveu franc qu'une preuve peut être attaquée
Pourquoi la première démonstration ne suffit pas, et ce que la seconde verrouille.
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דְּבֵי רַבִּי יִשְׁמָעֵאל תְּנָא: נֶאֱמַר כָּאן עִנּוּי, וְנֶאֱמַר לְהַלָּן עִנּוּי. מַה לְהַלָּן עִנּוּי רְעָבוֹן, אַף כָּאן עִנּוּי רְעָבוֹן.

L'école de Rabbi Yichmael a enseigné : il est dit ici "affliction", et il est dit plus loin "affliction". De même que là-bas il s'agit d'une affliction de faim, de même ici il s'agit d'une affliction de faim.

📜 Rachi (1)
וְנֶאֱמַר לְהַלָּן עִינּוּי וַיְעַנְּךָ וְיַרְעִיבֵךְ (דְּבָרִים ח):
-- "et il est dit plus loin affliction" : "Il t'a affligé et t'a fait avoir faim" (Devarim 8).
💡 Explication

Troisième voie, entièrement différente : non plus une analogie de structure ni un argument tiré du châtiment, mais une guezera chava -- l'identité d'un mot entre deux versets autorise à transporter le contenu de l'un vers l'autre.

Le mot est inouy. Il figure ici, à propos de Kippour, et il figure là-bas à propos du désert : vay'ankha vayar'ivekha -- "Il t'a affligé et t'a fait avoir faim" (Devarim 8:3). Or ce verset-là dit lui-même de quoi est faite son affliction : de la faim. Le contenu passe donc à Kippour. C'est la dérivation la plus directe des trois -- mais elle a un coût : d'autres versets emploient le même mot pour tout autre chose, et la guemara va devoir expliquer pourquoi on ne les choisit pas.

12
וְנֵילַף מ״אם תַּעֲנֶה אֶת בְּנוֹתַי״? דָּנִין עִנּוּי דְּרַבִּים מֵעִנּוּי דְּרַבִּים, וְאֵין דָּנִין עִנּוּי דְּרַבִּים מֵעִנּוּי דְּיָחִיד.

Mais dérivons-le plutôt de "si tu affliges mes filles" ! -- On dérive une affliction du public d'une affliction du public, et l'on ne dérive pas une affliction du public d'une affliction d'un individu.

📜 Rachi (2)
וְנֵילַף מִוְּאִם תַּעֲנֶה אֶת בְּנוֹתַי דְּמוּקִי לֵיהּ לְקַמָּן (שָׁם.) אַתַּשְׁמִישׁ:
-- "mais dérivons-le de si tu affliges mes filles" : verset que la guemara rapporte plus loin (ibid.) aux relations conjugales.
עִינּוּי דְּרַבִּים יוה"כ לְכָל יִשְׂרָאֵל וַאֲכִילַת הַמָּן לְכָל יִשְׂרָאֵל:
-- "une affliction du public" : Yom Kippour vaut pour tout Israël, et la consommation de la manne concernait tout Israël.
💡 Explication

Premier concurrent : Lavan fait jurer à Yaakov im te'âne et benotai, "si tu affliges mes filles" (Bereshit 31:50) -- verset que la guemara rapportera plus loin (Yoma 77b) aux relations conjugales. Même mot, contenu tout autre. Si l'on choisissait ce verset-là, l'inouy de Kippour serait d'abord l'abstinence conjugale, et non le jeûne.

La règle de sélection invoquée est formelle : on apparie ce qui est de même nature. L'affliction de Kippour pèse sur tout Israël ; celle des filles de Lavan concerne des personnes particulières. La manne, elle, nourrissait le peuple entier -- comme le note Rachi, Kippour vaut pour tout Israël et la manne aussi. On dérive donc rabim de rabim.

13
וְנֵילַף מֵעִנּוּי דְּמִצְרַיִם, דִּכְתִיב: ״וַיַּרְא אֶת עֲנֵינוּ״, וְאָמְרִינַן: זוֹ פְּרִישׁוּת דֶּרֶךְ אֶרֶץ! אֶלָּא: דָּנִין עִנּוּי בִּידֵי שָׁמַיִם מֵעִנּוּי בִּידֵי שָׁמַיִם, וְאֵין דָּנִין עִנּוּי בִּידֵי שָׁמַיִם מֵעִנּוּי בִּידֵי אָדָם.

Mais dérivons-le de l'affliction d'Égypte, dont il est écrit "et Il a vu notre affliction" (vayar et onyenou), et dont nous disons qu'il s'agit de l'abstinence des relations conjugales ! -- Il faut donc dire : on dérive une affliction par la main du Ciel d'une affliction par la main du Ciel, et l'on ne dérive pas une affliction par la main du Ciel d'une affliction par la main de l'homme.

📜 Rachi (1)
עִינּוּי בִּידֵי שָׁמַיִם יוֹם הַכִּפּוּרִים מִצְוַת מֶלֶךְ הִיא וְכֵן עִינּוּי הַמָּן:
-- "une affliction par la main du Ciel" : Yom Kippour est un ordre du Roi, et de même l'affliction de la manne.
💡 Explication

Second concurrent, et il est redoutable : l'affliction d'Égypte, vayar et onyenou (Devarim 26:7), que la tradition lit comme la séparation des couples imposée par les Égyptiens. Celle-là est bien collective -- le premier filtre ne la retient pas. Il faut donc un second critère.

Ce critère est l'origine de l'affliction. Kippour est un décret du Roi : c'est D.ieu qui l'impose, comme la manne au désert, dit Rachi. L'oppression égyptienne, elle, vient de la main de l'homme. Deux afflictions de même source s'apparient ; une affliction divine ne se laisse pas définir par une persécution humaine.

Noter la construction en ela : le premier critère (rabim) n'est pas conservé à côté du second, il est remplacé. C'est le critère du bidei chamayim qui élimine à lui seul les deux concurrents -- car l'affliction imposée par Lavan est, elle aussi, humaine.

🖼️ Schéma
La guezera chava inouy-inouy : trois candidats, deux filtres, un survivant L'école de Rabbi Yichmael veut définir l'inouy de Kippour par un autre inouy de la Tora. Encore faut-il choisir le bon. Candidat 1 -- la manne vay ankha vayar ivekha Il t a affligé et t a fait avoir faim inouy collectif, par le Ciel contenu : la faim Candidat 2 -- filles de Lavan im te âne et benotai Si tu affliges mes filles inouy d'un individu contenu : les relations Candidat 3 -- l'Égypte vayar et onyenou Il a vu notre affliction inouy collectif, mais par l'homme contenu : les relations Filtre 1 : on dérive un inouy du public d'un inouy du public Candidat 2 éliminé -- inouy d'un yahid Filtre 2 : on dérive un inouy par le Ciel d'un inouy par le Ciel Candidat 3 éliminé -- bidei adam La manne l'emporte : l'inouy de Kippour est un inouy de faim Kippour est un décret du Roi, donc bidei chamayim ; et il pèse sur tout Israël, donc de-rabim -- exactement comme la manne
Le tri complet des candidats à la guezera chava, avec les deux critères successifs.
14
״הַמַּאֲכִילְךָ מָן בַּמִּדְבָּר ... לְמַעַן עַנּוֹתְךָ״? רַבִּי אַמֵּי וְרַבִּי אַסִּי, חַד אָמַר: אֵינוֹ דּוֹמֶה מִי שֶׁיֵּשׁ לוֹ פַּת בְּסַלּוֹ לְמִי שֶׁאֵין לוֹ פַּת בְּסַלּוֹ, וְחַד אָמַר: אֵינוֹ דּוֹמֶה מִי שֶׁרוֹאֶה וְאוֹכֵל לְמִי שֶׁאֵינוֹ רוֹאֶה וְאוֹכֵל.

"Celui qui te nourrit de la manne dans le désert... afin de t'affliger" (Devarim 8:16) ? Rabbi Ami et Rabbi Assi [divergent] : l'un dit -- celui qui a du pain dans son panier n'est pas comparable à celui qui n'en a pas dans son panier ; et l'autre dit -- celui qui voit et mange n'est pas comparable à celui qui ne voit pas et mange.

📜 Rachi (3)
ה"ג הַמַּאֲכִילְךָ מָן בַּמִּדְבָּר וְגוֹ' רַבִּי אַמֵּי וְרַבִּי אַסִּי וְכוּ' וְלֵית הָכָא רוּמְיָא דִּקְרָאֵי אֶלָּא קְרָא מְפָרֵשׁ הַמַּאֲכִילְךָ לְמַעַן עַנּוֹתְךָ אוֹכֵל וּמְעֻונֶּה:
-- telle est la version : "celui qui te nourrit de la manne dans le désert, etc. -- Rabbi Ami et Rabbi Assi, etc." Il n'y a pas ici de contradiction entre versets à résoudre ; c'est le verset lui-même qui explique : "celui qui te nourrit... afin de t'affliger" -- il mange et il est affligé.
אֵין לוֹ פַּת בְּסַלּוֹ אוֹכֵל הַיּוֹם וְדוֹאֵג עַל לְמָחָר:
-- "il n'a pas de pain dans son panier" : il mange aujourd'hui et s'inquiète pour demain.
אֵינוֹ רוֹאֶה וְאוֹכֵל אֲכִילַת הַמָּן טוֹעֵם טַעַם כָּל הַמִּינִים וְאֵינוֹ רוֹאֶה אֶלָּא מָן:
-- "il ne voit pas et mange" : en mangeant la manne, il goûtait le goût de toutes les espèces, mais il ne voyait que de la manne.
💡 Explication

La guezera chava vient de faire reposer tout l'inouy de Kippour sur le verset de la manne. La guemara s'y arrête donc pour demander : où était, au juste, l'affliction ? Car le même verset dit d'un seul souffle hama'akhilkha man, "qui te nourrit de manne", et lema'an anotekha, "afin de t'affliger". Rachi prévient d'emblée qu'il ne s'agit pas de résoudre une contradiction entre versets : le verset lui-même dit les deux ensemble -- il mange, et il est affligé.

Deux réponses. La première est économique : la manne tombait pour la journée et ne se conservait pas ; il mangeait aujourd'hui en s'inquiétant de demain. L'affliction est dans l'absence de réserve. La seconde est sensorielle : la manne prenait le goût de tous les aliments mais gardait toujours le même aspect -- il goûtait sans voir. L'affliction est dans l'écart entre la bouche et l'œil.

Les deux lectures partagent une même idée : on peut être nourri sans être rassasié. C'est exactement le contenu que la guezera chava importe à Kippour.

🖼️ Schéma
Où était l'affliction de la manne ? Le verset dit qu'Il te nourrit de la manne afin de t affliger. Nourrir et affliger d'un même geste : Rabbi Ami et Rabbi Assi expliquent. Explication 1 -- le lendemain Celui qui a du pain dans son panier n'est pas comme celui qui n'en a pas. La manne tombait pour le jour même : rien ne se gardait, rien ne rassurait. L'affliction est dans l'inquiétude -- il mange aujourd hui, il pense à demain (Rachi) Explication 2 -- le regard Celui qui voit ce qu'il mange n'est pas comme celui qui ne le voit pas. La manne prenait le goût de toute chose mais gardait toujours le même aspect. L'affliction est dans l'écart entre ce que la bouche goûte et ce que l'œil voit Ce que Rachi prévient Il n'y a ici aucune contradiction entre versets à résoudre : le verset dit lui-même les deux choses ensemble -- qui te nourrit, afin de t affliger. Il mange, et il est affligé. La question est seulement : en quoi ? Les deux réponses tiennent ensemble : la manne rassasiait le corps sans jamais rassurer ni combler le regard.
Les deux explications de l'affliction de la manne : l'inquiétude du lendemain, ou l'aliment qu'on ne voit pas.
15
אָמַר רַב יוֹסֵף: מִכָּאן רֶמֶז לְסוּמִין, שֶׁאוֹכְלִין וְאֵין שֶׁבָּעַיִן. אָמַר אַבַּיֵּי: הִלְכָּךְ, מַאן דְּאִית לֵיהּ סְעוֹדְתָּא לָא לֵיכְלַהּ אֶלָּא בִּימָמָא. אָמַר רַבִּי זֵירָא, מַאי קְרָא: ״טוֹב מַרְאֵה עֵינַיִם מֵהֲלָךְ נָפֶשׁ״. אָמַר רֵישׁ לָקִישׁ: טוֹב מַרְאֵה עֵינַיִם בְּאִשָּׁה יוֹתֵר מִגּוּפוֹ שֶׁל מַעֲשֶׂה, שֶׁנֶּאֱמַר: ״טוֹב מַרְאֵה עֵינַיִם מֵהֲלָךְ נָפֶשׁ״.

Rav Yossef dit : de là, une allusion aux aveugles, qui mangent sans être rassasiés. Abaye dit : dès lors, celui qui a un repas ne le prendra que de jour.

Rabbi Zera dit : quel est le verset ? "Mieux vaut ce que voient les yeux que le cheminement du désir" (tov mar'e einayim me-halekh nafech, Kohelet 6:9).

Rech Lakich dit : mieux vaut ce que voient les yeux chez la femme que le corps même de l'acte, ainsi qu'il est dit "mieux vaut ce que voient les yeux que le cheminement du désir".

🪔 Ben Yehoyada (2)
אָמַר רַבִּי זֵירָא : מַאי קְרָאָה : (קֹהֶלֶת ו, ט) " טוֹב מַרְאֵה עֵינַיִם מֵהֲלָךְ נָפֶשׁ ". פֵּירוּשׁ 'נֶפֶשׁ' רוֹצֶה לוֹמַר רָצוֹן וְתַאֲוָה כְּמוֹ (תְּהִלִּים קה, כב) 'לֶאֱסֹר שָׂרָיו בְּנַפְשׁוֹ' וְכֵן (תְּהִלִּים כז, יב) 'אַל תִּתְּנֵנִי בְּנֶפֶשׁ צֳרִי' שֶׁהוּא רוֹצֶה לוֹמַר רְצוֹנָם וְתַאֲווָתָם וְזֶהוּ שֶׁנֶּאֱמַר (קֹהֶלֶת ו, ט) 'טוֹב מַרְאֶה עֵינַיִם' שֶׁהוּא מְהַלֵּךְ עִם הַתַּאֲוָה וְהָרָצוֹן בָּאָדָם וְאוֹת מֵ"ם שֶׁל מְהַלֵּךְ אֵינָהּ מֵ"ם הַיִּתְרוֹן אֶלָּא הָכִי קָאָמַר אִם מַרְאֵה עֵינַיִם יִהְיֶה מַהֲלַךְ נֶפֶשׁ זֶה הוּא טוֹב.
"Rabbi Zera dit : quel est le verset ? -- Mieux vaut ce que voient les yeux que le cheminement du désir (Kohelet 6:9)." Explication : le mot <i>nefech</i> veut dire ici volonté et désir, comme dans "pour lier ses princes selon son désir (be-nafcho)" (Tehilim 105:22), et de même "ne me livre pas au désir de mes adversaires (be-nefech tsarai)" (Tehilim 27:12), où le mot désigne leur volonté et leur convoitise. C'est ce que dit le verset "tov mar'e einayim" : la vue des yeux est ce qui chemine avec le désir et la volonté chez l'homme. Et le mem de <i>me-halekh</i> n'est pas le mem du comparatif (mem ha-yitron) ; le verset veut dire ceci : si la vue des yeux devient le cheminement de la nefech, cela est bon.
" טוֹב מַרְאֶה עֵינַיִם " בְּאִשָּׁה , יוֹתֵר מִגּוּפוֹ שֶׁל אוֹתוֹ מַעֲשֶׂה. פֵּירוּשׁ יֵשׁ עָרֵב לוֹ הִסְתַּכְּלוּת בְּנָשִׁים יָפוֹת שֶׁתָּאֵב לְכָךְ יוֹתֵר מִן בִּיאָתוֹ עֲלֵיהֶן מַמָּשׁ. אוֹ יוּבַן בס"ד הַכַּוָּנָה עַל פִּי מַה שֶׁאָמַר חֲזַ"ל בַּמִּדְרָשׁ מֶלֶךְ עַרְבִיִּים שָׁחוֹר וְאִשְׁתּוֹ שְׁחֹורָה יָלְדָה לוֹ בֵּן יָפֶה אָמַר לְרַבִּי עֲקִיבָא וַדַּאי זֶה מַמְזֵר וְצָרִיךְ אֲנִי לְהָרְגוֹ אָמַר לוֹ רַבִּי עֲקִיבָה יֵשׁ לְךָ לִפְנֵי מִטָּתְךָ צוּרוֹת בְּנֵי אָדָם יָפִים, אָמַר לוֹ הֵן אָמַר לוֹ אִם כֵּן בִּנְךָ הוּא זֶה אֶלָּא אִשְׁתְּךָ נִסְתַּכְּלָה בִּשְׁעַת תַּשְׁמִישְׁךָ עִמָּהּ בְּאוֹתָם צוּרוֹת הַיָּפוֹת וּפָעַל בָּהּ כֹּחַ הַמַּחֲשָׁבָה שֶׁהוֹלִידָה בֵּן יָפֶה כְּמוֹתָם! צֵא וּלְמַד מִן מַקְלוֹת שֶׁל יַעֲקֹב אָבִינוּ ע"ה שֶׁעָשָׂה לַצֹּאן כְּדֵי שֶׁיֵּלְדוּ כְּפִי מַרְאֶה הַמַּקְלוֹת עַיֵּין שָׁם. נִמְצָא כֹּחַ הִסְתַּכְּלוּת הָעֵינַיִם פָּעַל וְעָשָׂה פְּרִי יוֹתֵר מִכֹּחַ הַמַּעֲשֶׂה עַצְמָהּ כִּי מַעֲשֵׂה הַתַּשְׁמִישׁ הָיְתָה מֵאָדָם שָׁחוֹר וְגָבַר עָלֶיהָ כֹּחַ מַרְאֵה עֵינַיִם לְהוֹלִיד הַבֵּן יָפֶה כְּפִי הִסְתַּכְּלוּת הָעֵינַיִם. וְזֶהוּ שֶׁאָמַר טוֹב מַרְאֵה עֵינַיִם בְּאִשָּׁה, רוֹצֶה לוֹמַר טוֹב כּוֹחוֹ שֶׁל מַרְאֵה עֵינַיִם שֶׁפֹּועַל בָּאִשָּׁה בְּעִנְיַן הָעִיבּוּר יוֹתֵר מִגּוּף בַּעַל הַמַּעֲשֶׂה וְעָשָׂה אַסְמַכְתָּא לָזֶה מִפָּסוּק (קֹהֶלֶת ו, ט) 'טוֹב מַרְאֵה עֵינַיִם מֵהֲלָךְ נָפֶשׁ' עַל פִּי מַה שֶׁאָמַר הַשֹּׁרֶשׁ זַ"ל יֹאמַר נֶפֶשׁ עַל הַנְּשִׁימָה וְהַהֶבֶל הַיּוֹצֵא מִן הַפֶּה כְּמוֹ 'נַפְשׁוֹ גֶּחָלִים תְּלַהֵט' בְּאִיּוֹב (אִיּוֹב מא, יג) , וְכָמוֹהוּ פֵּירֵשׁ הָרַבִּי הָרַב אַבְרָהָם אֶבֶן עֶזְרָא זַ"ל, לָכֵן הִרְחִיבָה שְּׁאוֹל נַפְשָׁהּ, עַד כָּאן לְשׁוֹנוֹ. וְיָדוּעַ כִּי בִּשְׁעַת מַעֲשֶׂה שֶׁל בִּיאָה יָצָא נְשִׁימָה וְהֶבֶל הַרְבֵּה מִן הַבּוֹעֵל, וְזֶהוּ שֶׁאָמַר, טוֹב כֹּחַ מַרְאֵה עֵינַיִם שֶׁיֵּשׁ לָאָדָם עֹונֶג מִמֶּנּוּ יוֹתֵר מִן הֲלֹוךְ נֶפֶשׁ הִיא הַנְּשִׁימָה וְהַהֶבֶל הַמִּתְהַלֵּךְ בְּעֵת גּוּפָהּ שֶׁל מַעֲשֶׂה.
"Mieux vaut ce que voient les yeux chez la femme que le corps même de cet acte." Explication : il en est pour qui la contemplation de belles femmes est plus agréable, et qu'il désire davantage, que l'union effective avec elles. Ou bien on peut le comprendre, be-siyata di-Chmaya (avec l'aide du Ciel), d'après ce qu'ont dit nos maîtres de mémoire bénie dans le Midrach : un roi d'Arabie, noir, dont l'épouse était noire, eut d'elle un fils de belle apparence. Il dit à Rabbi Akiva : celui-ci est certainement un mamzer (enfant d'une union interdite) et je dois le tuer. Rabbi Akiva lui répondit : as-tu, devant ton lit, des figures de beaux êtres humains ? Il lui dit : oui. Il lui dit : s'il en est ainsi, c'est bien ton fils -- seulement, ton épouse a regardé ces belles figures à l'heure de ton union avec elle, et la force de la pensée (koah ha-ma'hchava) a agi en elle au point qu'elle enfanta un fils beau comme elles. Va apprendre des baguettes de Yaakov notre père, la paix sur lui, qu'il disposa devant le troupeau afin qu'il mette bas selon l'aspect des baguettes -- vois-y. Il se trouve donc que la force du regard des yeux a agi et produit un fruit plus que la force de l'acte lui-même : car l'acte de l'union était le fait d'un homme noir, et la force de la vue des yeux l'a emporté sur elle pour engendrer un fils beau, conforme à ce que les yeux regardaient. Et c'est ce que dit "tov mar'e einayim ba-icha" : bonne est la force de la vue des yeux, qui agit sur la femme en matière de conception, plus que le corps de celui qui accomplit l'acte. Et il a fait de cela une asmakhta (un appui scripturaire) à partir du verset "tov mar'e einayim me-halekh nafech" (Kohelet 6:9), d'après ce qu'a dit l'auteur des Chorachim, de mémoire bénie : le mot <i>nefech</i> se dit du souffle et de l'haleine qui sort de la bouche, comme dans "son souffle (nafcho) embrase des charbons" dans Iyov (41:13) ; et Rabbi Avraham Ibn Ezra, de mémoire bénie, l'a expliqué de même dans "c'est pourquoi le Cheol a élargi son souffle (nafcha)" -- fin de citation. Or il est connu qu'à l'heure de l'acte de l'union sortent du souffle et beaucoup d'haleine de celui qui s'unit. Et c'est ce qu'il dit : bonne est la force de la vue des yeux, dont l'homme tire plus de plaisir que du <i>halekh nefech</i>, qui est la respiration et le souffle qui chemine durant le corps même de l'acte.
💡 Explication

La seconde explication de la manne -- celui qui ne voit pas ce qu'il mange -- se prolonge en une chaîne de quatre enseignements. Rav Yossef en tire une observation sur l'aveugle : privé de la vue de l'aliment, il ne connaît pas la satiété pleine. Abaye en tire une règle pratique : on prend son repas de jour, à la lumière.

Rabbi Zera fournit le verset qui adosse tout cela : tov mar'e einayim me-halekh nafech. Puis Rech Lakich applique le même verset à un tout autre domaine -- le regard sur la femme. Le passage d'un registre à l'autre n'est pas un glissement : c'est le même principe, énoncé deux fois. Ce que l'œil reçoit n'accompagne pas la jouissance, il la constitue.

Le Ben Yehoyada, sur ce segment, refuse d'ailleurs de lire le mem de me-halekh comme un mem de comparaison : le verset ne dirait pas "mieux que", mais "il est bon que le regard soit le cheminement du désir".

🖼️ Schéma
De la manne à la table : quatre conséquences de l'œil qui mange La seconde explication de la manne -- voir ce qu'on mange -- se prolonge en une chaîne de quatre enseignements. Rav Yossef Une allusion pour les aveugles : ils mangent sans être rassasiés Abaye Donc, en pratique : qui a un repas le prendra de jour, à la lumière Rabbi Zera Le verset qui le dit : tov mar e einayim me-halekh nafech Kohelet 6:9 Rech Lakich Le même verset, applique au regard sur la femme Le principe commun : la vue n'accompagne pas la jouissance, elle la constitue Le même verset sert deux fois. Chez Rabbi Zera il explique l'appétit ; chez Rech Lakich, le désir. Dans les deux cas, ce que l'œil reçoit compte au moins autant que ce que le corps consomme. Et le lien avec Kippour Le daf vient d'établir que l'inouy est un inouy de faim. Cette digression en montre l'envers : la faim n'est pas seulement un estomac vide, c'est une relation rompue entre le regard, le désir et la nourriture -- exactement ce que le désert imposait chaque jour au peuple qui recevait la manne.
La chaîne des quatre enseignements, du constat sur l'aveugle à la parole de Rech Lakich.
16
״כִּי יִתֵּן בַּכּוֹס עֵינוֹ יִתְהַלֵּךְ בְּמֵישָׁרִים״, רַבִּי אַמֵּי וְרַבִּי אַסִּי, חַד אָמַר: כָּל הַנּוֹתֵן

"Lorsqu'il donne sa couleur dans la coupe, qu'il coule tout droit" (ki yiten ba-kos eino yit'halekh be-meicharim, Michlei 23:31) : Rabbi Ami et Rabbi Assi [divergent] -- l'un dit : quiconque donne

💡 Explication

Le daf se coupe en pleine phrase. Comme au segment 13, la guemara enchaîne sur une seconde divergence entre les mêmes Rabbi Ami et Rabbi Assi -- procédé fréquent : une paire de maîtres amène avec elle son autre mahloket.

Le verset vient de Michlei 23:31, sur le vin : "ne regarde pas le vin lorsqu'il rougit, lorsqu'il donne sa couleur (eino, littéralement son œil) dans la coupe, qu'il coule tout droit (be-meicharim)". Le mot ein permet le jeu -- l'œil du vin, l'œil de celui qui le regarde -- ce qui explique pourquoi la guemara enchaîne ici, après tout un passage sur ce que l'œil voit. La suite, en 75a, développera les deux lectures.

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Texte hébreu et araméen vocalisé : édition numérique William Davidson du Talmud Koren Noé, via Sefaria (licence CC BY-NC). Traduction française, notes et schémas : Chiourim BA (licence CC BY 4.0).