Sougya : Un amud entièrement aggadique, qui va de la coupe de vin jusqu'aux cailles. Il s'ouvre en soldant le verset de Michlei commencé en 74b : celui qui met son œil dans sa coupe voit s'aplanir devant lui soit les arayot, soit -- selon l'autre lecture, appuyée par Rachi -- le monde entier, l'argent d'autrui compris.
Deux autres versets sont ensuite partagés entre Rabbi Ami et Rabbi Assi : le souci du cœur, qu'il faut ou bien écraser hors de sa pensée ou bien confier à d'autres ; puis la poussière du serpent, qui gâte tout ce qu'il mange ou bien qui seule l'apaise. De là, la guemara passe à la baraita de Rabbi Yossei, l'une des plus célèbres du traité : la mesure du Saint béni soit-Il n'est pas celle de chair et de sang.
L'homme qui veut blesser descend jusqu'à la vie de l'autre ; Dieu, lui, loge un bienfait dans la peine elle-même -- le serpent trouve sa nourriture partout, l'esclave mange à la table de son maître, la femme est recherchée de tous, la terre maudite nourrit le monde entier ; le Ben Yehoyada montre longuement que la forme de chaque peine a été choisie précisément pour cela. Suit la mahloket de Rav et Chmouel sur la plainte du désert : la daga que le peuple regrettait était-elle du poisson, ou les unions désormais interdites ?
Chacun tient un mot du verset -- naakhal pour l'un, hinam pour l'autre -- et chacun doit encaisser trois objections tirées d'autres versets, la dernière se résolvant par un compromis : ha ve-ha hava, les deux plaintes coexistaient. Le reste de l'amud est consacré à la manne, examinée sous quatre angles.
Son goût : tous les goûts sauf cinq, ou bien tous les goûts avec leur substance sauf ces cinq-là, nocifs aux femmes enceintes. Son nom : gad parce qu'elle est ronde, parce qu'elle attire comme la haggada, parce qu'elle disait (maggid) de qui était l'enfant ; lavan parce qu'elle était blanche comme une perle et parce qu'elle blanchissait les fautes, l'inquiétude du lendemain asservissant les cœurs au Ciel.
Son rôle judiciaire : puisqu'il tombait exactement un omer par tête, le lieu où tombait l'omer tranchait le litige sur un esclave contesté ou entre époux -- la manne disait ce qui est dans les trous et dans les fentes, comme le prophète. Et enfin ce qui descendait avec elle : les parures et aromates des femmes, les condiments du plat, les pierres précieuses déposées par les nuées.
Entre ces enseignements, deux échelles parallèles résolvent trois versets contradictoires en distinguant justes, moyens et méchants -- selon la distance à parcourir et selon la forme sous laquelle la manne tombait. L'amud se coupe sur un renversement : le pain fut donné kahogen, le matin ; la viande, réclamée le ventre plein, fut donnée chelo kahogen, à la tombée de la nuit.
[...] son œil dans sa coupe, toutes les arayot (unions interdites) lui paraissent une plaine unie (michor). Et l'un dit : quiconque met son œil dans sa coupe, le monde entier tout entier lui paraît une plaine unie.
Fin du développement commencé en 74b sur le verset de Michlei 23:31 : al tere yayin ki yitadam, ki yiten ba-kos eino, yithalekh be-meicharim -- ne regarde pas le vin quand il rougit, quand il donne son œil dans la coupe, il coule tout droit. Rabbi Ami et Rabbi Assi lisent eino non comme l'œil du vin mais comme l'œil du buveur, et meicharim non comme la fluidité du vin mais comme une plaine unie : un terrain sans relief, où plus rien ne fait obstacle.
Les deux positions ne diffèrent que par l'amplitude. Pour l'une, l'ivrogne perd la perception des arayot -- les interdits sexuels, dont la gravité lui devient invisible. Pour l'autre, c'est le monde entier qui s'aplanit : Rachi précise que l'argent d'autrui lui paraît permis. L'image est précise : la faute n'est pas qu'il décide de transgresser, c'est qu'il ne voit plus le dénivelé.
"Le souci dans le cœur de l'homme -- yashhena" (Michlei 12:25). Rabbi Ami et Rabbi Assi : l'un dit : qu'il l'écarte (yasshena) de sa pensée ; et l'un dit : qu'il en parle (yassihena) à d'autres.
Le mot yashhena est ambigu parce que sa racine peut se lire de deux façons. Lu comme hachaha -- abaisser, écraser -- il ordonne de rabattre le souci hors de la pensée. Lu comme siha -- la parole, la conversation -- il ordonne au contraire de l'exprimer à d'autres. Rachi explique la contrepartie pratique de la seconde lecture : peut-être ces autres lui donneront-ils un conseil.
La mahloket est donc entre deux thérapeutiques opposées du souci : le refoulement volontaire, ou la mise en commun. Le Ben Yehoyada notera que la première position, qui s'écarte du sens simple du verset, le fait pour une raison de bon sens : le remède de la parole n'est pas toujours disponible, car certains soucis ne peuvent être confiés à personne.
"Et le serpent, la poussière sera son pain" (Yechayahou 65:25). Rabbi Ami et Rabbi Assi : l'un dit : même s'il mange toutes les délices du monde, il y goûte un goût de poussière ; et l'un dit : même s'il mange toutes les délices du monde, son esprit ne s'apaise pas tant qu'il n'a pas mangé de la poussière.
Troisième couple de lectures pour la même paire d'amoraim. La question implicite : la malédiction du serpent est-elle une privation ou une servitude ? Pour l'un, elle porte sur la perception : quoi qu'il mange, tout a un goût de poussière -- il n'a plus accès au plaisir. Pour l'autre, elle porte sur le besoin : il peut goûter tout ce qu'il veut, mais il reste inapaisé tant qu'il n'a pas eu sa part de poussière.
Ce segment fait la charnière du daf : il amène la question de la nature de la malédiction divine, que la baraita du segment suivant va traiter frontalement.
On a enseigné dans une baraita : Rabbi Yossei a dit : viens et vois que la mesure du Saint béni soit-Il n'est pas la mesure de chair et de sang. La mesure de chair et de sang : celui qui veut blesser son prochain descend avec lui jusqu'à sa vie même.
Mais le Saint béni soit-Il n'est pas ainsi : Il a maudit le serpent -- monte-t-il sur le toit, sa nourriture est avec lui ; descend-il en bas, sa nourriture est avec lui.
La baraita retourne la malédiction du serpent en démonstration de bonté. L'homme qui veut nuire yored imo le-hayav -- il descend jusqu'à la vie de l'autre, il l'atteint sur tous les plans à la fois (Rachi : en toute chose où il peut le blesser et le faire perdre). Dieu, en revanche, choisit une peine qui contient sa propre compensation.
La preuve : condamner le serpent à manger de la poussière, c'est le condamner à un aliment disponible partout. Il ne connaîtra jamais l'angoisse de la subsistance. La peine est réelle -- l'aliment est vil -- mais elle exclut la privation.
Il a maudit Kenaan : il mange ce que mange son maître et boit ce que boit son maître. Il a maudit la femme : tous courent après elle.
Il a maudit la terre : tous s'en nourrissent.
Trois autres vérifications du même principe, énoncées en trois formules très brèves. La malédiction de Kenaan est la servitude -- mais l'esclave est nourri de la table du maître. La malédiction de la femme comporte la dépendance -- mais c'est elle que l'on recherche. La malédiction de la terre, ce sont les ronces -- mais c'est d'elle que le monde entier tire sa subsistance.
Le schéma récapitule les quatre cas. Le Ben Yehoyada, sur le segment précédent, va plus loin : il montre que dans chaque cas la forme précise de la peine a été choisie pour y loger le bienfait, alors qu'une autre peine, tout aussi juste mesure pour mesure, aurait été purement destructrice.
"Nous nous souvenons de la daga que nous mangions en Égypte, gratuitement" (Bamidbar 11:5). Rav et Chmouel : l'un dit : des poissons ; et l'un dit : les arayot.
Celui qui dit des poissons -- car il est écrit "que nous mangions". Et celui qui dit les arayot -- car il est écrit "gratuitement".
Nouveau dossier, toujours aggadique : sur quoi le peuple pleurait-il au désert ? Le verset dit ha-daga, le poisson. Rav et Chmouel divergent : au sens propre, ou bien comme métaphore des arayot désormais interdites par la Tora -- Rachi rappelle que daga peut désigner l'union, comme dans ve-yidgou la-rov, qu'ils prolifèrent (Bereichit 48:16).
Chacun s'appuie sur un mot différent du même verset : naakhal, que nous mangions -- donc de la nourriture réelle ; hinam, gratuitement -- or les Égyptiens ne donnaient rien gratuitement, donc il s'agit d'autre chose. Les segments 6 à 8 vont soumettre chaque position à des objections tirées d'autres versets.
Et selon celui qui dit les arayot : mais il est écrit "que nous mangions" ! Il a employé une expression convenable (un euphémisme), comme il est écrit : "elle mange, s'essuie la bouche et dit : je n'ai commis aucune faute" (Michlei 30:20).
Et selon celui qui dit des poissons, que signifie "gratuitement" ? Qu'ils les prenaient d'un bien sans maître (hefker).
Car le Maître a dit : lorsque les Bnei Israël puisaient de l'eau, le Saint béni soit-Il leur préparait dans l'eau de petits poissons dans leurs cruches.
Première passe d'objections, une contre chaque position. Contre celui qui lit arayot : le verset dit expressément que nous mangions. Réponse : lichna maalya, la Tora emploie un langage convenable, et le verset de Michlei sur la femme adultère prouve que manger sert bien d'euphémisme.
Contre celui qui lit poissons : que veut dire gratuitement, puisque les Égyptiens ne donnaient rien ? Réponse : ils ne les recevaient de personne, ils les prenaient du hefker, du bien sans propriétaire -- et la guemara rappelle l'enseignement selon lequel, en Égypte, de petits poissons venaient d'eux-mêmes dans les cruches de celles qui puisaient.
Soit, selon celui qui dit des poissons -- mais quant aux arayot ils n'y étaient pas débridés -- c'est bien ce qui est écrit : "un jardin fermé, ma sœur, ma fiancée [une source scellée, une fontaine cachetée]" (Chir haChirim 4:12). Mais selon celui qui dit les arayot, que signifie "une fontaine cachetée" ?
Quant à celles qui leur étaient déjà interdites, ils n'y étaient pas débridés.
Deuxième passe, dirigée contre la position arayot. Le verset de Chir haChirim est le éloge classique de la retenue d'Israël en Égypte : gan naoul, un jardin fermé. Si le peuple pleurait parce qu'il regrettait les unions interdites d'Égypte, cet éloge s'effondre.
Réponse : il faut distinguer deux étages. Les Bnei Israël observaient en Égypte les interdits sexuels des Bnei Noah, et sur ceux-là ils étaient irréprochables -- le verset est sauvé. Ce qu'ils pleuraient, ce sont les interdits ajoutés au Sinaï, ceux qu'ils n'avaient jamais eu à observer.
Soit, selon celui qui dit les arayot -- c'est bien ce qui est écrit : "et Moche entendit le peuple pleurer selon ses familles" (Bamidbar 11:10), à propos des affaires de ses familles, puisqu'il leur était désormais interdit de cohabiter avec elles. Mais selon celui qui dit des poissons, que signifie "pleurer selon ses familles" ?
L'un et l'autre ont eu lieu.
Dernière passe, symétrique de la précédente : elle vise cette fois la position poissons. Le verset dit que le peuple pleurait lemichpehotav, selon ses familles -- expression bizarre s'il ne s'agit que de nourriture, mais parfaitement claire s'il s'agit des parentés devenues interdites.
La réponse, cette fois, n'est pas une esquive mais un compromis : ha ve-ha hava -- les deux choses ont eu lieu. Ils pleuraient sur les nouvelles arayot et sur les poissons d'Égypte. Noter que ce compromis ne dissout pas la mahloket : il ne porte que sur cette objection, chacun continuant de lire le mot daga à sa manière.
"Les concombres et les pastèques" (Bamidbar 11:5). Rabbi Ami et Rabbi Assi : l'un dit : le goût de toutes les espèces, ils le goûtaient dans la manne ; le goût de ces cinq espèces-là, ils ne le goûtaient pas en elle.
Et l'un dit : le goût de toutes les espèces, ils en goûtaient le goût et la substance ; et celles-ci, leur goût mais non leur substance.
Le verset énumère cinq aliments regrettés : concombres, pastèques, poireaux, oignons, ail. Si la manne avait tous les goûts, pourquoi ceux-là manquaient-ils ? Deux réponses. Pour l'une, ces cinq goûts en étaient absents purement et simplement. Pour l'autre, ils y étaient -- mais seulement comme goût, sans la mamachout, la consistance matérielle : la sensation sans la matière.
Rachi donne la raison de l'exception : ces cinq aliments sont nocifs aux femmes enceintes et allaitantes, et le Sifri cite le proverbe populaire -- on dit à la femme : ne mange pas d'oignon à cause du nourrisson. La manne, aliment providentiel, ne pouvait pas leur nuire.
"(Et la manne était) comme une graine de gad, blanche (et son goût...)" (Chemot 16:31). Rabbi Assi a dit : ronde comme la gida (la graine de coriandre) et blanche comme une perle.
(On a enseigné de même :) gad -- car elle ressemble à la graine de lin sur ses tiges.
Difficulté de lecture : la graine de gad, la coriandre, n'est pas blanche. Le verset ne peut donc pas dire blanche comme une graine de gad. Rachi explicite la solution de Rabbi Assi : il faut couper le verset en deux comparaisons -- ronde comme la graine de gad, et blanche comme une perle.
La baraita confirme par un autre biais : si l'on compare au lin, c'est encore pour la rondeur. Le point de comparaison retenu par la Tora est donc la forme, jamais la couleur.
D'autres disent : gad -- car elle ressemble à la haggada (le récit), qui attire le cœur de l'homme comme l'eau. On a enseigné dans une autre baraita : gad -- car elle disait (maggid) aux Bnei Israël si l'enfant est de neuf mois du premier, ou de sept mois du dernier.
Deux derachot supplémentaires du même mot. La première joue sur gad / haggada : la manne attire comme le récit aggadique attire le cœur, et comme l'eau attire l'homme. La seconde joue sur gad / maggid : la manne disait, elle révélait.
Le cas d'application est technique. Une femme se remarie peu après son veuvage ou son divorce et accouche : l'enfant est-il du premier mari (grossesse de neuf mois) ou du second (grossesse de sept mois) ? Rachi explique le mécanisme : puisqu'il tombait exactement un omer par tête (Chemot 16:18), il suffisait de regarder dans quelle maison se trouvait l'omer supplémentaire.
"Blanche (lavan)" -- car elle blanchit (malbin) les fautes d'Israël.
Le mot lavan, qui servait à la description physique au segment 10, reçoit ici une derasha morale : malbin, elle blanchit. Rachi donne le mécanisme, et il est psychologique plutôt que magique : parce qu'ils s'inquiétaient chaque soir que la manne ne descende peut-être pas le lendemain, ils asservissaient leur cœur au Ciel.
C'est l'un des énoncés les plus denses du daf : la précarité du don est elle-même le mécanisme de l'expiation. La manne ne pardonne pas les fautes -- elle produit l'état d'esprit qui y conduit.
On a enseigné dans une baraita : Rabbi Yossei dit : de même que le prophète disait aux Bnei Israël ce qui est dans les trous et ce qui est dans les fentes, ainsi la manne disait aux Bnei Israël ce qui est dans les trous et ce qui est dans les fentes. Comment cela ?
Deux hommes venus en jugement devant Moche : l'un dit : tu as volé mon esclave, et l'autre dit : c'est toi qui me l'as vendu. Moche leur dit : au matin, le jugement.
Le lendemain, si son omer se trouvait dans la maison de son premier maître, on savait que celui-là l'avait volé ; s'il se trouvait dans la maison de son second maître, on savait que celui-là le lui avait vendu.
La derasha gad / maggid s'élargit : la manne ne révèle pas seulement la paternité d'un enfant, elle tranche les litiges. La comparaison avec le prophète est frappante -- ce qui est dans les trous et dans les fentes désigne ce qui est enfoui, le caché que nul témoin n'atteint.
Le mécanisme reste celui de l'omer : la manne d'un esclave tombe dans la maison de son propriétaire légitime. La formule de Moche, là-boker michpat (le jugement au matin), reprend Yirmeyahou 21:12 -- elle signifie ici littéralement : attendez le matin, la manne dira. Le Ben Yehoyada demandera pourquoi Moche différait un jugement dont la halakha était pourtant claire.
Et de même, un homme et une femme venus en jugement devant Moche : lui dit : elle s'est mal conduite envers moi, et elle dit : c'est lui qui s'est mal conduit envers moi. Moche leur dit : au matin, le jugement.
Le lendemain, si son omer se trouvait dans la maison de son mari, on savait que c'était elle qui s'était mal conduite envers lui ; si son omer se trouvait dans la maison de son père, on savait que c'était lui qui s'était mal conduit envers elle.
Second cas d'application, avec un enjeu monétaire explicite : Rachi précise que la femme réclame sa ketouba. Le litige porte donc sur qui a rompu le lien, et donc sur le versement du contrat de mariage.
Le critère est le lieu où tombe son omer à elle. Tombe-t-il chez le mari : elle appartient toujours à cette maison, donc c'est elle qui est en tort. Tombe-t-il chez son père : sa place est redevenue la maison paternelle, donc c'est lui. Le Ben Yehoyada discute une version inverse attestée dans le Ein Yaakov, et propose que les deux versions soient vraies -- selon la nature du grief allégué.
Il est écrit : "et quand la rosée descendait sur le camp la nuit, [la manne descendait sur lui]" (Bamidbar 11:9), et il est écrit : "et le peuple sortait et ramassait" (Chemot 16:4), et il est écrit : "le peuple errait et ramassait" (Bamidbar 11:8). Comment cela ?
Les justes : elle descendait à l'entrée de leurs maisons. Les moyens : ils sortaient et ramassaient.
Les méchants : ils erraient et ramassaient.
Trois versets se contredisent sur un point de fait : où tombait la manne ? Rachi expose la contradiction : le premier verset la fait descendre dans le camp ; le deuxième suppose une sortie hors du camp ; le troisième, chatou, implique un lieu éloigné -- comme dans mi-chout ba-arets, parcourir la terre (Iyov 1:7).
La résolution n'harmonise pas les versets entre eux : elle les répartit sur trois catégories d'hommes. Le même miracle a lieu pour tous, mais la distance à parcourir mesure le niveau. La manne devient ainsi un révélateur moral public -- ce que le segment suivant confirmera sur un second axe.
Il est écrit "pain", et il est écrit "gâteaux", et il est écrit "et ils la moulaient". Comment cela ?
Les justes : du pain ; les moyens : des gâteaux ; les méchants : ils la moulaient à la meule.
Même structure, même résolution, sur un autre axe : non plus le lieu mais le degré de préparation. Rachi relève les nuances : le'hem implique déjà cuit, ougot implique avant la cuisson.
Les deux échelles mesurent la même chose : la quantité de peine interposée entre l'homme et le don. Pour le juste, rien à faire -- le pain est à sa porte, déjà cuit. Pour le méchant, tout reste à faire -- chercher au loin, puis moudre.
"Ou ils la pilaient au mortier" (Bamidbar 11:8) : Rabbi Yehouda a dit au nom de Rav, et certains disent Rabbi Hama fils de Rabbi Hanina : cela enseigne qu'il descendait pour les Bnei Israël, avec la manne, des parures de femmes -- chose qui se pile au mortier. "Et ils la cuisaient au pot" : Rabbi Hama a dit : cela enseigne qu'il descendait pour les Bnei Israël, avec la manne, des tsikei kedera (condiments de marmite).
Retournement de lecture : les deux verbes du verset -- piler au mortier, cuire au pot -- ne décrivent plus le traitement de la manne, mais désignent ce qui tombait avec elle. Ce qui se pile au mortier, ce sont les aromates : Rachi précise que les femmes s'en paraient pour que leur odeur soit agréable à leurs maris. Ce qui se cuit au pot, ce sont les épices du plat.
Le procédé est typique : une action mentionnée dans le verset devient l'indice d'un objet non mentionné. La logique aggadique est que le désert ne manquait de rien, pas même du superflu.
"Et ils lui apportaient encore des dons volontaires, matin après matin" (Chemot 36:3). Que signifie "matin après matin" ?
Rabbi Chmouel bar Nahmani a dit au nom de Rabbi Yonatan : de la chose qui descendait pour eux "matin après matin". Cela enseigne qu'il descendait pour les Bnei Israël des pierres précieuses et des perles avec la manne.
"Et les nessiim apportèrent les pierres de choham" (Chemot 35:27) -- on a enseigné : des nessiim au sens propre (des nuées). Et de même il est dit : "nuées (nessiim) et vent, mais point de pluie" (Michlei 25:14).
Troisième catégorie de ce qui tombait avec la manne, et elle répond à une question historique : d'où venaient les pierres précieuses offertes pour le Michkan, dans un désert ? Réponse : elles descendaient avec la manne, ce qu'indique la formule baboker baboker, commune au verset des dons et à celui de la récolte de la manne (Rachi).
La baraita pousse plus loin en relisant nessiim : le mot désigne habituellement les princes des tribus, mais il signifie aussi nuées -- le verset de Michlei le prouve. Ce ne sont donc pas les chefs qui ont apporté les pierres de choham : ce sont les nuages qui les ont déposées.
"Et son goût était comme le goût de leshad hashamen" (Bamidbar 11:8). Rabbi Abbahou a dit : de même que pour ce chad (sein), le nourrisson y goûte plusieurs goûts, de même la manne : chaque fois que les Bnei Israël la mangeaient, ils y trouvaient plusieurs goûts.
Certains disent : chèd (démon) au sens propre -- de même que ce démon se retourne en plusieurs apparences, de même la manne se retournait en plusieurs goûts.
Les consonnes lamed-chin-dalet se laissent vocaliser de deux façons, et les deux lectures aboutissent à la même conclusion par des images opposées. Chad, le sein : Rachi explique que le lait varie selon ce que la mère a mangé, et que le nourrisson y goûte donc des goûts différents. Chèd, le démon : ce qui frappe alors est la métamorphose, la capacité à changer de forme.
Le point commun est la variabilité ; le registre est inverse. La première image dit la douceur nourricière, la seconde l'instabilité. Le Ben Yehoyada tirera de cette variabilité un enseignement sur l'étude : de même que la manne se retournait en plusieurs goûts, chaque parole de Tora doit se retourner pour eux en plusieurs sens.
"Et Moche dit : lorsque l'Éternel vous donnera, le soir, de la viande à manger, et du pain le matin à satiété" (Chemot 16:8). On a enseigné au nom de Rabbi Yehochoua ben Korha : la viande, qu'ils ont demandée de façon inconvenante, leur fut donnée de façon inconvenante,
Le daf se retourne sur sa dernière ligne. Après onze enseignements sur la générosité du don, une baraita distingue les deux dons du verset selon la manière dont ils furent demandés. Le pain fut demandé convenablement -- ils n'avaient rien à manger -- et il fut donné le matin, au meilleur moment. La viande fut demandée chelo kahogen, de façon inconvenante : Rachi explique qu'ils la réclamaient le ventre plein, et qu'ils possédaient d'ailleurs un grand bétail.
La réponse est mesure pour mesure, et Rachi en donne le détail : elle descendit à la tombée de la nuit, à une heure où l'on ne peut même pas la préparer pour le repas. La phrase reste ouverte -- elle s'achèvera au début de 75b.
Texte hébreu et araméen vocalisé : édition numérique William Davidson du Talmud Koren Noé, via Sefaria (licence CC BY-NC). Traduction française, notes et schémas : Chiourim BA (licence CC BY 4.0).