Sougya : L'amud achève le dossier de la caille et ouvre le grand dossier de la manne, en gardant partout la même règle de lecture : la réponse du Ciel épouse la qualité de la demande. Le pain, réclamé kahogen parce qu'on ne peut pas vivre sans lui, tombe le matin, quand on a le temps de l'apprécier ; de là, la Torah tire une derekh erets du repas -- la viande le soir, mais à la lumière de la torche -- et Rav Aha bar Yaakov rappelle qu'avant Moché on mangeait comme des poules picorant dans le fumier, jusqu'à ce qu'il fixe des horaires.
Viennent ensuite deux lectures consonantiques du verset des cailles, vayishtehou lu vayishhatou et chatoah lu chahout ; Rabbi les refuse et tire au passage la source la plus classique de la Torah orale : vezavahta kaacher tsivitikha, alors qu'aucun mode d'emploi de la chehita n'est écrit -- d'où les deux simanim, l'oesophage et la trachée, la majorité d'un seul pour l'oiseau et la majorité des deux pour la behema. Suivent le goût de la manne selon l'âge -- pain aux jeunes gens, huile aux vieillards, miel aux nourrissons --, le classement des quatre selav, la caille qui gonflait au point d'emplir un four et d'imprégner treize galettes, et les amoraim à qui le Ciel en faisait trouver entre les jarres ou entre les bûches, jusqu'au jour où Rava comprend, à la voix d'un enfant lisant un verset, que son maître Rav Hisda est mort : c'est par le mérite du maître que mange le disciple.
La seconde moitié est consacrée à une seule thèse et à son épreuve. La manne était rangée entre deux couches de rosée, comme dans un coffret ; elle était mehouspas, ce qui fond sur la paume ou ce qui s'absorbe dans les deux cent quarante-huit membres -- compte qui ne tombe juste, remarque Rav Nahman bar Yitshak, que sur l'orthographe défective du texte.
Sur le verset le'hem abirim, Rabbi Akiva lit le pain des anges et Rabbi Yichmael le lui refuse net -- Akiva, tu t'es trompé -- en substituant evarim, les membres : un pain sans aucun déchet. Reste alors à sauver le verset de la pelle et de la sortie hors du camp, ce que la guemara fait de trois manières : les denrées des marchands des nations, celles venues d'outre-mer, ou -- pour Rabbi Elazar ben Perata, qui tient que la manne dissipait même celles-là -- une dégradation postérieure à la faute, où le Saint béni soit-Il annonce trois parsaot de marche, exactement la longueur du camp mesurée par Rabba bar bar Hana, puisqu'on ne pouvait sortir ni devant ni sur les côtés mais seulement derrière.
La preuve décisive vient de la plainte elle-même : y a-t-il un né de femme qui fasse entrer sans faire sortir ? L'amud se coupe sur un davar aher qui relira le même verset non plus sur abirim mais sur ich, l'homme.
Le pain, qu'ils ont demandé comme il convient (kahogen) -- il leur a été donné comme il convient. De là, la Torah a enseigné la derekh erets (la conduite juste) : que l'homme ne mange de viande que la nuit.
Mais Abaye n'a-t-il pas dit : celui qui a un repas, qu'il ne le mange que de jour ! -- Nous voulons dire : quelque chose comme le jour. Rav Aha bar Yaakov a dit : au début, Israël ressemblait à des poules qui picorent dans le tas d'ordures, jusqu'à ce que vienne Moché et qu'il leur fixe une heure de repas.
Suite directe de 75a. La guemara opposait la viande, réclamée chelo kahogen (le ventre plein, par caprice) et donnée chelo kahogen -- à la tombée de la nuit, quand il est trop tard pour l'accommoder -- et le pain, demandé kahogen parce qu'on ne peut pas vivre sans lui, et donné kahogen : le matin, quand on a tout le temps de le préparer. La réponse du Ciel épouse la qualité de la demande.
De ce détail horaire, la guemara tire une règle de derekh erets : la viande se mange le soir. Objection d'Abaye : on ne doit manger qu'en plein jour -- règle qu'il énonce ailleurs à propos des aveugles, qui mangent sans être rassasiés faute de voir leur nourriture. La réponse tient en deux mots : keein yemama, quelque chose comme le jour -- il suffit d'une lumière abondante, celle de la torche selon Rachi.
Rav Aha bar Yaakov ferme la séquence par une image forte : avant Moché, Israël mangeait comme des poules qui picorent dans le fumier -- au hasard, dès qu'il y avait quelque chose. Fixer une heure de repas, matin et soir, c'est le passage de l'ingestion à la civilisation.
"La viande était encore entre leurs dents" (Bamidbar 11:33) -- et il est écrit : "jusqu'à un mois de jours" (Bamidbar 11:20). Comment cela ?
Les moyens (benonim) sont morts immédiatement ; les méchants souffraient et duraient jusqu'à un mois de jours.
Deux versets décrivent la fin des plaignants de Kivrot haTaava, et ils se contredisent sur le calendrier : l'un fait mourir sur-le-champ, la viande encore entre les dents ; l'autre étale la chose sur un mois entier. La guemara résout non par une harmonisation chronologique, mais par une distribution des personnes : deux catégories, deux sorts.
Le renversement est à noter : ce sont les benonim -- les moyens -- qui meurent aussitôt, et les rechaim -- les méchants -- qui durent un mois. Le sursis n'est pas une faveur : il est le prolongement de la souffrance. Mourir vite est ici la part la plus douce.
"Et ils les étendirent (vayishtehou)" (Bamidbar 11:32) -- Reich Lakich a dit : ne lis pas <i>vayishtehou</i> mais <i>vayishhatou</i> : cela enseigne que les ennemis d'Israël (euphémisme pour Israël lui-même) se sont rendus passibles d'égorgement. "Étendu (chatoah)" -- on a enseigné au nom de Rabbi Yehochoua ben Korha : ne lis pas <i>chatoah</i> mais <i>chahout</i> : cela enseigne qu'il est descendu pour Israël, avec la manne, une chose qui requiert la chehita (abattage rituel).
Rabbi a dit : est-ce donc de là que tu l'apprends ? N'est-il pas déjà dit : "Il fit pleuvoir sur eux de la viande comme la poussière, et comme le sable (de la mer) des oiseaux ailes" (Tehilim 78:27) ?
Deux al tikri successifs sur la même racine consonantique. Le verset dit que le peuple étendit les cailles autour du camp -- vayishtehou ; Reich Lakich permute les lettres en vayishhatou, ils furent égorgés : la demande de viande les rendait passibles de mort. Le sonehem chel Israël, les ennemis d'Israël, est un euphémisme classique : la guemara évite de dire le malheur d'Israël en clair.
Le second al tikri est de nature différente : de chatoah (étendu) à chahout (égorgé), on tire une donnée halakhique -- avec la manne descendait quelque chose qui exige la chehita, c'est-à-dire de la volaille. Rabbi refuse le procédé : pourquoi torturer un mot alors qu'un verset le dit explicitement, ouf kanaf, des oiseaux ailes ? La suite (segment 3) montrera ce que Rabbi fait alors du mot chatoah.
Et il a été enseigné : Rabbi dit : "tu égorgeras ... comme je te l'ai ordonné" (Devarim 12:21) -- cela enseigne que Moché a reçu un commandement sur l'oesophage (vecht) et sur la trachée (kane), sur la majorité de l'un pour l'oiseau et sur la majorité des deux pour l'animal domestique. Alors que vient enseigner "chatoah" ?
Cela enseigne qu'elle descendait pour eux par nappes et par nappes (michtihin michtihin).
Le seul passage franchement halakhique d'un amud aggadique -- et il est capital : c'est l'une des sources classiques de la Torah orale. Le verset dit vezavahta kaacher tsivitikha, tu égorgeras comme je te l'ai ordonné ; or, souligne Rachi, aucun mode d'emploi de l'abattage n'est écrit dans la Torah. Le kaacher tsivitikha renvoie donc nécessairement à un enseignement reçu oralement au Sinaï.
Son contenu est énoncé ici en trois clauses : les deux simanim, la trachée (kane) et l'oesophage (vecht) ; pour l'oiseau, rov ehad -- la majorité d'un seul suffit ; pour la behema, rov chenayim -- la majorité des deux est requise.
Ce faisant, Rabbi reprend le mot chatoah à Rabbi Yehochoua ben Korha et lui rend son sens propre : la caille tombait en nappes, michtihin michtihin, étalée sur le sol -- comme des litières, précise Rachi.
Il est écrit "pain" (Chemot 16:4), il est écrit "huile" (Bamidbar 11:8), et il est écrit "miel" (Chemot 16:31). Rabbi Yossi be-Rabbi Hanina a dit : pour les jeunes gens -- du pain ; pour les vieillards -- de l'huile ; pour les nourrissons -- du miel.
Trois versets donnent trois natures à la manne, incompatibles à première vue : un pain, un goût de gâteau à l'huile (lechad hachamen), un goût de beignet au miel. La solution n'est pas chronologique mais personnelle : la même substance n'a pas la même nature selon qui la mange.
La répartition suit la physiologie des âges : le pain nourrit le jeune homme, l'huile convient au vieillard, le miel au nourrisson. La manne n'est donc pas un aliment unique donné à tous, mais un aliment ajusté à chacun -- ce qui prépare tout le dossier à venir sur son absorption intégrale dans le corps.
Le Ben Yehoyada remarque que l'ordre retenu par la guemara -- pain, huile, miel -- n'est pas celui des versets, et qu'il est inscrit dans le mot même du verset : LeChaD, acronyme de Le'hem, Chemen, Devach.
Il est écrit "chelav" (avec un chin) et nous lisons "selav" (avec un samekh) ? Rabbi Hanina a dit : les justes le mangent dans la tranquillité (chalva) ; les méchants le mangent, et il leur paraît comme des ronces (silvin).
Le mot selav présente un écart entre le ketiv (ce qui est écrit, avec un chin) et le keri (ce qui est lu, avec un samekh). Rabbi Hanina refuse de choisir : les deux orthographes sont vraies, mais pas pour les mêmes personnes.
Le ketiv par chin renvoie à chalva, la tranquillité : c'est la caille des justes. Le keri par samekh renvoie à silvin, les ronces en araméen selon Rachi : c'est la caille des méchants. La même viande, exactement la même, est douceur ou piqûre -- la nourriture ne change pas, celui qui la reçoit change tout.
Rav Hanan bar Rava a dit : il y a quatre espèces de selav, et les voici : chikhli, kivli, passyoni et selav. La meilleure de toutes : le chikhli ; la plus médiocre de toutes : le selav.
Et elle était comme un passereau ; on la mettait au four, elle gonflait et remplissait le four ; on la posait sur treize galettes, et la dernière ne se mangeait qu'en mélange.
La guemara classe quatre volatiles de la famille du selav, du meilleur au plus médiocre -- et place au dernier rang celui-là même qui tomba au désert. Le détail n'est pas gastronomique : il prépare l'argument. Si la plus médiocre des quatre était déjà telle qu'on va le décrire, on mesure ce que le peuple a rejeté.
Suit la description : de la taille d'un passereau, elle gonflait au four -- de graisse, précise Rachi -- jusqu'à l'emplir entièrement. Posée sur une pile de treize galettes, sa graisse traversait toute la pile : même la dernière en était si imprégnée qu'on ne pouvait la manger seule, mais seulement mélangée à autre chose.
Rav Yehouda en trouvait entre ses jarres ; Rav Hisda en trouvait entre ses bûches. À Rava, son métayer lui en apportait chaque jour.
Un jour, il n'en apporta pas. Il dit : qu'est-ce que cela ?
Il monta sur le toit, et entendit un enfant qui disait : "J'ai entendu, et mes entrailles ont frémi" (Havakouk 3:16). Il dit : apprends de là que Rav Hisda est mort -- car c'est grâce au maître que le disciple mange.
Trois amoraim recevaient de la caille sans l'avoir cherchée : Rav Yehouda la trouvait entre ses jarres de vin, Rav Hisda entre ses bûches, et Rava la recevait chaque jour de son métayer. Rachi le dit sans détour : on les lui procurait depuis le Ciel.
Le jour où la livraison s'interrompt, Rava ne conclut pas à un aléas agricole. Il monte sur le toit et prend pour signe la voix d'un enfant lisant un verset -- procédé classique du bat kol par le verset entendu. Le verset choisi dit le tremblement des entrailles à l'annonce d'un malheur.
Sa déduction lie le don à la chaîne du maître au disciple : Rav Hisda était le beau-père et le maître de Rava (Rachi). Tant que le maître vivait, le disciple mangeait à son mérite -- oubdil rabba akhil talmida. Le maître mort, la caille cesse.
Il est écrit : "et la couche de rosée monta" (Chemot 16:14), et il est écrit : "et quand la rosée descendait ... la manne descendait sur elle" (Bamidbar 11:9) ? Rabbi Yossi be-Rabbi Hanina a dit : de la rosée en haut et de la rosée en bas -- elle avait l'air d'être posée dans un coffret.
Nouvelle contradiction de versets, sur la position relative de la manne et de la rosée. Le premier verset fait monter la couche de rosée pour découvrir la manne : la rosée était donc au-dessus. Le second fait descendre la manne sur la rosée : la rosée était donc en dessous.
La réponse ne choisit pas : il y avait deux couches, l'une au-dessus, l'autre en dessous. L'image retenue est domestique et précise -- koufsa, un coffret : la manne était rangée, protégée, servie propre. Le Ben Yehoyada y lit un compte : deux fois tal [39] font le'hem [78], le pain venu des cieux.
"Fin et granuleux (mehouspas)" (Chemot 16:14) -- Reich Lakich a dit : une chose qui fond (mah) sur la paume (pass) de la main. Rabbi Yo'hanan a dit : une chose qui est absorbée dans les deux cent quarante-huit membres. -- Mais mehouspas fait davantage ! -- Rav Nahman bar Yitshak a dit : il est écrit "mehaspas" (sans vav).
Deux lectures du mot rare mehouspas. Reich Lakich le traite en notarikon (Rachi) : mah + pass, ce qui fond sur la paume de la main -- une substance si fine qu'elle se dissout au contact. Rabbi Yo'hanan le traite en guematria : 248, le nombre des membres du corps, et donc une substance entièrement absorbée -- elle ne ressort pas des intestins, précise Rachi.
La guemara vérifie le compte et le trouve faux : mem 40, het 8, vav 6, samekh 60, pe 80, samekh 60 = 254. Rav Nahman bar Yitshak sauve la lecture par l'orthographe du texte : le mot est écrit en ktiv haser, sans vav -- 254 moins 6 = 248. La derasha ne tenait pas sur le mot prononcé mais sur le mot écrit.
Nos maîtres ont enseigné : "l'homme a mangé un pain d'abirim" (Tehilim 78:25) -- un pain que mangent les anges du service ; ce sont les paroles de Rabbi Akiva. Et lorsque ces paroles furent rapportées devant Rabbi Yichmael, il leur dit : allez et dites à Akiva : Akiva, tu t'es trompé !
Les anges du service mangent-ils donc du pain ? N'est-il pas déjà dit : "je n'ai pas mangé de pain et je n'ai pas bu d'eau" (Devarim 9:9) !
Mais alors, comment vais-je maintenir "abirim" ? -- un pain qui était absorbé dans les deux cent quarante-huit membres (evarim).
Le mot abirim signifie les puissants. Rabbi Akiva y lit les anges du service : la manne serait littéralement le pain des anges, et Israël en aurait mangé. Rabbi Yichmael répond par une des formules les plus abruptes du Talmud -- Akiva, tu t'es trompé -- et son argument est un kal vahomer implicite : Moché, monté en haut quarante jours, n'y a pas mangé de pain ; à plus forte raison les anges n'en mangent pas.
Sa contre-lecture est phonétique : abirim se lit evarim, les membres. La manne est alors un pain intégralement absorbé dans les 248 membres -- c'est la lecture déjà donnée par Rabbi Yo'hanan au segment précédent, et elle devient ici la thèse centrale : la manne ne laissait aucun déchet.
C'est cette thèse que les segments 11 à 15 vont soumettre à l'objection du verset de la pelle.
Mais alors, comment vais-je maintenir : "tu auras une pelle parmi tes armes (et lorsque tu sortiras au dehors ...)" (Devarim 23:14) ? -- Il s'agit des choses que les marchands des nations du monde leur vendaient.
L'objection est matérielle et décisive : la Torah ordonne au soldat du camp d'emporter une pelle pour couvrir ses excréments, et d'aller hors du camp. Il y avait donc bien un déchet corporel au désert -- ce qui semble ruiner la thèse du pain intégralement absorbé.
La réponse déplace la source du déchet : il ne venait pas de la manne, mais des denrées achetées aux marchands des nations. La thèse du segment 10 est ainsi maintenue telle quelle -- la manne ne produit rien, mais elle ne rend pas non plus inoffensif ce qui n'est pas elle.
Rabbi Elazar ben Perata dit : même les choses que les marchands des nations du monde leur vendaient, la manne les dissipait. Mais alors, comment vais-je maintenir "tu auras une pelle parmi tes armes" ? -- Après qu'ils se furent corrompus, le Saint béni soit-Il dit : moi, j'avais dit qu'ils seraient comme les anges du service ; maintenant, je vais les faire peiner sur trois parsaot.
Rabbi Elazar ben Perata radicalise la thèse : la manne dissipait (mefigan) même les denrées étrangères. Rien du tout, donc, ne subsistait -- et la réponse du segment 11 lui est fermée.
Il doit alors rendre compte autrement du verset de la pelle, et il le fait par une périodisation historique : l'état premier était celui des anges, sans aucun déchet ; le verset ne vaut qu'après la faute -- la plainte contre le le'hem haklokel, le pain misérable (Rachi, Bamidbar 21:5).
La peine est mesurée au reproche : j'avais dit que vous seriez comme des anges, maintenant vous marcherez trois parsaot. Le détail géographique n'est pas rhétorique : le segment suivant le vérifie sur le terrain.
Comme il est écrit : "et ils campèrent au bord du Yarden, depuis Beit haYechimot jusqu'à Avel haChitim" (Bamidbar 33:49), et Rabba bar bar Hana a dit : moi-même j'ai vu cet endroit, et il faisait trois parsaot. Et on a enseigné : lorsqu'ils se soulageaient, ils ne se soulageaient ni devant eux, ni sur leurs côtés, mais derrière eux.
Les trois parsaot ne sont pas une image : la guemara les mesure. Le verset donne les deux bornes du campement au bord du Yarden, et Rabba bar bar Hana -- connu pour ses témoignages de voyageur -- certifie avoir vu l'endroit : trois parsaot, soit douze mil.
La baraita ajoute la contrainte qui rend la peine effective. On ne pouvait sortir ni devant ni sur les côtés, parce qu'on ignorait de quel côté les nuées allaient reprendre la marche (Rachi) : ces zones pouvaient devenir le prochain campement. Restait le derrière, terrain déjà parcouru, où l'on ne reviendrait jamais.
Conséquence arithmétique : celui qui campait à l'avant devait traverser tout le camp -- exactement les trois parsaot annoncées par la sanction du segment précédent.
"Et maintenant, notre âme est desechee, il n'y a rien du tout" (Bamidbar 11:6). Ils dirent : cette manne finira par gonfler dans nos entrailles -- y a-t-il un né de femme qui fasse entrer sans faire sortir ?
La guemara produit ici sa meilleure preuve, et elle vient de la bouche des plaignants eux-mêmes. Le verset "notre âme est desechee, il n'y a rien du tout" est relu comme une inquiétude physiologique : une nourriture qui ne ressort jamais finira par gonfler dans les entrailles.
L'argument est imparable : la plainte n'aurait aucun sens si la manne produisait un déchet ordinaire. En se plaignant, ils attestent la thèse -- ein kol, il n'y a rien du tout, rien qui sorte.
Et lorsque ces paroles furent rapportées devant Rabbi Yichmael, il leur dit : ne lis pas "abirim" mais "evarim" -- une chose qui est absorbée dans les deux cent quarante-huit membres. Mais alors, comment vais-je maintenir "tu auras une pelle parmi tes armes" ? -- Par les choses qui leur venaient des pays d'outre-mer.
Reprise de la position de Rabbi Yichmael, avec une variante dans la source du déchet : non plus les marchands des nations, mais les denrées venues d'outre-mer. La structure logique est celle du segment 11 -- la manne n'agit que sur elle-même -- et elle s'oppose frontalement à Rabbi Elazar ben Perata, pour qui la manne dissipait aussi le reste.
La nafka mina est nette : pour Rabbi Yichmael, la pelle a toujours été nécessaire ; pour Rabbi Elazar ben Perata, elle est une dégradation postérieure à la faute.
Note d'édition : la glose du Ben Yehoyada rattachée ici par Sefaria porte en réalité sur un passage ultérieur du traité -- hamra verehani pikhin, le vin et les parfums rendent perspicace. Elle est traduite telle quelle.
Autre explication : "l'homme a mangé un pain d'abirim" (Tehilim 78:25) --
L'amud se coupe sur un davar aher : une troisième lecture du même verset, dont la suite est en 76a. Le mot sur lequel elle portera n'est plus abirim mais ich, l'homme -- lu comme un individu déterminé.
Le Ben Yehoyada, qui commente déjà la suite, en donne la clé : cet ich est Yehochoua, pour qui descendait de la manne à la mesure de tout Israël -- non en quantité, précise-t-il, mais en qualité spirituelle.
Texte hébreu et araméen vocalisé : édition numérique William Davidson du Talmud Koren Noé, via Sefaria (licence CC BY-NC). Traduction française, notes et schémas : Chiourim BA (licence CC BY 4.0).