Yoma 76a -- Les soixante amot de la manne et le retour à la michna : cinq versets pour six afflictions, ou comment boire entre dans manger

Yoma 76a

Sougya : L'amud referme le grand dossier de la manne et ramène la massekhet à son sujet propre, le jeûne de Kippour. Il s'ouvre sur la dernière question du verset le'hem abirim akhal ich : qui est cet homme au singulier ?

Yehochoua, répond la guemara, resté seul quarante jours au pied du Sinaï et qui recevait à lui seul la portion de tout Israël -- gezera chava sur le mot ich, refusée à Moché parce que son verset dit vehaich et qu'un mot augmenté n'est plus le même mot. Viennent ensuite la question des disciples de Rabbi Chimon bar Yohai -- pourquoi une livraison quotidienne plutôt qu'annuelle ? -- et la parabole du roi dont le fils unique ne vient le saluer qu'aux jours de pension : c'est le manque à venir, non l'abondance reçue, qui tourne le cœur vers celui qui donne ; deux raisons plus concrètes suivent, la manne mangée chaude et le poids qu'on n'a pas à porter en chemin, et le Ben Ich Haï lit dans ces trois raisons les initiales du mot le'hem.

Le cœur de la première moitié est une scène : Rabbi Elazar HaModai avance devant Rabbi Tarfon et Rabbi Yichmael que la manne s'amoncelait sur soixante amot, et Rabbi Tarfon l'accuse de ramasser des paroles. La réponse -- mikra ani doresh -- est un raisonnement en trois temps : le verset du déluge oblige à distinguer l'abîme qui monte et les quinze amot qui tombent du ciel ; le châtiment passe par deux aroubot, le bien par deux daltot valant chacune quatre aroubot ; et la mesure du bien l'emporte toujours sur celle du châtiment.

Quatre fois quinze font soixante. Issi ben Yehouda va dans le même sens avec la manne visible des rois d'orient et d'occident, et Abaye greffe sur le verset kossi revaya les deux cent vingt et un log de la coupe de David.

L'objection ha lo damya -- quarante jours contre une heure, le monde entier contre Israël seul -- tombe d'elle-même dès qu'on comprend qu'il ne s'agissait pas d'un calcul de débit mais d'une gezera chava sur le mot ouverture. La seconde moitié revient à la michna.

Rav Hisda adosse les afflictions de Kippour à cinq mentions de l'inouy dans la Torah, mais la michna en compte six : la solution est que boire est déjà compris dans manger. Reich Lakich le prouve par le tiroch du verset du maasser cheni, appelé ve akhalta ; on lui objecte l'anigron, cette sauce de jus de bettes où l'on verse du vin et qui se mange vraiment.

Rav Aha bar Yaakov produit alors le mot chekhar -- ce qui enivre -- car un vin dilué n'enivre plus. L'amud se coupe sur la dernière objection, ouverte et non résolue : et si chekhar désignait un aliment enivrant, la figue sèche de Kei'la ?

Le Roch, en marge, tire de tout ce montage une conclusion halakhique de première importance : ces derachot ne sont que des asmakhta, et hors le manger et le boire, les afflictions de Kippour sont d'ordre rabbinique.

Yoma 76a : le fil du daf Fin du dossier de la manne, puis retour à la michna : les cinq inouyim de Kippour A -- Seg 0 : qui est le ich du verset le'hem abirim C'est Yehochoua : resté seul quarante jours au pied du Sinaï, il recevait à lui seul autant de manne que tout Israël. Gezera chava ich / ich (Bamidbar 27:18). On refuse Moché : son verset dit vehaich -- on ne dérive pas ich de vehaich. B -- Seg 1 à 3 : pourquoi la manne tombait-elle chaque jour ? Rabbi Chimon bar Yohai : le fils dont la pension est annuelle ne vient qu'une fois l'an ; la pension quotidienne le ramène chaque jour. Deux autres raisons : on la mangeait chaude, et il fallait éviter le poids à porter en chemin. C -- Seg 4 à 7 : les soixante amot de Rabbi Elazar HaModai Rabbi Tarfon l'accuse de ramasser des mots. Réponse : je lis un verset. Le déluge à 15 amot par deux arubot ; la manne passe par deux portes, soit huit arubot -- quatre fois plus. La mesure du bien est plus grande que celle du châtiment. D -- Seg 8 et 9 : Issi ben Yehouda, la coupe de David, et l'objection La manne montait jusqu'à être vue des rois d'orient et d'occident ; kossi revaya vaut 221 log. Puis : ha lo damya -- quarante jours contre une heure, le monde entier contre Israël seul. Réponse : gezera chava petiha / petiha. E -- Seg 10 et 11 : retour à la michna -- cinq inouyim contre six Rav Hisda adosse les cinq inouyim aux cinq versets de la Torah. Mais la michna en compte six ! Réponse : boire est inclus dans manger. Reich Lakich le prouve par tirochekha, le vin appelé ve akhalta. F -- Seg 12 à 14 : la preuve est attaquée deux fois Peut-être le vin était-il mange en anigron, une sauce de jus de bettes ? Alors Rav Aha bar Yaakov produit chekhar -- ce qui enivre, et on ne s'enivre pas en mangeant. Dernière objection, ouverte sur 76b : et la figue de Kei la, qui enivre elle aussi et se mange ? L'amud se coupe au milieu de la baraita du kohen entré dans le Mikdach.
Le parcours de l amud : la fin du dossier de la manne, puis le retour à la michna de Kippour et la thèse que boire est compris dans manger.
Comment Rabbi Elazar HaModai arrive à soixante amot Un raisonnement en trois temps : le sol du déluge, le rapport arubot / portes, la règle mida tova merouba 1. Le déluge -- mesure de châtiment Verset : quinze amot par-dessus, les eaux ont dominé. Impossible : quinze dans la vallée, quinze dans la plaine, quinze sur les monts ? L'eau ne tient pas en gradins. Et l'arche, comment aurait-elle navigué ? Donc : l'abîme a d'abord égalise l'eau aux montagnes, puis quinze amot sont tombées du ciel par-dessus. 2. La manne -- mesure de bien Châtiment : ve aroubot hachamayim niftahou -- deux arubot, deux lucarnes seulement. Bien : ve daltei chamayim patah -- deux portes. Or une porte vaut quatre arubot en surface. Deux portes = huit arubot = quatre fois deux arubot. 15 amot x 4 = 60 amot de manne. x4 Le principe qui autorise le passage : mida tova merouba mimidat pouranout La mesure du bien dépasse celle du châtiment -- de cinq cents fois selon Rachi (notser 'hessed la alafim contre al chilechim ve al ribeim). À fortiori elle n'est pas moindre. L'objection du seg 9 : ha lo damya a) Le déluge : 15 amot en quarante jours. La manne : une seule heure par jour. -- moins b) Le déluge : pour le monde entier. La manne : pour Israël seul. -- beaucoup plus Les deux écarts jouent en sens contraire : le compte de soixante ne tient par aucun calcul proportionnel. La réponse : petiha / petiha Rabbi Elazar HaModai ne calcule pas une proportion : il applique une gezera chava sur le mot ouverture. niftahou (déluge) -- patah (manne). Le verset fixe un taux : deux arubot ouvertes = 15 amot. Huit arubot ouvertes = 60 amot. Durée et destinataires ne rentrent pas dans l'équation.
Le raisonnement de Rabbi Elazar HaModai sur les soixante amot : la lecture du verset du déluge, le rapport porte / aruba, et pourquoi l objection ha lo damya ne l atteint pas.
Cinq versets, six interdits : le compte de la michna Rav Hisda adosse chaque inouy à une mention de ve initem et nafchoteikhem dans la Torah Les cinq versets (ordre de Rav Hisda) 1. ouve assor -- Bamidbar 29:7 (Pinhas) 2. akh be assor -- Vayikra 23:27 (Emor) 3. chabbat chabbaton -- Vayikra 23:32 (Emor) 4. ve chabbat chabbaton -- Vayikra 16:31 (Ahare Mot) 5. ve hayta lakhem -- Vayikra 16:29 (Ahare Mot) Tossefot : l'ordre remonte la Torah à l'envers, et le n5 précède même le n4 dans le texte. Raison : ouve assor est la source du sens d'inouy (74b), il passe donc en tête. Les six interdits de la michna 1. akhila -- manger 2. chetiya -- boire 3. rehitsa -- se laver 4. sikha -- s'oindre 5. neilat hasandal -- porter la sandale 6. tachmich hamita -- les rapports conjugaux Six items, cinq versets : il manque un verset. La solution : chetiya biklal akhila -- boire est déjà compris dans manger Un seul verset couvre donc les deux premiers interdits : akhila et chetiya forment un seul inouy. Six items -- un = cinq inouyim = cinq versets. Cette thèse n'est pas une commodité de comptage : Reich Lakich puis Rav Aha bar Yaakov vont devoir la prouver par le texte, et elle sera attaquée deux fois. Ce que Tossefot ajoute -- pourquoi cinq versets et non six Il y a en réalité six mentions de l'inouy dans les versets de Kippour : deux dans Ahare Mot, trois dans Emor, une dans Pinhas. Mais l'une d'elles -- ki kol hanefech acher lo teouneh, quiconque ne s'affligera pas -- n'est pas un ordre : c'est une menace de karet. Rav Hisda ne compte que les impératifs : teanou et ve initem. On retrouve exactement cinq. Le Roch, lui, tire de ce montage une conclusion halakhique : ces derachot sont asmakhta -- seuls manger et boire sont de la Torah.
Cinq versets contre six interdits : le montage de Rav Hisda, la remarque de Tossefot sur l ordre, et la conséquence halakhique tirée par le Roch.
1
זֶה יְהוֹשֻׁעַ שֶׁיָּרַד לוֹ מָן כְּנֶגֶד כָּל יִשְׂרָאֵל. כְּתִיב הָכָא ״אִישׁ״, וּכְתִיב הָתָם: ״קַח לְךָ אֶת יְהוֹשֻׁעַ בִּן נוּן אִישׁ אֲשֶׁר רוּחַ בּוֹ״. וְאֵימָא מֹשֶׁה, דִּכְתִיב: ״וְהָאִישׁ מֹשֶׁה עָנָו מְאֹד״? דָּנִין ״אִישׁ״ מִ״אִישׁ״, וְאֵין דָּנִין ״אִישׁ״ מִ״וְהָאִישׁ״.

C'est Yehochoua, pour qui la manne descendait à la mesure de tout Israël. Il est écrit ici "ich" (un homme), et il est écrit là-bas : "prends-toi Yehochoua fils de Noun, un homme (ich) en qui il y a de l'esprit" (Bamidbar 27:18).

Et pourquoi ne pas dire Moché, dont il est écrit : "et l'homme (vehaich) Moché était très humble" (Bamidbar 12:3) ? -- On dérive "ich" de "ich", et on ne dérive pas "ich" de "vehaich".

📜 Rachi (1)
זֶה יְהוֹשֻׁעַ שֶׁעָלָה עִם מֹשֶׁה עַד תְּחוּמֵי הָהָר שֶׁנֶּאֱמַר (שְׁמוֹת כ״ד:י״ג) וַיָּקָם מֹשֶׁה וִיהוֹשֻׁעַ מְשָׁרְתוֹ וַיַּעַל מֹשֶׁה אֶל הַר סִינַי וְהִמְתִּין לוֹ יְהוֹשֻׁעַ שָׁם כָּל מ' יוֹם שֶׁנֶּאֱמַר וַיִּשְׁמַע יְהוֹשֻׁעַ אֶת קוֹל הָעָם בְּרֵעֹה לָמַדְנוּ שֶׁלֹּא הָיָה עִמָּהֶם וְשָׁם הָיָה יוֹרֵד לוֹ מָן כְּנֶגֶד כָּל יִשְׂרָאֵל:
C'est Yehochoua : car il était monté avec Moché jusqu'aux limites du mont, comme il est dit (Chemot 24:13) : "Moché et Yehochoua son serviteur se levèrent, et Moché monta vers la montagne de Dieu" ; et Yehochoua l'y attendit tous les quarante jours, comme il est dit : "et Yehochoua entendit la voix du peuple dans ses clameurs" (Chemot 32:17) -- nous apprenons de là qu'il n'était pas avec eux ; et c'est là-bas que descendait pour lui de la manne à la mesure de tout Israël.
💡 Explication

Fin du dossier ouvert en 75b sur le'hem abirim akhal ich. Le davar aher annonce à la fin de l'amud précédent portait non plus sur abirim mais sur ich : qui est cet homme au singulier, alors que la manne tombait pour tout un peuple ? Réponse : Yehochoua.

L'outil est une gezera chava -- l'analogie verbale entre deux occurrences du même mot dans la Torah. Ici, ich du verset des Tehilim et ich du verset où Hachem désigne Yehochoua comme successeur. L'objection est naturelle : Moché aussi est appelé homme dans un verset célèbre. La réponse montre la rigueur formelle du procédé : le mot de Moché n'est pas ich mais vehaich, avec un vav et un article. Un mot augmenté n'est plus le même mot ; la gezera chava exige l'identité stricte.

Rachi explique le fond de la chose : Yehochoua avait accompagné Moché jusqu'aux abords du mont, puis l'y avait attendu quarante jours, seul, coupé du camp -- la preuve en est qu'il entend le bruit du peuple sans savoir ce qui s'y passe. Un homme, hors du camp, recevant à lui seul la portion de tout Israël : le verset dit littéralement vrai.

🖼️ Schéma
Qui est le ich qui a mangé le le'hem abirim ? Deux candidats, un seul survit -- et ce qui les départage n'est pas leur grandeur, mais une lettre le'hem abirim akhal ICH Yehochoua -- retenu Verset : kah lekha et Yehochoua bin Noun ICH acher roua'h bo (Bamidbar 27:18) Même mot, même forme : ich / ich. Rachi : monté avec Moché jusqu'aux limites du mont, il l'a attendu là quarante jours. Moché -- écarté Verset : ve HA ICH Moché anav meod vehaich, avec vav et article (Bamidbar 12:3) La gezera chava exige l'identité du mot. On dérive ich de ich -- on ne dérive pas ich de vehaich. Yehochoua était seul, hors du camp : sa part de manne tombait pour lui à la mesure de tout Israël.
La gezera chava ich / ich : pourquoi Yehochoua est retenu et Moché écarté, sur la seule différence d'un vav et d'un article.
2
שָׁאֲלוּ תַּלְמִידָיו אֶת רַבִּי שִׁמְעוֹן בֶּן יוֹחַי: מִפְּנֵי מַה לֹא יָרַד לָהֶם לְיִשְׂרָאֵל מָן פַּעַם אַחַת בַּשָּׁנָה? אָמַר לָהֶם: אֶמְשֹׁול לָכֶם מָשָׁל: לָמָּה הַדָּבָר דוֹמֶה? לְמֶלֶךְ בָּשָׂר וָדָם שֶׁיֵּשׁ לוֹ בֵּן אֶחָד, פָּסַק לוֹ מְזוֹנוֹתָיו פַּעַם אַחַת בַּשָּׁנָה, וְלֹא הָיָה מַקְבִּיל פְּנֵי אָבִיו אֶלָּא פַּעַם אַחַת בַּשָּׁנָה. עָמַד וּפָסַק מְזוֹנוֹתָיו בְּכָל יוֹם, וְהָיָה מַקְבִּיל פְּנֵי אָבִיו כָּל יוֹם.

Ses disciples demandèrent à Rabbi Chimon bar Yohai : pourquoi la manne ne descendait-elle pas pour Israël une seule fois par an ? Il leur dit : je vais vous proposer une parabole.

À quoi la chose ressemble-t-elle ? À un roi de chair et de sang qui avait un fils unique.

Il lui fixa sa pension une fois par an -- et le fils ne venait saluer son père qu'une fois par an. Il se leva et lui fixa sa pension chaque jour -- et le fils venait saluer son père tous les jours.

🪔 Ben Yehoyada (1)
שָׁאֲלוּ תַּלְמִידָיו אֶת רַבִּי שִׁמְעוֹן בַּר יוֹחַאי : מִפְּנֵי מַה לֹא הָיָה יוֹרֵד לָהֶם לְיִשְׂרָאֵל מָן פַּעַם אַחַת בַּשָּׁנָה. נִרְאֶה לִי בס"ד נָקֵיט תַּלְמִידָיו וְלֹא אָמַר שֶׁאֵלּוּ בִּסְתָם לְלַמֵּד דְּהַשּׁוֹאֲלִין הָיוּ תַּלְמִידָיו הַמְיֻוחָדִים לוֹ דַּוְקָא שֶׁהֵם לוֹמְדִים עִמּוֹ בְּחֵלֶק הַסּוֹד דְּהָיָה נִרְאֶה לָהֶם עַל פִּי הַסּוֹד דְּרָאוּי שֶׁיָּרַד הַמָּן פַּעַם אַחַת בְּיוֹם רֹאשׁ הַשָּׁנָה שֶׁיֵּשׁ בּוֹ תְּקִיעַת שׁוֹפָר, מִפְּנֵי שֶׁיָּדוּעַ לָהֶם שֶׁבַּשּׁוֹפָר יִהְיֶה מִיתּוּק לְשֹׁורֶשׁ הַמָּן כְּמוֹ שֶׁאָמַר בְּשַׁעַר הַכַּוָּנוֹת, וְלָכֵן רָאוּי שֶׁיֵּרֵד פַּעַם אַחַת בַּשָּׁנָה בַּיּוֹם שֶׁנַּעֲשָׂה תִּיקּוּן וּמִיתּוּק בַּשֹּׁורֶשׁ שֶׁלּוֹ? וְהֵשִׁיב לָהֶם שְׁלֹשָׁה טְעָמִים הָא' בִּשְׁבִיל ה ל ב שֶׁיִּצְפֶּה להקב"ה בְּכָל יוֹם, וְהַב' כְּדֵי שֶׁיֹּאכְלוּ אוֹתוֹ ח ם וְהַג' מִשּׁוּם מ שָׁוֵי, וְרָאשֵׁי תֵּיבוֹת לֵב חַם מַשּׂוֹי הוּא לֶחֶם וְזֶהוּ שֶׁנֶּאֱמַר (שְׁמוֹת טז, ד) 'הִנְנִי מַמְטִיר לָכֶם לֶחֶם מִן הַשָּׁמָיִם וְיָצָא הָעָם וְלָקְטוּ דְּבַר יוֹם בְּיוֹמוֹ' רוֹצֶה לוֹמַר בִּשְׁבִיל שְׁלֹשָׁה אֵלּוּ הָרְמוּזִים בְּאוֹתִיּוֹת לֶחֶם נָתַתִּי אוֹתוֹ לָכֶם דְּבַר יוֹם בְּיוֹמוֹ וְלֹא בְּפַעַם אַחַת בַּשָּׁנָה.
<i>Ses disciples demandèrent à Rabbi Chimon bar Yohai : pourquoi la manne ne descendait-elle pas pour Israël une seule fois par an.</i> Il me semble, avec l'aide du Ciel, que le texte précise <i>ses disciples</i> et ne dit pas simplement "on demanda", pour enseigner que ceux qui interrogeaient étaient précisément ses disciples les plus proches, ceux qui étudiaient avec lui la part du <b>sod</b> (le secret). Car il leur apparaissait, selon le sod, qu'il aurait convenu que la manne descendit une seule fois, le jour de Roch Hachana, où il y a la sonnerie du <b>chofar</b> : ils savaient en effet que c'est par le chofar que se fait l'adoucissement (mitouk) de la racine de la manne, comme il est dit dans le <i>Chaar haKavanot</i> ; il convenait donc qu'elle descendit une fois l'an, le jour où s'accomplit la réparation (tikoun) et l'adoucissement de sa racine. Et il leur répondit trois raisons : la première, à cause du <b>cœur</b> (lev), pour qu'il se tourne vers le Saint béni soit-Il chaque jour ; la deuxième, pour qu'ils la mangent <b>chaude</b> (ham) ; la troisième, à cause du <b>fardeau</b> (massoy). Or les initiales de <i>lev - ham - massoy</i> forment <b>le'hem</b>, le pain. Et c'est ce qui est dit (Chemot 16:4) : "voici que je fais pleuvoir pour vous du pain (le'hem) depuis les cieux, et le peuple sortira et en ramassera la portion de chaque jour en son jour" -- c'est-à-dire : à cause de ces trois choses, indiquées par les lettres de <i>le'hem</i>, je vous l'ai donné jour après jour et non une seule fois par an.
💡 Explication

La question des disciples n'est pas naïve : si le Ciel peut nourrir un peuple pendant quarante ans, pourquoi fractionner ? Une livraison annuelle serait plus commode, et surtout plus rassurante. La réponse de Rabbi Chimon bar Yohai déplace entièrement le problème : la manne n'est pas seulement de la nourriture, c'est un dispositif de relation.

Le machal est construit sur un détail décisif : le fils est unique. Il n'est donc pas question de le mettre en concurrence ni de le punir. Le père veut le voir -- et il découvre que la générosité globale éloigne, tandis que la générosité quotidienne rapproche. La pension annuelle couvre le besoin et supprime du même coup l'occasion de la rencontre.

La leçon est amère autant que douce : c'est le manque à venir, et non l'abondance reçue, qui tourne le cœur vers celui qui donne. Le segment suivant en tirera la conséquence concrète.

🖼️ Schéma
Le machal du roi et de son fils unique La question porte sur la fréquence du don, pas sur sa quantité : la même manne, distribuée autrement Pension une fois l'an roi fils 1 versement Le fils est nourri : rien ne lui manque. Mais il ne vient voir son père qu'une fois. La sécurité dispense de la relation. Le don couvre le besoin et supprime le lien. Pension chaque jour roi fils Le fils reçoit exactement de quoi vivre. Il se présente devant son père chaque jour. L'inquiétude devient une visite. Le don entretient le besoin pour garder le lien. Seg 2 : celui qui avait quatre ou cinq enfants s'inquiétait -- et de là inquiétude, tous tournaient leur cœur vers leur Père au ciel. Deux autres raisons suivent : la manne se mangeait chaude, et un an de provisions aurait été un poids à porter au désert.
Les deux régimes de la parabole : la même somme, deux fréquences -- et deux relations père-fils entièrement différentes.
3
אַף יִשְׂרָאֵל, מִי שֶׁיֵּשׁ לוֹ אַרְבָּעָה וַחֲמִשָּׁה בָּנִים הָיָה דּוֹאֵג וְאוֹמֵר: שֶׁמָּא לֹא יֵרֵד מָן לְמָחָר, וְנִמְצְאוּ כֻּולָּן מֵתִים בָּרָעָב, נִמְצְאוּ כֻּולָּן מְכַווְּנִים אֶת לִבָּם לַאֲבִיהֶן שֶׁבַּשָּׁמַיִם.

De même Israël : celui qui avait quatre ou cinq enfants s'inquiétait et disait -- peut-être la manne ne descendra-t-elle pas demain, et ils mourront tous de faim. Il se trouvait ainsi qu'ils tournaient tous leur cœur vers leur Père qui est au ciel.

💡 Explication

Le nimchal, l'application de la parabole. Le détail des "quatre ou cinq enfants" n'est pas décoratif : plus la charge de famille est lourde, plus l'inquiétude est vive. Le dispositif est donc calibré pour toucher le plus concerné en premier.

Noter l'expression finale : mekhavvenim et libam le'Avihem chebachamayim -- ils dirigeaient leur cœur vers leur Père au ciel. Le mot kavana, direction de l'intention, est le même que celui de la prière. Le texte ne dit pas que l'inquiétude était un bien en soi, mais qu'elle produisait une orientation quotidienne du cœur -- ce que quarante ans de sécurité alimentaire n'auraient jamais produit.

4
דָּבָר אַחֵר: שֶׁהָיוּ אוֹכְלִין אוֹתוֹ כְּשֶׁהוּא חַם. דָּבָר אַחֵר: מִפְּנֵי מַשּׂאוֹי הַדֶּרֶךְ.

Autre explication : parce qu'ils la mangeaient alors qu'elle était chaude. Autre explication : à cause du fardeau du chemin.

💡 Explication

Deux raisons supplémentaires, d'un tout autre ordre que la première. La première était spirituelle ; celles-ci sont pratiques -- et la guemara ne les hiérarchise pas.

Chaude : la manne fraîche du matin n'est pas la même nourriture qu'une réserve stockée. Le fardeau du chemin : Israël se déplaçait au désert ; une année de provisions aurait été un poids à transporter d'étape en étape. La manne, en tombant sur place chaque matin, se rendait à domicile.

Le Ben Ich Haï lit ces trois raisons ensemble : lev, ham, massoy -- cœur, chaud, fardeau -- dont les initiales forment le mot le'hem, pain. La réponse de Rachbi tient donc tout entière dans le nom que le verset donne à la manne.

5
וּכְבָר הָיָה רַבִּי טַרְפוֹן וְרַבִּי יִשְׁמָעֵאל וּזְקֵנִים יוֹשְׁבִין וְעוֹסְקִין בְּפָרָשַׁת הַמָּן, וְהָיָה רַבִּי אֶלְעָזָר הַמּוֹדָעִי יוֹשֵׁב בֵּינֵיהֶן. נַעֲנָה רַבִּי אֶלְעָזָר הַמּוֹדָעִי וְאָמַר: מָן שֶׁיָּרַד לָהֶן לְיִשְׂרָאֵל הָיָה גָּבוֹהַּ שִׁשִּׁים אַמָּה. אָמַר לוֹ רַבִּי טַרְפוֹן: מוֹדָעֵי, עַד מָתַי אַתָּה מְגַבֵּב דְּבָרִים וּמֵבִיא עָלֵינוּ!

Il arriva un jour que Rabbi Tarfon, Rabbi Yichmael et des anciens étaient assis et s'occupaient de la section de la manne, et Rabbi Elazar HaModai était assis parmi eux. Rabbi Elazar HaModai prit la parole et dit : la manne qui descendait pour Israël était haute de soixante amot.

Rabbi Tarfon lui dit : Modai, jusqu'à quand vas-tu ramasser des paroles et nous les amener !

📜 Rachi (1)
עַד מָתַי אַתָּה מְגַבֵּב דְּבָרִים וּמֵבִיא עָלֵינוּ מֵאַיִן לְךָ:
Jusqu'à quand vas-tu ramasser des paroles et nous les amener : d'où tiens-tu cela ?
🪔 Ben Yehoyada (2)
מָן שֶׁיָּרַד לָהֶם לְיִשְׂרָאֵל, הָיָה גָּבוֹהַּ שִׁשִּׁים אַמָּה. נִרְאֶה לִי בס"ד טַעַם לְשִׁשִּׁים שֶׁיָּרַד בִּזְכוּת מֹשֶׁה רַבֵּינוּ ע"ה שֶׁזָּכָה לְבֵינָהּ בְּסוֹד ס' כַּנּוֹדָע. אוֹ יוּבַן שֶׁרָמַז לָהֶם בָּזֶה דְּמַתְּנַת הַמָּן הָיְתָה כְּדֵי שֶׁיִּתְעַסְּקוּ בַּהֲלָכָה שֶׁהִיא מִסְפַּר שִׁשִּׁים. אוֹ יוּבַן בס"ד טַעַם לְמִסְפַּר שִׁשִּׁים לִרְמֹוז בָּזֶה עַל שִׁיעוּר קוֹמָתָם שֶׁל יִשְׂרָאֵל שֶׁתִּהְיֶה לֶעָתִיד מָאתַיִם אַמָּה כְּמוֹ שֶׁאָמְרוּ רַבּוֹתֵינוּ זִ"לִ (סַנְהֶדְרִין ק.) עַל פָּסוּק (וַיִּקְרָא כו, יג) 'וָאוֹלֵךְ אֶתְכֶם קוֹמְמִיּוּת' כִּשְׁתֵּי קוֹמוֹת שֶׁל אָדָם הָרִאשׁוֹן שֶׁהָיָה מֵאָה אַמָּה וְכָתַב בש"מ לְפִי דִּבְרֵי הַתּוֹסָפוֹת זַ"ל בְּבָתְרָא שֶׁכָּתְבוּ קוֹמַת הָאָדָם עַתָּה הִיא שְׁלֹשָׁה אַמּוֹת וּשְׁנֵי טְפָחִים נִמְצָא לֶעָתִיד תִּהְיֶה קוֹמָתָם שִׁשִּׁים פַּעַם עַל שֶׁל עַתָּה עַיֵּין שָׁם. וְלָכֵן שַׁפִּיר רָמַז כָּאן בְּמִסְפַּר שִׁשִּׁים עַל טוֹבָה וּמַעֲלֶה זוֹ שֶׁתִּהְיֶה קוֹמָתָם שִׁשִּׁים פַּעַם עַל שֶׁל עַתָּה.
<i>La manne qui descendait pour Israël était haute de soixante amot.</i> Il me semble, avec l'aide du Ciel, qu'il y a une raison au chiffre soixante : elle descendait par le mérite de Moché notre maître, que la paix soit sur lui, qui mérita la <b>bina</b> (l'intelligence) dans le sod de la lettre <i>samekh</i> (valeur 60), comme on le sait. Ou bien on peut comprendre qu'il leur indiquait par là que le don de la manne avait pour but qu'ils s'occupent de la <b>halakha</b>, dont la valeur numérique est soixante. Ou encore, avec l'aide du Ciel, on peut voir dans le nombre soixante une allusion à la taille qu'auront les hommes d'Israël dans l'avenir : deux cents amot, comme l'ont dit nos maîtres de mémoire bénie (Sanhédrin 100a) sur le verset (Vayikra 26:13) "et je vous ai fait marcher la tête haute (komemiyout)" -- comme deux fois la taille d'Adam haRichon, qui était de cent amot. Et il est écrit dans le <i>Chita Mekoubetset</i>, d'après les paroles de Tossefot de mémoire bénie dans Bava Batra qui ont écrit que la taille de l'homme est aujourd'hui de trois amot et deux tefahim, qu'il se trouve donc que dans l'avenir leur taille sera soixante fois celle d'aujourd'hui -- vois cela. Il a donc bien fait d'indiquer ici, par le nombre soixante, ce bienfait et cette élévation : que leur taille sera soixante fois celle d'à présent.
אָמַר לוֹ רַבִּי טַרְפוֹן : מוֹדָעִי , עַד מָתַי אַתָּה מְגַבֵּב דְּבָרִים , וּמֵבִיא עָלֵינוּ?. יֵשׁ לְהַקְשׁוֹת לְשׁוֹן גִּיבּוּב דְּנָקֵיט כָּאן מַאי הוּא דְּלָא שַׁיָּיךְ גִּיבּוּב אֶלָּא בְּמַלְקֵט וְאוֹסֵף מִכָּאן וּמִכָּאן? וְנִרְאֶה לִי בס"ד דְּרַבִּי טֵרָפוֹן יוֹדֵעַ דַּרְכּוֹ שֶׁל רַבִּי אֶלְעָזָר הַמּוֹדְעִי לַעֲשׂוֹת טְעָמִים מֻורְכָּבִים עַל פִּי רְמָזִים וְכָאן הֵבִין מִדְּבָרָיו שֶׁהוּא מוֹצִיא שִׁיעוּר 'שִׁשִּׁים אַמָּה' עַל פִּי הָרֶמֶז שֶׁהִרְכִּיב מִן הַפְּסוּקִים וְאֶפְשָׁר דְּרַבִּי אֶלְעָזָר גִּילָּה טַעְמוֹ בְּרֶמֶז זֶה בְּפֵירוּשׁ לְרַבִּי טֵרָפוֹן וְלֹא נִזְכַּר בַּשַּׁ"ס לַהֲדֵיהּ וְהוּא דְּהָמָן עִיקַּר שְׁמוֹ (שְׁמוֹת טז, ד) 'לֶחֶם' אַךְ הַכָּתוּב דְּיִמָּהוּ בְּפָרָשַׁת בְּשַׁלַּח (שְׁמוֹת טז, לא) ל'דְּבַשׁ' וּבְפָרָשַׁת בְּהַעֲלוֹתְךָ (בַּמִּדְבָּר יא, ח) דְּיִמָּהוּ לִ'שֶׁמֶן' וְרַבִּי אֶלְעָזָר הַמּוֹדְעִי לָקַח שֵׁם ה' שֶׁמֶן ' [390] מִן בְּהַעֲלוֹתְךָ וְשֵׁם ' דְּבַשׁ ' [306] מִן בְּשַׁלַּח וְעֵרְבָם זֶה בָּזֶה וְנַעֲשׂוּ שְׁנֵיהֶם מִסְפַּר תרצ"ו כְּמִנְיַן ' שִׁשִּׁים אַמָּה ' [696] לְכָךְ דָּרַשׁ שֶׁהָיָה גָּבוֹהַּ 'שִׁשִּׁים אַמָּה' וְאָמַר לוֹ רַבִּי טִרְפוֹן עַד מָתַי אַתָּה מְגַבֵּב דְּבָרִים רוֹצֶה לוֹמַר מְלַקֵּט מִן פָּרָשָׁה זוֹ וּמִן פָּרָשָׁה זוֹ לִבְנוֹת עֲלֵיהֶם חִידּוּשׁ בְּרֶמֶז דְּאֵין רָאוּי לְהוֹלִיד הַקְדָּמָה חֲדָשָׁה מִן הָרֶמֶז, אֶלָּא רַק אִם יֵשׁ לְךָ הַקְדָּמָה יְדוּעָה אֲמִיתִּית תַּעֲשֶׂה לָהּ רֶמֶז בַּכָּתוּב אֲבָל אֵין מוֹצְאִין הַקְדָּמָה חֲדָשָׁה מִן הָרֶמֶז. וְהֵשִׁיב לוֹ מִקְרָא אֲנִי דּוֹרֵשׁ וְכוּ' וְכַוָּנָתוֹ כִּדְמַסִּיק הַשַּׁ"ס שֶׁיֵּשׁ לוֹ גְּזֵרָה שָׁוָה דִּפְתִיחָה פְּתִיחָה וְאִם כֵּן זֶה הַדָּבָר שֶׁל שִׁשִּׁים אַמָּה הוּא אֲמִיתִּי וְיָדוּעַ וְאָנֹכִי עָשִׂיתִי לוֹ רֶמֶז בְּהַרְכָּבָה זוֹ לְאַסְמַכְתָּא.
<i>Rabbi Tarfon lui dit : Modai, jusqu'à quand vas-tu ramasser des paroles et nous les amener ?</i> Il y a une difficulté : pourquoi employer ici le terme de <b>guibouv</b> (ramassage), qui ne convient qu'à celui qui glane et rassemble de-ci de-là ? Il me semble, avec l'aide du Ciel, que Rabbi Tarfon connaissait la manière de Rabbi Elazar HaModai, qui composait des raisons combinées à partir de <b>remazim</b> (indices) ; et il a compris de ses paroles qu'il tirait la mesure de "soixante amot" d'un remez qu'il avait composé à partir des versets. Il est possible que Rabbi Elazar ait explicitement révélé ce remez à Rabbi Tarfon, sans que le Talmud le mentionne. Le voici : le nom principal de la manne est <i>le'hem</i>, pain (Chemot 16:4) ; mais l'Écriture l'a comparée, dans la section de Bechalah (Chemot 16:31), au <b>miel</b> (devach), et dans la section de Behaalotekha (Bamidbar 11:8), à l'<b>huile</b> (chemen). Rabbi Elazar HaModai a pris le nom <i>chemen</i> [390] de Behaalotekha et le nom <i>devach</i> [306] de Bechalah, les a combinés, et les deux ensemble font le nombre 696, comme la valeur numérique de <i>chichim ama</i>, soixante amot [696]. C'est pourquoi il a exposé qu'elle était haute de "soixante amot". Et Rabbi Tarfon lui a dit : jusqu'à quand vas-tu ramasser des paroles -- c'est-à-dire glaner de cette section et de cette autre pour bâtir dessus une nouveauté par un remez ! Car il ne convient pas d'engendrer une prémisse nouvelle à partir d'un remez : c'est seulement si tu possèdes une prémisse connue et véritable que tu peux lui trouver un remez dans le texte ; mais on ne découvre pas une prémisse nouvelle à partir d'un remez. Et il lui répondit : "j'interprète un verset", etc. -- son intention étant, comme le conclut le Talmud, qu'il possède une <b>gezera chava</b> de <i>petiha</i> à <i>petiha</i> ; si bien que cette chose des soixante amot est véritable et établie, et que moi je lui ai seulement fait ce remez par cette combinaison, à titre d'asmakhta (appui).
💡 Explication

Une scène, non une simple citation : un groupe de tanaim assis à étudier la section de la manne, et Rabbi Elazar HaModai parmi eux -- la formulation le place déjà un peu à part.

Le verbe employé par Rabbi Tarfon est violent : megabev devarim, ramasser des paroles comme on ratisse de la paille éparse. Rachi le glose en une question sans détour : d'où tiens-tu cela ? Le reproche n'est pas que le chiffre soit invraisemblable, mais qu'il paraisse sorti de nulle part -- une composition de bribes sans source.

Le Ben Ich Haï propose une reconstitution remarquable : Rabbi Elazar aurait effectivement produit un remez, un indice par guematria, en combinant les noms donnés à la manne dans deux sections différentes -- d'où le mot ramasser. Et il formule au passage une règle de méthode : on ne fait pas naître une thèse nouvelle d'un remez ; on utilise un remez pour appuyer une thèse déjà établie par ailleurs. C'est exactement ce que va faire Rabbi Elazar dans les segments suivants -- mikra ani doresh, j'interprète un verset.

6
אָמַר לוֹ: רַבִּי, מִקְרָא אֲנִי דּוֹרֵשׁ: ״חֲמֵשׁ עֶשְׂרֵה אַמָּה מִלְמַעְלָה גָּבְרוּ הַמָּיִם וַיְכֻסּוּ הֶהָרִים״, וְכִי חֲמֵשׁ עֶשְׂרֵה אַמָּה בָּעֵמֶק, (חֲמֵשׁ עֶשְׂרֵה בַּשְּׁפֵלָה,) חֲמֵשׁ עֶשְׂרֵה בֶּהָרִים? וְכִי מַיָּא שׁוּרֵי שׁוּרֵי קָיְימִי. וְעוֹד: תֵּיבָה הֵיכִי סַגְיָא? אֶלָּא, נִבְקְעוּ כָּל מַעְיְנֹות תְּהוֹם רַבָּה עַד דְּאַשְׁווֹ מַיָּא בַּהֲדֵי טוּרֵי, וַהֲדַר ״חֲמֵשׁ עֶשְׂרֵה אַמָּה מִלְמַעְלָה גָּבְרוּ הַמָּיִם״.

Il lui dit : Rabbi, j'interprète un verset ! "Quinze amot par-dessus, les eaux ont dominé, et les montagnes furent couvertes" (Berechit 7:20).

Or est-ce quinze amot dans la vallée, (quinze dans la plaine,) quinze sur les montagnes ? Les eaux se tiennent-elles donc par rangées, par rangées ?

Et en outre : comment l'arche naviguait-elle ? Il faut donc dire : toutes les sources du grand abîme se fendirent jusqu'à ce que les eaux fussent au niveau des montagnes, et alors seulement "quinze amot par-dessus, les eaux ont dominé".

📜 Rachi (2)
חֲמֵשׁ עֶשְׂרֵה אַמָּה מִלְמַעְלָה אִם תֹּאמַר מִלְמַעְלָה לָאָרֶץ וְלֹא פֵּירֵשׁ בָּהָר אוֹ בַּבִּקְעָה וְכִי חֲמֵשׁ עֶשְׂרֵה בָּהָר וְכוּ':
Quinze amot par-dessus : si tu dis que c'est par-dessus la terre, alors que le verset n'a précisé ni la montagne ni la vallée -- est-ce donc quinze sur la montagne, etc. ?
תֵּיבָה הֵיכִי סַגְיָא הֵיאַךְ עָלְתָה לְרָאשֵׁי הֶהָרִים אֶלָּא עַל כָּרְחָךְ מִלְּמִעַל' דִּקְרָא מִן הַשָּׁמַיִם הוּא וְהָכִי קָאָמַר עַל יְדֵי גְּשָׁמִים גָּבְרוּ ט"ו אַמָּה וּמִן הַתְּהוֹם יָצְאוּ תְּחִלָּה לְמַלֹּאות הַבְּקָעוֹת וְהַשְּׁפֵלוֹת עַד שֶׁהִשְׁווּ לְרָאשֵׁי הֶהָרִים:
Comment l'arche naviguait-elle : comment serait-elle montée au sommet des montagnes ? Il faut donc bien que le "par-dessus" du verset désigne ce qui vient du ciel. Et voici ce qu'il dit : par l'effet des pluies, les eaux ont dominé de quinze amot, tandis que de l'abîme elles sont d'abord sorties pour remplir les vallées et les plaines, jusqu'à ce qu'elles fussent au niveau des sommets des montagnes.
💡 Explication

La riposte de Rabbi Elazar est méthodologique avant d'être exégétique : mikra ani doresh -- je ne ramasse pas, je lis un verset. Et le verset qu'il lit n'est pas celui de la manne, mais celui du déluge.

La difficulté est réelle. "Quinze amot par-dessus" : par-dessus quoi ? Si c'est par-dessus le sol, alors la hauteur d'eau varierait selon le relief -- l'eau formerait des gradins (chourei chourei), ce qui est physiquement absurde. Second argument, plus concret encore : l'arche n'aurait pas pu naviguer sur une surface en escalier, ni franchir les sommets.

La solution reconstitue deux phases distinctes. D'abord l'abîme d'en bas monte et remplit vallées et plaines jusqu'à affleurer les montagnes ; ensuite, et seulement ensuite, les quinze amot d'en haut tombent du ciel par-dessus une surface devenue plane. C'est ce second chiffre -- ce qui est venu du ciel par les arubot -- qui va servir de taux de référence pour la manne.

🖼️ Schéma
Mikra ani doresh : ce que quinze amot veut dire Rabbi Elazar HaModai ne devine pas un chiffre -- il répond à une difficulté du verset du déluge Lecture rejetée : quinze au-dessus du sol vallée plaine montagne 15 15 15 Deux impossibilités : l'eau ne tient pas en gradins, Lecture retenue : deux phases 1. l'abîme monte jusqu'au niveau des monts 2. puis quinze amot tombent du ciel L'arche peut naviguer : la surface est plane. et l'arche ne pourrait pas passer. Conséquence pour la suite : les quinze amot du verset sont ce que le ciel a versé par deux arubot. C'est ce chiffre-là, et non le niveau total de l'eau, qui sert de taux dans le calcul sur la manne.
Les deux lectures de quinze amot : le niveau au-dessus du sol, écarté par deux arguments, contre les deux phases du déluge.
7
וְכִי אֵי זֶה מִדָּה מְרֻובָּה, מִדָּה טוֹבָה אוֹ מִדַּת פֻּורְעָנוּת? הֱוֵי אוֹמֵר: מִדָּה טוֹבָה מִמִּדַּת פֻּורְעָנוּת, בְּמִדַּת פֻּורְעָנוּת הוּא אוֹמֵר: ״וַאֲרֻובּוֹת הַשָּׁמַיִם נִפְתְּחוּ״. בְּמִדָּה טוֹבָה הוּא אוֹמֵר: ״וַיְצַו שְׁחָקִים מִמָּעַל וְדַלְתֵי שָׁמַיִם פָּתָח וַיַּמְטֵר עֲלֵיהֶם מָן לֶאֱכֹול וּדְגַן שָׁמַיִם נָתַן לָמוֹ״.

Et quelle mesure est la plus grande : la mesure du bien ou la mesure du châtiment ? Tu dois dire : la mesure du bien est plus grande que la mesure du châtiment.

Or dans la mesure du châtiment il est dit : "et les lucarnes (aroubot) des cieux s'ouvrirent" (Berechit 7:11) ; tandis que dans la mesure du bien il est dit : "il ordonna aux nuées d'en haut, et il ouvrit les portes (daltot) des cieux, et il fit pleuvoir sur eux de la manne à manger, et il leur donna du froment des cieux" (Tehilim 78:23-24).

📜 Rachi (3)
מְרֻובֶּה רַבָּה עַל חֲבֶרְתָּהּ מִדָּה טוֹבָה מְרֻובָּה עַל הָרָעָה חָמֵשׁ מֵאוֹת בָּהּ שֶׁבְּמִדָּה טוֹבָה נֶאֱמַר (שָׁם לד) נוֹצֵר חֶסֶד לַאֲלָפִים וּבְמִדַּת פֻּורְעָנוּת הוּא אוֹמֵר עַל שִׁלֵּשִׁים וְעַל רִבֵּעִים אַף כָּאן מִדַּת הַטּוֹב שֶׁל יְרִידַת הַמָּן רָבְתָה עַל יְרִידַת הַמַּבּוּל:
Plus grande : elle dépasse sa compagne -- la mesure du bien dépasse la mauvaise de cinq cents. Car dans la mesure du bien il est dit (Chemot 34:7) : "il garde la bienveillance pour des milliers", et dans la mesure du châtiment il est dit : "sur la troisième et la quatrième génération". Ici de même, la mesure du bien qu'est la descente de la manne l'emporte sur la descente du déluge.
בְּמִדַּת פֻּורְעָנוּת הוּא אוֹמֵר וַאֲרֻובּוֹת הַשָּׁמַיִם לֹא יָרַד מַבּוּל אֶלָּא דֶּרֶךְ שְׁתֵּי אֲרֻובּוֹת:
Dans la mesure du châtiment il est dit "et les lucarnes des cieux" : le déluge n'est descendu que par deux lucarnes.
וּבְמִדָּה טוֹבָה הוּא אוֹמֵר דַּלְתֵי שָׁמַיִם פָּתַח וְתַנָּא כַּמָּה אֲרֻובּוֹת יֵשׁ בְּאֹורֶךְ דֶּלֶת אַרְבַּע הֲרֵי לֵב' דְּלָתוֹת ח' אֲרֻובּוֹת וְאַחֲרֵי שֶׁשְּׁתֵּי אֲרֻובּוֹת הוֹרִידוּ גְּשָׁמִים גֹּובַהּ ט"ו אַמָּה ח' אֲרֻובּוֹת הוֹרִידוּ מִן שִׁשִּׁים אַמּוֹת שֶׁהֲרֵי אָמַרְתָּ מִדָּה טוֹבָה מְרֻובָּה עַל שֶׁל פּוּרְעָנוּת וכ"ש שֶׁאֵינָהּ מְמֻועֶטֶת הֵימֶנָּה:
Et dans la mesure du bien il est dit "il ouvrit les portes des cieux" : et il a enseigné : combien de lucarnes y a-t-il dans la longueur d'une porte ? Quatre. Cela fait donc, pour deux portes, huit lucarnes. Et puisque deux lucarnes ont fait descendre des pluies d'une hauteur de quinze amot, huit lucarnes ont fait descendre de la manne sur soixante amot -- car tu as dit que la mesure du bien l'emporte sur celle du châtiment, et à plus forte raison qu'elle ne lui est pas inférieure.
💡 Explication

Le deuxième temps du raisonnement. Rabbi Elazar tient maintenant un chiffre établi -- quinze amot tombées du ciel par les arubot du déluge. Il lui faut un pont vers la manne : ce sera le vocabulaire des ouvertures.

Le contraste est dans les mots mêmes du texte. Pour le châtiment, le verset dit aroubot, des lucarnes -- de petites ouvertures. Pour le bien, il dit daltot, des portes, et au pluriel. La différence n'est pas rhétorique : elle est dimensionnelle, et va se convertir en chiffre au segment suivant.

Le principe qui autorise ce passage est une règle générale : mida tova merouba mimidat pouranout, la mesure du bien l'emporte sur celle du châtiment. Rachi la chiffre à partir des Treize Attributs : notser 'hessed la'alafim pour le bien, contre al chilechim ve'al ribeim pour le châtiment -- un rapport de cinq cents. On n'utilisera pas ici ce facteur, mais il garantit le minimum : le bien ne peut en aucun cas être inférieur.

8
כַּמָּה אֲרֻובּוֹת יֵשׁ בְּדֶלֶת — אַרְבַּע אַרְבַּע, הֲרֵי כָּאן שְׁמוֹנָה, וְנִמְצָא מָן שֶׁיָּרַד לָהֶם לְיִשְׂרָאֵל גָּבוֹהַּ שִׁשִּׁים אַמָּה.

Combien de lucarnes y a-t-il dans une porte ? Quatre, quatre -- cela fait donc huit ici.

Il se trouve ainsi que la manne qui descendait pour Israël était haute de soixante amot.

🪔 Ben Yehoyada (1)
כַּמָּה אֲרֻבּוֹת יֵשׁ בְּדֶלֶת? אַרְבַּע אַרְבַּע . הֲרֵי כָּאן שְׁמֹונֶה. נִמְצָא מָן שֶׁיָּרַד לָהֶם לְיִשְׂרָאֵל גָּבוֹהַּ שִׁשִּׁים אַמָּה. נִמְצָא הַמָּן יָרַד שִׁיעוּר שְׁמוֹנָה אֲרֻובּוֹת לִרְמֹוז שֶׁלֹּא נִיתַּן לָהֶם הַמָּן אֶלָּא כְּדֵי לְהִתְחַכֵּם עַל יָדוֹ בַּתּוֹרָה שֶׁבְּעַל פֶּה שֶׁהִיא שְׁמוֹנָה דַּרְגִין כָּשֵׁר וּפָסוּל אָסוּר וּמֻותָּר טָמֵא וְטָהוֹר חַייָּב וְזַכַּאי וְלָכֵן אָמְרָה תּוֹרָה (מִשְׁלֵי ח, לד) 'אַשְׁרֵי אָדָם שֹׁמֵעַ לִי לִשְׁקֹד עַל דַּלְתֹתַי יוֹם יוֹם'.
<i>Combien de lucarnes y a-t-il dans une porte ? Quatre, quatre. Cela fait huit ici. Il se trouve que la manne qui descendait pour Israël était haute de soixante amot.</i> Il se trouve donc que la manne descendait à la mesure de huit lucarnes -- pour indiquer que la manne ne leur fut donnée que pour qu'ils deviennent sages par elle dans la <b>Torah chebeal pe</b> (la Torah orale), laquelle comporte huit degrés : cacher et passoul (apte et invalide), interdit et permis, tame et tahor (impur et pur), coupable et innocent. Et c'est pourquoi la Torah a dit (Michle 8:34) : "heureux l'homme qui m'écoute, veillant à mes portes (daltotai) jour après jour".
💡 Explication

Le calcul, enfin. Une porte équivaut en surface à quatre lucarnes ; le verset parle de daltot au pluriel, donc de deux portes, soit huit lucarnes. Le déluge est passé par deux lucarnes seulement : le rapport est de quatre pour un.

Quinze amot multipliées par quatre : soixante amot. Le chiffre que Rabbi Tarfon prenait pour un ramassage de mots est donc le produit d'une lecture serrée -- un verset du déluge, un verset des Tehilim, et une règle sur la disproportion du bien.

À noter que le résultat est un plancher, non un plafond : la règle mida tova merouba garantit seulement que le bien n'est pas inférieur. C'est ce qui permettra à la guemara, au segment 9, de faire valoir que la manne aurait pu être bien plus abondante encore.

🖼️ Schéma
Une porte vaut quatre arubot : le compte du seg 7 Le passage du déluge à la manne se fait par la surface d'ouverture, pas par la durée Déluge : aroubot hachamayim 2 arubot ouvertes 15 amot Rachi : le déluge n'est descendu que par deux lucarnes. x4 Manne : daltei chamayim patah porte 1 = 4 arubot porte 2 = 4 arubot 8 arubot = 60 amot daltot est au pluriel : deux portes, donc huit lucarnes. Rachi tire le pas final de la règle : mida tova merouba -- puisque le bien dépasse le châtiment, il ne peut à fortiori pas lui être inférieur. Le calcul ne donne donc pas un maximum théorique mais un plancher : au moins quatre fois quinze.
Le rapport de quatre pour un : deux lucarnes contre deux portes valant chacune quatre lucarnes -- quinze amot deviennent soixante.
9
תַּנְיָא, אִיסִי בֶּן יְהוּדָה אוֹמֵר: מָן שֶׁיָּרַד לָהֶם לְיִשְׂרָאֵל הָיָה מִתְגַּבֵּר וְעוֹלֶה עַד שֶׁרוֹאִין אוֹתוֹ כָּל מַלְכֵי מִזְרָח וּמַעֲרָב, שֶׁנֶּאֱמַר: ״תַּעֲרֹוךְ לְפָנַי שֻׁלְחָן נֶגֶד צֹורְרָי [וְגוֹ׳ כּוֹסִי רְוָיָה]״, אָמַר אַבַּיֵּי: שְׁמַע מִינַּהּ כָּסָא דְּדָוִד לְעָלְמָא דְּאָתֵי, מָאתַן וְעֶשְׂרִין וְחַד לֻוגָּא מַחֲזִיק, שֶׁנֶּאֱמַר: ״כּוֹסִי רַוְיַהּ״, רְוָיָה בְּגִימַטְרִיָּא הָכִי הָוֵי.

Il a été enseigné : Issi ben Yehouda dit -- la manne qui descendait pour Israël s'accumulait et montait jusqu'à ce que tous les rois d'orient et d'occident la voient, comme il est dit : "tu dresses devant moi une table face à mes adversaires [... ma coupe est revaya]" (Tehilim 23:5). Abaye a dit : apprends de là que la coupe de David, pour le monde à venir, contient deux cent vingt et un log -- car il est dit "ma coupe est revaya", et revaya vaut précisément cela en guematria.

🪔 Ben Yehoyada (1)
מָן שֶׁיָּרַד לָהֶם לְיִשְׂרָאֵל , מִתְגַּבֵּר וְעוֹלֶה עַד שֶׁרוֹאִין אוֹתוֹ כָּל מַלְכֵי מִזְרָח וּמַעֲרָב. צָרִיךְ לְהָבִין אֵיךְ יִתָּכֵן שֶׁיִּהְיֶה כָּךְ וַהֲלֹא הָיָה יוֹרֵד לְכָל בַּעַל הַבַּיִת עֳומָרִים מֻובְדָּלִים לְפִי מִסְפַּר נַפְשׁוֹת בֵּיתוֹ וְאִם יִהְיֶה תֵּל גָּדוֹל עַד שֶׁיִּרְאוּ אוֹתוֹ מַלְכֵי מִזְרָח וּמַעֲרָב, נִמְצָא מִתְעָרְבִין הָעֳומָרִין זֶה בָּזֶה בָּזֶה כִּי כָּל עֹומֶר אֵינוֹ אֶלָּא שִׁיעוּר עֲשִׂירִית הָאֵיפָה? וְכֵן יֵשׁ לְהַקְשׁוֹת בָּזֶה גַּם לְרַבִּי אֶלְעָזָר דְּאָמַר הָיָה גָּבוֹהַּ שִׁשִּׁים אַמָּה וּבִשְׁלָמָא לְרַבִּי אֶלְעָזָר יֵשׁ לְפָרֵשׁ דְּעַל יוֹם רִאשׁוֹן שֶׁיָּרַד בּוֹ הַמָּן אַיְּירִי שֶׁהָיָה כָּךְ אַךְ לְאִיסִי בֶּן יְהוּדָה מַשְׁמַע שֶׁכָּל יוֹם הָיָה בְּכָךְ! וְנִרְאֶה לִי בס"ד שֶׁבְּכָל יוֹם בַּבֹּוקֶר קֹודֶם שֶׁיָּצְאוּ יִשְׂרָאֵל לִלְקֹוט הָיוּ הָעֳומָרִים נִתְפָּחִים בְּדֶרֶךְ נֵס וְיִתְרָאֶה וְיִתְגַּבֵּר הַתָּפַח שֶׁלָּהֶם כָּל כָּךְ עַד שֶׁיִּהְיוּ נִרְאִין לְמַלְכֵי מִזְרָח וּמַעֲרָב כְּדֵי שֶׁיִּהְיֶה בָּזֶה קִדּוּשׁ הַשֵּׁם וְאַחַר כָּךְ נִשְׁקַע הַתָּפַח וְחוֹזֵר הָעֹומֶר לִהְיוֹת נִרְאֶה כַּשִּׁיעוּר הֶעָקְרִי שֶׁלּוֹ שֶׁהוּא שִׁיעוּר עֲשִׂרִית הָאֵיפָה צִבּוּר עַל שֶׁטַח הַקַּרְקַע וְאָז יָבוֹאוּ וַיִּלְקְטוּ הָעֳומָרִים שֶׁלָּהֶם. וְנִרְאֶה לִי מַה שֶׁאָמַר כָּל מַלְכֵי מִזְרָח וּמַעֲרָב הַייְנוּ אוֹתָם שֶׁהָיוּ קְרוֹבִין לְאוֹתוֹ הַמִּדְבָּר שֶׁהָיָה יוֹרֵד בּוֹ הַמָּן. וְקָאָמַר שְׁמַע מִינָּה, כָּסָא דְּדָוִד לְעָלְמָא דְּאָתֵי מָאתַן וְעֶשְׂרִין וְחַד לֻוגָּא מַחֲזִיק פֵּירוּשׁ כְּמוֹ הַנֵּס שֶׁנַּעֲשָׂה בְּפִרְסוּם הַמָּן שֶׁיִּהְיֶה הָעֹומֶר תּוֹפֵחַ בְּנֵס וְעוֹלֶה הַתָּפַח לְמָקוֹם גָּבוֹהַּ שֶׁיִּהְיֶה נִרְאֶה שִׁיעוּר הָעֹומֶר כַּמָּה אֲלָפִים מַדְרֵגוֹת עַל שִׁיעוּר הֶעָקְרִי שֶׁלּוֹ, כֵּן כּוֹס בְּרָכָה שֶׁל דָּוִד הַמֶּלֶךְ ע"ה אַף עַל פִּי שֶׁהַכּוֹס אֵינוֹ מַחֲזִיק אֶלָּא רְבִיעִית יִתְגַּבֵּר וְיַעֲלֶה הַיַּיִן שֶׁבְּתוֹכוֹ עַד שֶׁנִּרְאֶה שִׁיעוּרוֹ רכ"א לֻוגִּין כְּמִנְיַן רְוָיָה. וְנִרְאֶה לִי בס"ד טַעַם לרכ"א לֻוגִּין שֶׁהוּא כְּמִסְפַּר 'זֵר זָהָב' [221] כִּי דָּוִד הַמֶּלֶךְ ע"ה נֶחְתַּם בְּכֶתֶר מַלְכוּת כַּנּוֹדָע מִבַּקָּשׁוֹת הוֹשַׁעְנָא רַבָּה בְּשִׁבְעָה כּוֹרְתֵי בְּרִית, וְזָר זָהָב הַיְינוּ כֶּתֶר מַלְכוּת כִּי זָר הוּא כֶּתֶר וְזָהָב מַלְכוּת. וְהִנֵּה חֶשְׁבּוֹן שֶׁל רכ"א נִרְמַז בְּתֵיבַת (תְּהִלִּים כג, ה) 'רְוָיָה' [221] אַךְ מְנָא לֵיהּ שֶׁהוּא חֶשְׁבּוֹן לֻוגִּין? וְנִרְאֶה לִי דְּנִרְמַז לוֹג בִּנְקֻודּוֹת שֶׁל רְוָיָה שֶׁהֵם שב"א וּשְׁנֵי קמ"ץ שֶׁעוֹלִים מִסְפַּר מ"ב כְּמִנְיַן לוֹג [39] עִם הָאוֹתִיּוֹת.
<i>La manne qui descendait pour Israël s'accumulait et montait jusqu'à ce que tous les rois d'orient et d'occident la voient.</i> Il faut comprendre comment cela est possible : ne descendait-il pas pour chaque maître de maison des omer séparés selon le nombre des âmes de sa maison ? Et s'il y avait un grand monceau, au point que les rois d'orient et d'occident le voient, il se trouverait que les omer se mélangent les uns aux autres -- car chaque omer n'est que la mesure d'un dixième d'épha ! Et l'on peut poser la même difficulté à Rabbi Elazar, qui a dit qu'elle était haute de soixante amot. À la rigueur, pour Rabbi Elazar, on peut expliquer qu'il parle du premier jour où la manne descendit, où il en fut ainsi ; mais des paroles d'Issi ben Yehouda il ressort que c'était ainsi chaque jour ! Et il me semble, avec l'aide du Ciel, que chaque jour au matin, avant qu'Israël ne sorte ramasser, les omer <b>gonflaient par miracle</b>, et leur gonflement se manifestait et grossissait au point d'être visible des rois d'orient et d'occident, afin qu'il y ait en cela une sanctification du Nom ; puis le gonflement retombait, et l'omer revenait à sa mesure essentielle, celle d'un dixième d'épha, amoncelé à la surface du sol -- et alors ils venaient ramasser leurs omer. Et il me semble que ce qu'il dit "tous les rois d'orient et d'occident" désigne ceux qui étaient proches de ce désert où descendait la manne. Et il dit : apprends de là que la coupe de David pour le monde à venir contient deux cent vingt et un log. Explication : de même que le miracle accompli publiquement avec la manne, où l'omer gonflait miraculeusement et où le gonflement s'élevait très haut, de sorte que la mesure de l'omer paraissait des milliers de degrés au-dessus de sa mesure essentielle -- ainsi la coupe de bénédiction du roi David, que la paix soit sur lui : bien que la coupe ne contienne qu'un <i>reviit</i>, le vin qui s'y trouve grossira et montera jusqu'à ce que sa mesure paraisse être de 221 log, selon la valeur numérique de <i>revaya</i>. Et il me semble, avec l'aide du Ciel, qu'il y a une raison au chiffre de 221 log : c'est le nombre de <i>zer zahav</i>, couronne d'or [221]. Car le roi David, que la paix soit sur lui, fut scellé par la couronne de royauté, comme on le sait des supplications de Hochana Rabba dans "les sept qui ont scellé l'alliance" ; et <i>zer zahav</i>, c'est la couronne de royauté -- car <i>zer</i> signifie couronne, et <i>zahav</i>, l'or, désigne la royauté. Or le compte de 221 est indiqué dans le mot (Tehilim 23:5) <i>revaya</i> [221] ; mais d'où sait-il qu'il s'agit d'un compte de <b>log</b> ? Il me semble que le log est indiqué dans les voyelles de <i>revaya</i>, qui sont un chva et deux kamats, totalisant le nombre 42, comme la valeur de <i>log</i> [39] avec les lettres.
💡 Explication

Une seconde tradition, indépendante de celle de Rabbi Elazar HaModai, mais qui va dans le même sens : la manne était visible de loin. Le verset des Tehilim est lu comme une mise en scène : la table n'est pas simplement dressée, elle est dressée face aux adversaires -- le bienfait comporte une dimension publique.

Abaye greffe sur le même verset une remarque d'un autre ordre. Revaya -- "débordante" -- vaut 221 en guematria (rech 200, vav 6, youd 10, hé 5). Il en déduit la contenance de la coupe de David dans le monde à venir. Le passage de la manne à la coupe n'est pas fortuit : dans les deux cas, un récipient de taille ordinaire contient bien au-delà de sa mesure.

Le Ben Ich Haï formule d'ailleurs l'objection qu'on ne peut manquer de poser : si la manne formait un tas géant, comment les omer individuels -- un dixième d'épha par personne -- restaient-ils distincts ? Sa réponse tient le lien : le tas gonflait miraculeusement avant la récolte, pour être vu, puis se rétractait à sa mesure exacte au moment du ramassage.

10
הָא לָא דָּמְיָא. הָתָם בְּאַרְבְּעִין יוֹמִין, הָכָא חֲדָא שַׁעְתָּא. הָתָם לְכֻולֵּי עָלְמָא, הָכָא לְיִשְׂרָאֵל לְחוּדֵיהּ, וּנְפִישׁ לְהוּ טְפֵי. רַבִּי אֶלְעָזָר הַמּוֹדְעִי ״פְּתִיחָה״ ״פְּתִיחָה״ גְּמַר.

Mais cela n'est pas comparable ! Là-bas, c'était en quarante jours ; ici, en une seule heure.

Là-bas, c'était pour le monde entier ; ici, pour Israël seul -- et il y en aurait donc bien davantage pour eux. -- Rabbi Elazar HaModai a dérivé "ouverture" de "ouverture".

📜 Rachi (2)
הָא לָא דָּמְיָא אֶדֶר' אֶלְעָזָר הַמּוֹדְעִי קָאֵי:
Cela n'est pas comparable : cela porte sur les paroles de Rabbi Elazar HaModai.
פְּתִיחָה פְּתִיחָה גְּמַר מַה פְּתִיחָה הָאֲמוּרָה בָּאֲרֻובּוֹת הַמַּבּוּל ט"ו לֵב' אֲרֻובּוֹת אַף פְּתִיחָה הָאֲמוּרָה בִּדְלָתוֹת הַמָּן ט"ו אַמָּה לְכָל ב' אֲרֻובּוֹת:
Il a dérivé "ouverture" de "ouverture" : de même que l'ouverture dont il est question à propos des lucarnes du déluge donne quinze amot pour deux lucarnes, de même l'ouverture dont il est question à propos des portes de la manne donne quinze amot pour chaque groupe de deux lucarnes.
💡 Explication

La guemara attaque le calcul, et de deux côtés à la fois. Première disproportion : le déluge a mis quarante jours à atteindre quinze amot, alors que la manne tombait en une heure chaque matin -- à débit égal, la manne devrait être bien moindre. Seconde disproportion, en sens inverse : le déluge couvrait la terre entière, la manne ne concernait qu'Israël -- à volume égal, la manne devrait être bien plus haute que soixante amot.

Les deux objections se contredisent, et c'est précisément ce qui les rend efficaces : aucun calcul proportionnel ne peut aboutir à soixante. La réponse renverse la nature même du raisonnement de Rabbi Elazar : ce n'était pas un calcul de débit, mais une gezera chava sur le mot petiha, ouverture -- niftahou pour le déluge, patah pour la manne.

Une gezera chava ne se discute pas par la physique : elle établit un taux fixe entre l'ouverture et ce qui en descend. Deux lucarnes ouvertes valent quinze amot, quelles que soient la durée et l'étendue. Huit lucarnes en valent soixante. La durée et le nombre de bénéficiaires sortent purement et simplement de l'équation.

11
אָסוּר בַּאֲכִילָה. הָנֵי חֲמִשָּׁה עִנּוּיִין כְּנֶגֶד מִי? אָמַר רַב חִסְדָּא: כְּנֶגֶד חֲמִשָּׁה עִנּוּיִין שֶׁבַּתּוֹרָה: ״וּבֶעָשׂוֹר״, ו״אך בֶּעָשׂוֹר״, ״שַׁבַּת שַׁבָּתוֹן״, וּ״שַׁבַּת שַׁבָּתוֹן״, ״וְהָיְתָה לָכֶם״.

"Il est interdit de manger" (michna). Ces cinq inouyim (afflictions), à quoi correspondent-ils ?

Rav Hisda a dit : aux cinq inouyim de la Torah -- "et le dixième" (Bamidbar 29:7), "mais le dixième" (Vayikra 23:27), "chabbat chabbaton" (Vayikra 23:32), "et chabbat chabbaton" (Vayikra 16:31), "et ce sera pour vous" (Vayikra 16:29).

📜 Rachi (1)
וּבֶעָשׂוֹר דְּחֹומֶשׁ הַפְּקוּדִים וְאַךְ בֶּעָשׂוֹר דְּשׁוֹר אוֹ כֶּשֶׂב שַׁבַּת שַׁבָּתוֹן וְגוֹ' בְּכוּלְּהוּ כְּתִיב תְּעַנּוּ וְעִנִּיתֶם:
"Et le dixième" : celui du Houmach des recensements (Bamidbar) ; et "mais le dixième" est celui de la section "un bœuf ou un agneau" (Vayikra 22-23) ; "chabbat chabbaton", etc. -- dans tous ces versets il est écrit "vous vous affligerez" et "et vous affligerez".
🗂️ Tossefot (2)
הָנֵי חֲמִשָּׁה עִנּוּיִין כְּנֶגֶד מִי תֵּימַהּ לִי דְּהָכָא קָאָמַר סְתָמָא דְּהַשַּׁ"ס דַּחֲמִשָּׁה הָוְיָין וּבְסָמוּךְ פָּרִיךְ סְתָמָא דְּהַשַּׁ"ס וַאֲנַן שִׁיתָּא תְּנַן וְי"ל דְּהָא דְקָאָמַר הָכָא הָנֵי ה' עִנּוּיִין כְּנֶגֶד מִי לָאו סְתָמָא דְּהַשַּׁ"ס קָאָמַר לָהּ אֶלָּא מִילְּתֵיהּ דְּרַב חִסְדָּא הִיא הַכֹּל וְכִי הַאי גַּווְנָא אִיכָּא בְּרֵישׁ פֶּרֶק אֵלּוּ מְצִיאוֹת (בּ"מ דַּף כא.) דְּמִיבַּעְיָא לֵיהּ וְכַמָּה א"ר יִצְחָק קַב בְּאַרְבַּע אַמּוֹת וּבָתַר הָכִי פָּרִיךְ אִי דֶּרֶךְ נְפִילָה אֲפִילּוּ טוּבָא נָמֵי כו' וא"כ מַאי קָמִיבַּעְיָא לֵיהּ מֵעִיקָּרָא וְכַמָּה לֵימָא דֶּרֶךְ נְפִילָה וַאֲפִילּוּ טוּבָא אֶלָּא רַבִּי יִצְחָק הוּא דְּקָאָמַר וְכַמָּה וכה"ג יֵשׁ לְפָרֵשׁ בְּפֶרֶק לֹא יַחְפֹּור (ב"ב דַּף בָּב:) גַּבֵּי וְכַמָּה [א"ר יְיֻבָּא] כִּמְלֹא רֹחַב חַלּוֹן:
<i>Ces cinq inouyim, à quoi correspondent-ils.</i> Cela m'étonne : ici, c'est apparemment la voix anonyme du Talmud qui affirme qu'ils sont cinq, alors qu'immédiatement après cette même voix anonyme objecte : "mais nous en avons appris six dans la michna !" Et l'on peut dire que ce qui est dit ici -- ces cinq inouyim, à quoi correspondent-ils -- n'est pas dit par la voix anonyme du Talmud, mais fait partie intégrante des paroles de Rav Hisda lui-même. On trouve un cas semblable au début du chapitre <i>Elou metsiot</i> (Bava Metsia 21a), où l'on demande "et combien ?", et Rabbi Yits'hak répond "un kav dans quatre amot" ; puis on objecte : "si c'est par voie de chute, même davantage aussi", etc. Or, si tel est le cas, que demandait-on donc au départ par "et combien ?" -- il fallait dire d'emblée : par voie de chute, et même davantage ! Il faut donc dire que c'est Rabbi Yits'hak lui-même qui a posé la question "et combien ?". Et de même peut-on expliquer, au chapitre <i>Lo yahpor</i> (Bava Batra 22b), à propos de "et combien ? Rabbi Yeva a dit : de la largeur d'une fenêtre".
וּבֶעָשׂוֹר אַךְ בֶּעָשׂוֹר שַׁבַּת שַׁבָּתוֹן וְשַׁבַּת שַׁבָּתוֹן וְהָיְתָה לָכֶם כָּךְ הִיא הַגִּירְסָא בְּרוֹב סְפָרִים וּדְבַר תֵּימַהּ הִיא מְאֹד דְּלָא מַייְתֵי לְהוּ כְּסֵדֶר שֶׁהֵם כְּתוּבִים בַּתּוֹרָה אֶלָּא לְגַמְרֵי מִלְּמַטָּה לְמַעְלָה קָא מַיְיתֵי לְהוּ וּבֶעָשׂוֹר בְּפָרָשַׁת פִּינְחָס וְאַךְ בֶּעָשׂוֹר שַׁבַּת שַׁבָּתוֹן בְּפָרָשַׁת אֱמֹור אֶל הַכֹּהֲנִים וְשַׁבַּת שַׁבָּתוֹן וְהָיְתָה לָכֶם בְּאַחֲרֵי מוֹת אֶלָּא שֶׁוְּהָיְתָה לָכֶם כְּתִיב בְּרֵישָׁא ונ"ל דִּלְהָכִי מַיְיתֵי וּבֶעָשׂוֹר בְּרֵישָׁא מִשּׁוּם דְּמִינֵּיהּ נָפְקָא לָן לְעֵיל (יוֹמָא דַּף עַד:) פֵּירוּשׁוֹ דְּעִינּוּי כִּדְאָמַר לְעֵיל יָכוֹל יֵשֵׁב בַּחַמָּה וּבַצִּנָּה וְיִצְטַעֵר ת"ל כָּל מְלָאכָה לֹא תַעֲשׂוּ וְהַיְינוּ הַהוּא קְרָא דְּוַבַּעֲשׁוֹר דִּכְתִיב בֵּיהּ וְעִנִּיתֶם אֶת נַפְשֹׁותֵיכֶם כָּל מְלָאכָה לֹא תַעֲשׂוּ וְכֵיוָן דִּכְתִיב לְבַסּוֹף קָא מַיְיתֵי לְכֻולְּהוּ מִלְּמַטָּה לְמַעְלָה וְיֵשׁ סְפָרִים שֶׁגּוֹרְסִין שַׁבַּת שַׁבָּתוֹן אַךְ בֶּעָשׂוֹר וּבֶעָשׂוֹר וְהָיְתָה לָכֶם וְעַל אוֹתָהּ גִּירְסָא אֵין אָדָם יָכוֹל לִיתֵּן טַעַם:
<i>"Et le dixième", "mais le dixième", "chabbat chabbaton", "et chabbat chabbaton", "et ce sera pour vous".</i> Telle est la version dans la plupart des livres, et c'est fort étonnant : il ne les amène pas dans l'ordre où ils sont écrits dans la Torah, mais les amène entièrement de bas en haut. "Et le dixième" est dans la section de Pinhas ; "mais le dixième" et "chabbat chabbaton" sont dans la section "parle aux kohanim" (Emor) ; "et chabbat chabbaton" et "et ce sera pour vous" sont dans Ahare Mot -- sauf que "et ce sera pour vous" y est écrit en premier. Et il me semble que s'il amène "et le dixième" en tête, c'est parce que c'est de lui qu'on a tiré plus haut (Yoma 74b) le sens de l'inouy, comme il a été dit là-bas : on aurait pu croire qu'il s'assoie au soleil ou au froid pour souffrir -- le verset dit donc "vous ne ferez aucun travail" ; et c'est bien ce verset de "et le dixième", où il est écrit "et vous affligerez vos âmes, vous ne ferez aucun travail". Et puisqu'il est écrit en dernier dans la Torah, il les amène tous de bas en haut. Il y a des livres qui ont la version "chabbat chabbaton, mais le dixième, et le dixième, et ce sera pour vous" -- et de cette version-là, personne ne peut rendre raison.
💡 Explication

Retour à la michna de Kippour après la longue digression aggadique. La michna énumère ce qui est interdit : manger, boire, se laver, s'oindre, chausser la sandale, les rapports conjugaux. La question porte sur le fondement scripturaire de cette liste.

La formulation est à peser : la guemara ne demande pas menalan (d'où le tenons-nous ?) mais keneged mi -- à quoi correspondent-ils, en face de quoi se tiennent-ils ? Le Roch tirera de cette nuance une conclusion halakhique lourde : la question suppose qu'on cherche un simple appui textuel, une asmakhta, et non une source de droit biblique.

Rav Hisda répond par un décompte : la Torah mentionne cinq fois l'ordre de s'affliger à propos de Kippour. Tossefot relèvera que ces cinq versets sont cités dans un ordre étrange -- exactement à rebours du texte -- et proposera une explication.

🖼️ Schéma
L'ordre des cinq versets : la question de Tossefot Rav Hisda cite les versets à rebours de la Torah -- et Tossefot cherche pourquoi Ordre de la Torah Vayikra 16:29 -- ve hayta lakhem (Ahare Mot) Vayikra 16:31 -- ve chabbat chabbaton (Ahare Mot) Vayikra 23:27 -- akh be assor (Emor) Vayikra 23:32 -- chabbat chabbaton (Emor) Bamidbar 29:7 -- ouve assor (Pinhas) Du début du Lévitique vers la fin des Nombres. Ordre normal de citation dans le Talmud. Ordre de Rav Hisda 1. ouve assor (Pinhas) 2. akh be assor (Emor) 3. chabbat chabbaton (Emor) 4. ve chabbat chabbaton (Ahare Mot) 5. ve hayta lakhem (Ahare Mot) Remontée intégrale -- et le n5 précède le n4 dans le texte. Dbar teima meod, dit Tossefot : c'est très étonnant. Réponse de Tossefot : ouve assor est le verset dont on a tiré, en 74b, ce que signifie s'affliger -- il ouvre donc la liste. Or c'est le dernier écrit dans la Torah : partant de lui, la liste ne peut que remonter. La variante des autres manuscrits, elle, reste sans explication.
L'ordre des cinq versets chez Rav Hisda comparé à l'ordre de la Torah : la remontée intégrale que Tossefot cherche à justifier.
12
הָנֵי חֲמִשָּׁה הָווּ? וַאֲנַן שִׁיתָּא תְּנַן! שְׁתִיָּה בִּכְלַל אֲכִילָה הִיא. דְּאָמַר רֵישׁ לָקִישׁ: מִנַּיִן לִשְׁתִיָּה שֶׁהִיא בִּכְלַל אֲכִילָה, שֶׁנֶּאֱמַר: ״וְאָכַלְתָּ לִפְנֵי ה׳ אֱ-לֹהֶיךָ מַעְשַׂר דְּגָנְךָ תִּירֹושְׁךָ וְיִצְהָרֶךָ״, תִּירוֹשׁ חַמְרָא הוּא, וְקָרֵי לֵיהּ ״וְאָכַלְתָּ״.

Ceux-là font cinq -- et nous en avons appris six dans la michna ! -- Boire est compris dans manger. Car Reich Lakich a dit : d'où sait-on que boire est compris dans manger ?

De ce qu'il est dit : "et tu mangeras devant Hachem ton Dieu la dîme de ton blé, de ton vin (tirochekha) et de ton huile" (Devarim 14:23) -- or le tiroch, c'est du vin, et le verset l'appelle pourtant "et tu mangeras".

🗂️ Tossefot (1)
הָנֵי חֲמִשָּׁה הָווּ וַאֲנַן שִׁיתָּא תְּנַן תֵּימַהּ לִי דְּבִקְרָאֵי נָמֵי כְּתִיבִי שִׁיתָּא תְּרֵי בְּאַחֲרֵי מוֹת וְשָׁלֹשׁ בֶּאֱמֹור אֶל הַכֹּהֲנִים וְחַד בְּפִינְחָס ונ"ל דְּכִי כָל הַנֶּפֶשׁ אֲשֶׁר לֹא תְעֻונֶּה לָא קָא חֲשִׁיב דְּלָא קָחֲשִׁיב אֶלָּא צִיוּוּיִין תְּעַנּוּ וְעִנִּיתֶם אֲבָל הַאי דְּלָא צִיוּוּי הוּא לֹא קָא חֲשִׁיב:
<i>Ceux-là font cinq -- et nous en avons appris six dans la michna.</i> Cela m'étonne, car dans les versets aussi il en est écrit six : deux dans Ahare Mot, trois dans "parle aux kohanim" (Emor), et un dans Pinhas. Et il me semble que le verset "car toute âme qui ne s'affligera pas" n'est pas compté, car on ne compte que les commandements -- "vous vous affligerez" et "et vous affligerez" -- tandis que celui-ci, qui n'est pas un commandement, n'est pas compté.
⚖️ Rosh (1)
[דַּף עג ע"ב] יוֹם הַכִּפּוּרִים אָסוּר בַּאֲכִילָה וּבִשְׁתִיָּה וּבִרְחִיצָה וּבְסִיכָה וּבִנְעִילַת הַסַּנְדָּל וּבְתַשְׁמִישׁ הַמִּטָּה. הַמֶּלֶךְ וְהַכַּלָּה יִרְחֲצוּ אֶת פְּנֵיהֶם וְהַחַיָּה תִּנְעוֹל אֶת הַסַּנְדָּל דִּבְרֵי רַבִּי אֱלִיעֶזֶר וַחֲכָמִים אוֹסְרִים: גְּמ' [דַּף עַד ע"ב] ת"ר תְּעַנּוּ אֶת נַפְשׁוֹתֵיכֶם יָכוֹל יֵשֵׁב בַּחַמָּה אוֹ בַּצִּנָּה כְּדֵי שֶׁיִּצְטַעֵר. ת"ל לֹא תַעֲשֶׂה כָל מְלָאכָה מַה מְלָאכָה שֵׁב וְאַל תַּעֲשֶׂה אַף עִינּוּי שֵׁב וְאַל תַּעֲשֶׂה: [דַּף עו ע"א] הָנֵי חֲמִשָּׁה עִינּוּיָן כְּנֶגֶד מִי א"ר חִסְדָּא כְּנֶגֶד חֲמִשָּׁה עִינּוּיָן שֶׁבַּתּוֹרָה שַׁבַּת שַׁבָּתוֹן וְשַׁבַּת שַׁבָּתוֹן וּבֶעָשׂוֹר אַךְ בֶּעָשׂוֹר וְהָיְתָה זֹּאת לָכֶם לְחֻקַּת עוֹלָם. קְרָאֵי חֲמִשָּׁה הָווּ וַאֲנַן שִׁיתָּא תְּנַן. שְׁתִיָּה בִּכְלַל אֲכִילָה דְּאָמַר רַבִּי שִׁמְעוֹן בֶּן לָקִישׁ מִנַּיִן לִשְׁתִיָּה שֶׁהִיא בִּכְלַל אֲכִילָה שֶׁנֶּאֱמַר וְאָכַלְתָּ לִפְנֵי ה' אֱ-לֹהֶיךָ מַעְשַׂר דְּגָנְךָ תִּירֹושְׁךָ וְיִצְהָרֶךָ וְגוֹ' תִּירוֹשׁ חַמְרָא הוּא וְקָרֵי לֵיהּ אֲכִילָה וּכְתִיב וְנָתַתָּה הַכֶּסֶף בְּכֹל אֲשֶׁר תְּאַוֶּה נַפְשְׁךָ בַּבָּקָר וּבַצֹּאן וּבַיַּיִן וּבַשֵּׁכָר וְגוֹ' וְאָכַלְתָּ לִפְנֵי ה' אֱ-לֹהֶיךָ וְגוֹ' יַיִן וְשֵׁכָר מִשָּׁתְיָיא הוּא וְקָא קָרֵי לֵיהּ וְאָכַלְתָּ. אֲכִילָה וּשְׁתִיָּה מְנָא לַן דִּכְתִיב תְּעַנּוּ אֶת נַפְשׁוֹתֵיכֶם וְנֶאֱמַר לְהַלָּן וַיְעַנְּךָ וְיַרְעִיבְךָ מַה לְהַלָּן עִינּוּי דִּרְעָבוֹן אַף כָּאן דִּרְעָבוֹן. [דַּף עו ע"ב] סִיכָה דְּאִיקְרֵי עִינּוּי מְנָא לֵיהּ דִּכְתִיב לֶחֶם חֲמֻודוֹת לֹא אָכַלְתִּי וּבָשָׂר וָיַיִן לֹא בָא אֶל פִּי וְסוֹךְ לֹא סָכְתִּי וְאִיקְרֵי עִינּוּי דִּכְתִיב מִיּוֹם אֲשֶׁר נָתַתָּ אֶת לִבְּךָ לְהָבִין וּלְהִתְעַנּוֹת וְגוֹ' [דַּף עז ע"א] רְחִיצָה דְּאִיקְּרִי עִינּוּי מְנָא לַן דִּכְתִיב וּלְאֶבְיָתָר אָמַר הַמֶּלֶךְ עֲנָתֹות לֵךְ עַל שָׂדְךָ וְגוֹ' וּכְתִיב כִּי הִתְעַנִּיתָ בְּכֹל אֲשֶׁר הִתְעַנָּה אָבִי וּכְתִיב כִּי אָמְרוּ הָעָם רָעֵב וְעָיֵף וְצָמֵא בַּמִּדְבָּר רָעֵב מִלֶּחֶם וְצָמֵא מִמַּיִם. עָיֵף מִמַּאי לָאו מֵרְחִיצָה. וְדִלְמָא מִנְּעִילַת הַסַּנְדָּל אר"נ בַּר יִצְחָק מֵהָכָא מַיִם קָרִים עַל נֶפֶשׁ עֲיֵפָה. וְאֵימָא שְׁתִיָּה. מִי כְּתִיב בְּנֶפֶשׁ עַל נֶפֶשׁ כְּתִיב אַלְמָא עָיֵף מֵרְחִיצָה הוּא וּכְתִיב הִתְעַנִּיתָ בְּכֹל אֲשֶׁר הִתְעַנָּה אָבִי. נְעִילַת הַסַּנְדָּל מְנָא לַן דִּכְתִיב וְדָוִד עֹולֶה בְמַעֲלֵה הַזֵּיתִים עֹולֶה וּבוֹכֶה וְרֹאשׁ לוֹ חָפוּי וְהוּא הֹולֵךְ יָחֵף וּכְתִיב כִּי הַתַּעֲנִית וְגוֹ'. תַּשְׁמִישׁ הַמִּטָּה מְנָא לַן דִּכְתִיב אִם תְּעַנֶּה אֶת בְּנֹותַי וְאִם תִּקַּח נָשִׁים עַל בְּנֹותַי [דַּף עז ע"ב] אִם תְּעַנֶּה מִתַּשְׁמִישׁ וְאִם תִּקַּח מִצָּרוֹת. פִּי' ר"י דְּהָנֵי דְּרָשׁוֹת אַסְמַכְתָּא בְּעָלְמָא נִינְהוּ וְכָל הָנֵי עִינּוּיָן מִדְּרַבָּנָן חוּץ מֵאֲכִילָה וּשְׁתַּיִם. דְּהָכִי מַשְׁמַע לִישָּׁנָא דִּגְמָרָא דְּקָאָמַר הָנֵי עִינּוּיָן כְּנֶגֶד מִי וְלָא קָאָמַר מְנָא לַן אוֹ מֵהֵיכָא נָפְקָא אֲבָל כְּנֶגֶד מִי מַשְׁמַע שֶׁשּׁוֹאֵל אִם יֵשׁ לָהֶן שׁוּם רֶמֶז מִן הַתּוֹרָה. וְעוֹד דְּדָרַשׁ מֵחֲמִשָּׁה עִינּוּיָן דִּקְרָא גַּם אֲכִילָה וּשְׁתִיָּה וְהַהוּא דְּרָשָׁה רֶמֶז בְּעָלְמָא הוּא דְּהָא אֲכִילָה וּשְׁתִיָּה דָּרֵישׁ לֵיהּ מִקְּרָא וּמִגְּזֵירָה שָׁוָה וּמִדְּהַךְ אַסְמַכְתָּא אִינָךְ נָמֵי אַסְמַכְתָּא נִינְהוּ. וְכֵן מַשְׁמַע נָמֵי הָא דְּתַנְיָא (דַּף עַד.) בִּשְׁאָר סִיפְרֵי דְּבֵי רַב תַּלְמוּד לוֹמַר שַׁבָּתוֹן שְׁבוּת. מַשְׁמַע דַּהֲוָה מִדְּרַבָּנָן כְּמוֹ גַּבֵּי שַׁבָּת דְּאַסְמֵיךְ כָּל אִיסּוּרֵי דְּרַבָּנָן אַשַּׁבָּתוֹן שְׁבוּת. וְעוֹד מִדְּהֵקֵילּוּ חֲכָמִים בְּהוּ וְהִתִּירוּ לַמֶּלֶךְ וְלַכָּלָה לִרְחֹוץ אֶת פְּנֵיהֶם וּמִי שֶׁיֵּשׁ לוֹ חֲטָטִין בְּרֹאשׁוֹ לָסוּךְ וּמִי שֶׁיָּדָיו מְלֻוכְלָכוֹת בְּטִיט וּבְצוֹאָה לְרוֹחֲצָם וְעוֹד מִדִּתְנַן הַחַיָּה תִּנְעוֹל אֶת הַסַּנְדָּל דִּבְרֵי ר' אֱלִיעֶזֶר וַחֲכָמִים אוֹסְרִים ע"כ מַיְירֵי בִּדְלֵיכָּא סַכָּנָה מִדְּאָסְרִי רַבָּנָן וְאִי נְעִילַת הַסַּנְדָּל דְּאוֹרָייְתָא הֵיכִי שָׁרֵי ר' אֱלִיעֶזֶר. וְכֵן הֵבִיא רְאָיָה רִיבָ"א מִן הַיְּרוּשַׁלְמִי (הֲלָכָה א') דְּתַנְיָא סִיכָה כִּשְׁתִיָּה לְאִיסּוּר וּלְתַשְׁלוּמִין אֲבָל לֹא לְעֹונֶשׁ וּלְיוֹם הַכִּפּוּרִים לֹא לֶאֱסֹור וְלֹא לַעֲנֹושׁ:
[folio 73b] Le jour de Kippour, il est interdit de manger, de boire, de se laver, de s'oindre, de chausser la sandale et d'avoir des rapports conjugaux. Le roi et la mariée se laveront le visage, et l'accouchée chaussera la sandale -- paroles de Rabbi Eliezer ; et les Sages l'interdisent. <b>Guemara</b> [folio 74b] : nos maîtres ont enseigné -- "vous affligerez vos âmes" : on aurait pu croire qu'il s'assoie au soleil ou au froid afin de souffrir ; le verset dit donc "tu ne feras aucun travail" : de même que le travail consiste à s'abstenir et à ne pas faire, de même l'inouy consiste à s'abstenir et à ne pas faire. [folio 76a] Ces cinq inouyim, à quoi correspondent-ils ? Rav Hisda a dit : aux cinq inouyim de la Torah -- "chabbat chabbaton", "et chabbat chabbaton", "et le dixième", "mais le dixième", "et ce sera pour vous une loi perpétuelle". Les versets font cinq et nous en avons appris six dans la michna ! -- Boire est compris dans manger, car Rabbi Chimon ben Lakich a dit : d'où sait-on que boire est compris dans manger ? De ce qu'il est dit "et tu mangeras devant Hachem ton Dieu la dîme de ton blé, de ton vin et de ton huile", etc. : le tiroch, c'est du vin, et il l'appelle manger. Et il est écrit "et tu donneras l'argent pour tout ce que désire ton âme, en gros bétail, en petit bétail, en vin et en boisson forte", etc., "et tu mangeras devant Hachem ton Dieu", etc. : le vin et la boisson forte se boivent, et il les appelle pourtant "et tu mangeras". D'où tenons-nous manger et boire ? De ce qu'il est écrit "vous affligerez vos âmes", et il est dit ailleurs "il t'a affligé et t'a affamé" : de même que là-bas il s'agit d'un inouy par la faim, de même ici il s'agit de la faim. [folio 76b] L'onction, d'où sait-on qu'elle est appelée inouy ? De ce qu'il est écrit "je n'ai pas mangé de pain de délices, ni viande ni vin n'est entré dans ma bouche, et je ne me suis pas oint" ; et cela est appelé inouy, car il est écrit "depuis le jour où tu as applique ton cœur à comprendre et à t'affliger", etc. [folio 77a] Le lavage, d'où savons-nous qu'il est appelé inouy ? De ce qu'il est écrit "et à Evyatar le roi dit : Anatot, va-t'en vers ton champ", etc., et il est écrit "car tu t'es affligé de tout ce dont s'est affligé mon père" ; et il est écrit "car ils ont dit : le peuple a faim, il est las et assoiffé dans le désert" : affamé de pain, assoiffé d'eau -- las de quoi ? N'est-ce pas du lavage ? Et peut-être est-ce du fait de chausser la sandale ? Rav Nahman bar Yits'hak a dit : c'est d'ici -- "des eaux fraîches sur une âme lasse". Et dis donc que c'est de la boisson ! -- Est-il écrit "dans l'âme" ? Il est écrit "sur l'âme" : preuve que la lassitude vient du lavage. Et il est écrit "tu t'es affligé de tout ce dont s'est affligé mon père". Le fait de chausser la sandale, d'où le savons-nous ? De ce qu'il est écrit "et David montait la montée des Oliviers, montant et pleurant, la tête couverte, et il allait pieds nus", et il est écrit "car tu t'es affligé", etc. Les rapports conjugaux, d'où le savons-nous ? De ce qu'il est écrit "si tu affliges mes filles, et si tu prends des femmes en plus de mes filles" [folio 77b] : "si tu affliges" -- par l'abstention des rapports ; "et si tu prends" -- par des co-épouses. <b>Explication du Ri</b> : ces derachot ne sont que de simples <b>asmakhta</b> (appuis), et tous ces inouyim sont d'ordre rabbinique à l'exception de manger et de boire. C'est ce qu'implique la langue de la guemara, qui dit "ces inouyim, à quoi correspondent-ils ?" et ne dit pas "d'où les tenons-nous ?" ni "d'où sortent-ils ?" : l'expression "à quoi correspondent-ils" indique qu'il demande s'ils possèdent quelque allusion dans la Torah. En outre, il tire des cinq inouyim du verset également le manger et le boire -- or cette derasha-là n'est qu'une simple allusion, puisque le manger et le boire, on les tire d'un verset et d'une <b>gezera chava</b> ; et puisque celle-ci est une asmakhta, les autres aussi sont des asmakhta. C'est encore ce qu'implique la baraita enseignée (74à) dans les autres livres de l'école de Rav : "le verset dit chabbaton -- chevout (abstention)" : cela implique que la chose est rabbinique, comme à propos de Chabbat, où l'on adosse tous les interdits rabbiniques à "chabbaton -- chevout". En outre, de ce que les Sages ont été indulgents en la matière : ils ont permis au roi et à la mariée de se laver le visage, à celui qui a des croûtes sur la tête de s'oindre, et à celui dont les mains sont sales de boue ou d'excréments de les laver. En outre, de ce que nous avons appris dans la michna : "l'accouchée chaussera la sandale -- paroles de Rabbi Eliezer, et les Sages l'interdisent" ; il s'agit forcément d'un cas où il n'y a pas de danger, puisque les Sages l'interdisent -- or si chausser la sandale était de la Torah, comment Rabbi Eliezer pourrait-il le permettre ? Et de même le Riva a-t-il apporte une preuve du Yerouchalmi (halakha 1), où il est enseigné : "l'onction est comme le boire quant à l'interdit et quant au remboursement, mais non quant à la sanction ; et pour le jour de Kippour, ni pour interdire ni pour sanctionner".
💡 Explication

Le compte ne tombe pas juste : cinq versets, six interdits. La solution n'est pas d'ajouter un verset mais de réduire la liste : chetiya biklal akhila -- boire n'est pas un interdit distinct, il est déjà contenu dans manger. Manger et boire forment ensemble un seul inouy.

L'enjeu dépasse l'arithmétique. Ce qui est compris dans manger relève du même interdit de la Torah -- même gravité, même sanction. La preuve de Reich Lakich est économique : dans le verset du maasser cheni, on trouve le tiroch -- le vin -- rangé sous le verbe ve'akhalta, tu mangeras. Le langage de la Torah englobe donc le boire sous le manger.

Le Roch, lui, retourne tout le montage : puisque manger et boire se démontrent ailleurs par un verset et par une gezera chava, la liste des cinq versets n'est qu'un appui -- et les quatre autres inouyim ne sont, selon le Ri, que d'ordre rabbinique.

13
מִמַּאי? וְדִילְמָא דְּאַכְלֵיהּ עַל יְדֵי אֲנִיגְרוֹן! דְּאָמַר רַבָּה בַּר שְׁמוּאֵל: אֲנִיגְרוֹן מַיָּא דְּסִילְקָא, אַכְּסִיגְרוֹן מַיָּא דְּכֻולְּהוּ שִׁלְקֵי.

D'où cela ? Peut-être l'a-t-il mange par le moyen d'un anigron ! -- Car Rabba bar Chmouel a dit : l'anigron, c'est le jus de bettes ; l'akhsigron, c'est le jus de tous les légumes cuits.

📜 Rachi (3)
אֲנִיגְרוֹן מִין מַאֲכָל שֶׁנּוֹתְנִין בּוֹ יַיִן וּבְכַמָּה מְקוֹמוֹת שָׁנִינוּ בְּתוֹסְפ' אֲנִיגְרוֹן וְאַכְּסִיגְרוֹן שֶׁנּוֹתְנִין בּוֹ יַיִן וְשֶׁמֶן:
Anigron : une sorte de mets dans lequel on met du vin. En plusieurs endroits nous avons appris dans la Tossefta "anigron" et "akhsigron", dans lesquels on met du vin et de l'huile.
מַיָּא דְּסִילְקָא מַיִם שֶׁשָּׁלְקוּ בָּהֶן תְּרָדִין:
Le jus de bettes : de l'eau dans laquelle on a fait cuire des bettes.
דְּכוּלְּהוּ שָׁלְקִי שֶׁל שְׁאָר מִינֵי יַרְקֵי:
De tous les légumes cuits : des autres espèces de légumes.
💡 Explication

La preuve de Reich Lakich est attaquée sur son point faible : elle suppose que le tiroch du verset ait été bu. Mais rien ne l'impose. Si le vin a été consommé mélangé à une préparation épaisse, alors ve'akhalta est littéral -- on l'a vraiment mangé -- et le verset ne prouve plus rien sur l'inclusion du boire dans le manger.

D'où la définition technique de Rabba bar Chmouel. L'anigron et l'akhsigron sont des sauces à base d'eau de cuisson de légumes -- bettes pour l'un, légumes divers pour l'autre -- dans lesquelles, précise Rachi, on verse du vin et de l'huile. Une telle préparation se consomme comme un aliment.

L'objection est purement possible, non attestée : c'est un dilma, un peut-être. Mais en matière de dérivation biblique, un peut-être suffit à ruiner une preuve.

14
אֶלָּא אָמַר רַב אַחָא בַּר יַעֲקֹב, מֵהָכָא: ״וְנָתַתָּה הַכֶּסֶף בְּכֹל אֲשֶׁר תְּאַוֶּה נַפְשְׁךָ בַּבָּקָר וּבַצֹּאן בְּיַיִן וּבַשֵּׁכָר״. שֵׁכָר שְׁתִיָּה הוּא, וְקַרְיֵיהּ רַחֲמָנָא ״וְאָכַלְתָּ״.

Rav Aha bar Yaakov dit plutôt : c'est d'ici -- "et tu donneras l'argent pour tout ce que désire ton âme, en gros bétail, en petit bétail, en vin et en boisson forte (chekhar)" (Devarim 14:26). Or le chekhar se boit, et la Torah l'a pourtant appelé "et tu mangeras".

💡 Explication

Rav Aha bar Yaakov change de verset, deux versets plus loin dans le même passage du maasser cheni. La structure de la preuve est identique -- une boisson rangée sous ve'akhalta -- mais le mot choisi n'est plus tiroch : c'est chekhar.

Ce changement n'est pas cosmétique. Le mot chekhar vient de la racine de l'ivresse : il ne désigne pas seulement une boisson, mais une boisson qui enivre. Or, comme la guemara va l'expliciter, dilué dans une sauce, le vin ne rend plus ivre. Le verset résiste donc à l'objection de l'anigron.

15
מִמַּאי? וְדִילְמָא הָכָא נָמֵי דְּאַכְלֵיהּ עַל יְדֵי אֲנִיגְרוֹן! ״שֵׁכָר״ כְּתָב, מִידֵּי דִּמְשַׁכֵּר. וְדִילְמָא דְּבֵילָה קְעִילִית? דְּתַנְיָא: אָכַל דְּבֵילָה קְעִילִית וְשָׁתָה דְּבַשׁ וְחָלָב וְנִכְנַס לַמִּקְדָּשׁ —

D'où cela ? Peut-être ici aussi l'a-t-il mange par le moyen d'un anigron ! -- La Torah a écrit "chekhar" : une chose qui enivre. -- Et peut-être s'agit-il de la figue sèche de Kei'la ?

Car il a été enseigné : s'il a mangé une figue sèche de Kei'la, ou bu du miel ou du lait, et qu'il est entré dans le Sanctuaire --

📜 Rachi (2)
מִידֵּי דִּמְשַׁכֵּר וְאֵין שִׁכְרוּת דֶּרֶךְ אֲכִילָה:
Une chose qui enivre : or l'ivresse ne se produit pas par la voie de l'aliment.
קְעִילִית שֵׁם מָקוֹם:
Kei'lit : un nom de lieu.
💡 Explication

Le retour de l'objection, et sa neutralisation. On tente de rejouer l'anigron sur le nouveau verset ; la réponse tient à un mot : la Torah n'a pas écrit une boisson quelconque, elle a écrit chekhar, ce qui enivre. Rachi ferme le raisonnement : on ne s'enivre pas par la voie de l'aliment -- un vin noyé dans une sauce de légumes a perdu son pouvoir. Donc ici, ve'akhalta porte bien sur une vraie boisson : boire est compris dans manger.

Mais une dernière brèche s'ouvre aussitôt. Et si chekhar ne désignait pas une boisson du tout ? Il existe des aliments qui enivrent : la devela kei'lit, un gâteau de figues sèches de Kei'la -- Kei'la est un nom de lieu, précise Rachi. La baraita citée le prouve : elle range ensemble, comme causes d'ivresse interdisant l'entrée au Mikdach, la figue de Kei'la, le miel et le lait.

L'amud se coupe en pleine baraita, avant le verdict sur ce kohen. La réponse -- et avec elle le règlement définitif de la question chetiya biklal akhila -- se trouve au début de 76b.

🖼️ Schéma
Prouver que boire est compris dans manger : deux tentatives Chaque preuve repose sur un verset où une boisson est appelée ve akhalta -- et chaque fois on cherche à la manger vraiment Thèse à établir : chetiya biklal akhila -- sans elle, la michna compte six interdits et Rav Hisda n'a que cinq versets Enjeu réel : ce qui est compris dans manger relève du même interdit de la Torah, avec la même gravité. Tentative 1 -- Reich Lakich Devarim 14:23 : ve akhalta lifne Hachem maasar deganekha TIROCHEKHA ve yits harekha tiroch = le vin, et le verset dit ve akhalta. Le mot manger couvre donc bien une boisson. Preuve élégante : elle tient à un seul mot du verset. Objection : l'anigron Et si le vin avait été consommé en anigron ? Rabba bar Chmouel : anigron = jus de bettes, akhsigron = jus de tous les légumes cuits. On y verse le vin : cela se mange à la cuillère. Alors ve akhalta est littéral -- et ne prouve rien. Tentative 2 -- Rav Aha bar Yaakov Devarim 14:26 : ve natata hakessef... ba bakar ou va tson, ba yayin ou va CHEKHAR -- ve akhalta. chekhar = ce qui enivre. Rachi : on ne s'enivre pas par la voie de l'aliment. Dilué dans une sauce, le vin cesse d'enivrer : l'anigron ne sauve plus l'objection. Dernière objection -- ouverte sur 76b Et si chekhar ne désignait pas une boisson mais un aliment enivrant : la devela keilit, gâteau de figues sèches de Keila ? Baraita : celui qui en a mangé, ou a bu du miel ou du lait, et est entré dans le Mikdach -- la phrase s'arrête là : la suite est en 76b.
Les deux preuves de chetiya biklal akhila et leurs objections : le tiroch tombe devant l'anigron, le chekhar y résiste, et la figue de Kei'la rouvre le dossier sur 76b.
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Texte hébreu et araméen vocalisé : édition numérique William Davidson du Talmud Koren Noé, via Sefaria (licence CC BY-NC). Traduction française, notes et schémas : Chiourim BA (licence CC BY 4.0).