Yoma 77a -- la grande aggada de Gabriel (Ezechiel 8-10 relu par Daniel 10), puis la fin du dossier des six inouyim de Kippour : le lavage, le chaussage de la sandale et les rapports conjugaux.

Yoma 77a

Sougya : Le daf a deux moitiees nettement distinctes. La première achève la longue aggada ouverte à la fin de 76b, qui répondait à une question de Rachi : d'où l'ange avait-il été chassé, pour devoir « venir » auprès de Daniel ?

Le récit part de la faute vue par Ezechiel -- vingt-cinq hommes prosternés vers le soleil, dos au Sanctuaire -- puis passe au procès céleste : Mikhael plaide mal, et l'ordre est donné à Gabriel de jeter sur la ville des braises prises d'entre les chroubim. Gabriel ne les prend pas lui-même ; le transfert de main en main les refroidit, et ce délai sauve Israël de l'anéantissement.

Il est pourtant châtié de soixante coups de feu et sorti de derrière le pargod, sur un triple grief. Douviel, prince de Perse, prend sa place vingt et un jours durant et obtient un décret d'impôt sur Israël puis sur les rabbins ; Gabriel, réintégré grâce au plaidoyer sur Daniel, arrache la lettre à Douviel qui l'avalé -- d'où l'inégalité de l'impôt perse.

La seconde moitiee revient à la halakha et clôt le dossier des inouyim : la rehitsa est établie par la fuite de David et par la préposition « al nefech » de Proverbes 25,25 ; la ne'ilat ha-sandal ne l'est qu'au troisième essai, après l'échec de David (cheval et fouet) et d'Isaie (souliers rapiécés), par Jérémie 2,25 ; le tachmich ha-mita s'ouvre sur Genèse 31,50. Le siman du Roch cité ici rapporte au nom du Ri que toutes ces derachot ne sont qu'asmakhta : hormis le manger et le boire, les inouyim sont de-rabbanan.

L'aggada de Gabriel : de la faute du Temple à sa réintégration derrière le pargod Suite du récit ouvert en 76b. Fil conducteur : Ezechiel 8-10, relu à travers Daniel 10. 1. La faute (Ez 8) -- vision montrée à Ezechiel Vingt-cinq hommes entre le Oulam et l'autel, dos au Sanctuaire, face à l'est, prosternés devant le soleil. Deracha : si la face est à l'est, le dos est déjà au Sanctuaire -- donc "leur dos vers le Heikhal" enseigne autre chose (euphémisme). 2. Le procès au ciel -- Michaël plaide mal HKBH : "Michaël, ta nation s'est corrompue." Michaël : "qu'il suffise pour les bons d'entre eux." Réponse : "Je les brûle, eux et les bons d'entre eux" -- les justes qui n'ont pas protestée sont saisis avec les autres. 3. L'ordre à Gabriel (Ez 10,2) "Remplis TES paumes de braises d'entre les chroubim et jette-les sur la ville." Gabriel = le "vêtu de lin". Il ne les prend pas : c'est le chroub qui les lui met en main (Ez 10,7). Le sauvetage caché (Rav Hana bar Bizna) Le transfert de main en main a REFROIDI les braises. Sans ce délai : "il ne serait resté d'Israël ni rescapé ni fuyard." La désobéissance de l'ange sauve le peuple. 4. Gabriel puni (R. Yo'hanan) Sorti de derrière le pargod, soixante coups de feu. Triple grief : (a) si tu n'agis pas, soit ; (b) si tu agis, pourquoi pas comme ordonné ; (c) et pourquoi rapporter une calamité ("j'ai fait comme tu m'as ordonné", Ez 9,11) ? 5. Douviel le remplace 21 jours Prince de Perse, mis "be-harikeh" (à sa place). Dn 10,13 : "le prince du royaume de Perse se tenait devant moi vingt et un jours." Salaire : 21 rois et le port de Machhig. 6. Le retour de Gabriel -- et la réponse à la question de 76b Douviel fait écrire l'impôt (karga) sur Israël, puis sur les rabbins. Au moment de sceller, Gabriel crie Ps 127,2. On ne l'écoute pas. Il plaide alors : "Daniel seul fait pencher la balance contre tous les sages des nations." HKBH : "qui plaide ainsi pour Mes enfants ?" -- et Gabriel est réintégré : "et moi je suis venu à cause de tes paroles" (Dn 10,12). C'est LA réponse à la question de Rachi en 76b : d'où l'ange avait-il été chassé, pour avoir besoin d'y "venir" ?
Le fil de l'aggada, de la faute vue par Ezechiel jusqu'à la réintégration de Gabriel -- qui répond à la question ouverte à la fin de 76b.
Les six interdits de Kippour : ce que 77a achevé de fonder Question de Rav Hisda (76a) : six interdits dans la michna, cinq mentions d'inouy dans la Tora. Chaque interdit doit être montré "appelé inouy" par l'Écriture. Interdit Verset qui le nomme inouy Traité en 1. Akhila (manger) Guezera chava inouy-inouy : Lv 16,29 // Dt 8,3 va-yeankha va-yarivekha -- l'affliction de la Tora est celle de la faim 74b / 76a 2. Chetiya (boire) Non comptée à part : incluse dans l'akhila (Rech Lakich, Dt 14,23 et 14,26 -- tirosh et chekhar sont du vin, et le verset conclut ve-akhalta) 76a - 76b 3. Sikha (s'oindre) Dn 10,3 ve-sôkh lo sakhti ; qualifié d'inouy par Dn 10,12 le-hitanot 76b 4. Rehitsa (se laver) Voie alternative (ve-ibaeit eima) : 1R 2,26 la fuite de David est un inouy ; 2S 17,29 "affamé, EPUISÉ et assoiffé" ; épuisé = du lavage, prouvé par Pr 25,25 "des eaux fraîches SUR une âme épuisée" (al, non be) 77a (ce daf) 5. Ne'ilat ha-sandal Trois tentatives : 2S 15,30 (David pieds nus) -- écartée ; Is 20,2 (Isaie nu et pieds nus) -- écartée ; conclusion Jr 2,25 "retiens ton pied du déchaussement et ta gorge de la soif" 77a (ce daf) 6. Tachmich ha-mita Gn 31,50 : Lavan à Yaakov "si tu AFFLIGES mes filles et si tu prends des femmes" -- teane vise l'abstinence conjugale 77a - 77b Statut : le Roch (siman cité ici) rapporte au nom du Ri que toutes ces derachot ne sont qu'ASMAKHTA -- seuls le manger et le boire sont de-oraita, les quatre autres inouyim étant de-rabbanan. Trois preuves : les allègements des Sages, la formule kenegged mi, le Yerouchalmi.
État du dossier des six interdits : ce daf clôt la rehitsa et la ne'ilat ha-sandal, et ouvre le tachmich ha-mita. En bas, la position du Ri rapportée par le Rosh.
Ne'ilat ha-sandal : trois versets, deux réfutations, une conclusion Le problème : le mot yahef (pieds nus) doit désigner l'ABSENCE DE CHAUSSURE, et cette privation doit être nommée inouy. Tentative 1 -- 2S 15,30 David monte au mont des Oliviers "pleurant, la tête couverte, ET IL ALLAIT PIEDS NUS" ; sa fuite est nommée inouy par 1R 2,26. Donc yahef = sans sandale ? Force : le mot inouy est explicite dans le contexte. Réfutation "Et peut-être du cheval et du fouet (soussya, martka)" : un roi privé de monture et de cravache est dit "à pied", même chaussé. Le verset ne prouve rien sur la sandale. Rachi : martka = le fouet du cheval. Tentative 2 -- Is 20,2 (Rav Nahman b. Yitzhak) "Délie le sac de tes reins et ÔTE TA SANDALE de ton pied" -- puis "il alla nu et pieds nus". Isaie n'était pas un cavalier : son yahef ne peut venir du cheval. Rachi : cela éclaire rétroactivement le yahef de David. Réfutation "Dis plutôt : avec des souliers RAPIÈCES." Preuve par le parallélisme du même verset : "nu" n'est pas nu au sens propre mais "en habits usés" -- donc "pieds nus" peut de même signifier "mal chaussé". Conclusion -- Jr 2,25 (Rav Nahman bar Yitzhak) "Retiens ton pied du déchaussement et ta gorge de la soif" : retiens-toi de la faute pour que ton pied n'en vienne pas au déchaussement ; retiens ta langue des paroles vaines pour que ta gorge n'en vienne pas à la soif. Pourquoi ce verset est-il décisif : le déchaussement y est mis en PARALLÈLE avec la soif -- une privation déjà reconnue comme souffrance -- et présenté comme un CHÂTIMENT de la faute. Il est donc bien, par lui-même, une forme d'affliction.
La sous-sougya de la ne'ilat ha-sandal : deux versets écartés, un troisième retenu -- et la raison de fond de cette préférence.
1
שָׁם מוֹשַׁב סֵמֶל הַקִּנְאָה הַמַּקְנֶה״, ״וַיָּבֵא אֹותִי אֶל חֲצַר בֵּית ה׳ הַפְּנִימִית וְהִנֵּה פֶתַח הֵיכַל ה׳ בֵּין הָאוּלָם וּבֵין הַמִּזְבֵּחַ כְּעֶשְׂרִים וַחֲמִשָּׁה אִישׁ אֲחֹורֵיהֶם אֶל הֵיכַל ה׳ וּפְנֵיהֶם קֵדְמָה וְהֵמָּה מִשְׁתַּחֲוִים קֵדְמָה לַשָּׁמֶשׁ״. מִמַּשְׁמָע שֶׁנֶּאֱמַר ״וּפְנֵיהֶם קֵדְמָה״, אֵינִי יוֹדֵעַ שֶׁאֲחֹורֵיהֶם אֶל הֵיכַל ה׳? אֶלָּא, מַה תַּלְמוּד לוֹמַר ״אֲחֹורֵיהֶם אֶל הֵיכַל ה׳ — מְלַמֵּד שֶׁהָיוּ פּוֹרְעִין עַצְמָן וְהָיוּ מַתְרִיזִין כְּלַפֵּי מַטָּה.

... là où se trouvait le siège de l'idole de la jalousie, celle qui provoque la jalousie » (Ez 8,3). « Et il m'amena à la cour intérieure de la Maison de Hachem, et voici, à l'entrée du Heikhal de Hachem, entre le Oulam et l'autel, environ vingt-cinq hommes, le dos tourné au Heikhal de Hachem et le visage vers l'orient, et ils se prosternaient vers l'orient devant le soleil » (Ez 8,16).

Du fait même qu'il est dit « et leur visage vers l'orient », ne sais-je pas déjà que leur dos était tourné au Heikhal de Hachem ? Alors que vient donc enseigner « leur dos vers le Heikhal de Hachem » ?

Cela enseigne qu'ils se découvraient et se soulageaient vers le bas.

💡 Explication

Le daf s'ouvre au milieu de la vision d'Ezechiel commencée à la fin de 76b. C'est le récit-cadre : l'ange devait « venir » auprès de Daniel (Dn 10,12), et Rachi avait demandé d'où il avait bien pu être chassé. La réponse passe par l'épisode qui suit -- mais il faut d'abord poser la faute qui déclenche tout.

La guemara lit le verset en exégète, non en narrateur : « leur visage vers l'orient » implique déjà logiquement que leur dos est au Sanctuaire, situé à l'ouest. La mention explicite « leur dos vers le Heikhal » est donc redondante -- et une redondance, dans l'Écriture, enseigne toujours quelque chose de plus. Ici : un outrage physique dirigé vers la Chekhina.

Noter le procédé du verset lui-même : il use d'un euphémisme (« leur dos ») pour ne pas nommer crûment l'acte. La guemara, en le décodant, illustre au passage une règle qu'elle appliquera trois segments plus loin à Gabriel : de ce qui est laid, on ne parle qu'à mots couverts.

2
אָמַר לוֹ הַקָּדוֹשׁ בָּרוּךְ הוּא לְמִיכָאֵל: מִיכָאֵל! סָרְחָה אֻומָּתְךָ. אָמַר לְפָנָיו: רִבּוֹנוֹ שֶׁל עוֹלָם, דַּיי לַטּוֹבִים שֶׁבָּהֶם! אָמַר לוֹ: אֲנִי שׂוֹרֵף אוֹתָם וְלַטּוֹבִים שֶׁבָּהֶם, מִיָּד: ״וַיֹּאמֶר (לָאִישׁ) לְבוּשׁ הַבַּדִּים וַיֹּאמֶר בּוֹא אֶל בֵּינוֹת לַגַּלְגַּל אֶל תַּחַת לַכְּרוּב וּמַלֵּא חָפְנֶיךָ גַחֲלֵי אֵשׁ מִבֵּינוֹת לַכְּרֻובִים וּזְרֹוק עַל הָעִיר וַיָּבֹא לְעֵינָי״. מִיָּד: ״וַיִּשְׁלַח הַכְּרוּב אֶת יָדוֹ מִבֵּינוֹת לַכְּרוּבִים אֶל הָאֵשׁ אֲשֶׁר בֵּינוֹת הַכְּרֻובִים וַיִּשָּׂא וַיִּתֵּן אֶל חָפְנֵי לְבֻושׁ הַבַּדִּים וַיִּקַּח וַיֵּצֵא״.

Le Saint béni soit-Il dit à Mikhael : Mikhael ! Ta nation s'est corrompue.

Il dit devant Lui : Maître du monde, qu'il suffise pour les bons d'entre eux ! Il lui dit : Je les brûlerai, eux et les bons d'entre eux.

Aussitôt : « Et Il dit à l'homme vêtu de lin, et Il dit : viens entre les rouages, sous le chroub, remplis tes paumes de braises de feu d'entre les chroubim, et jette-les sur la ville — et il vint sous mes yeux » (Ez 10,2). Aussitôt : « Et le chroub étendit sa main d'entre les chroubim vers le feu qui était entre les chroubim, il en prit et le mit dans les paumes du vêtu de lin, qui le prit et sortit » (Ez 10,7).

📜 Rachi (1)
לְבוּשׁ הַבַּדִּים הוּא גַּבְרִיאֵל בְּסֵפֶר דָּנִיֵּאל:
Le vêtu de lin - c'est Gabriel, dans le livre de Daniel.
🪔 Ben Yehoyada (1)
מִיכָאֵל , סָרְחָה אֲמָתְךָ. הָא דְּייִחֵס אוֹתָם לְמִיכָאֵל כִּי הוּא שַׂר יִשְׂרָאֵל בִּזְמַן שֶׁאֵין עוֹשִׂין רְצוֹנוֹ שֶׁל מָקוֹם וְלָכֵן אָמַר לוֹ גַּבְרִיאֵל לְדָנִיֵּאל וְאֵין אֶחָד מִתְחַזֵּק עִמִּי כִּי אִם מִיכָאֵל שַׂרְכֶם וּבֶאֱמֶת אֵין לְיִשְׂרָאֵל שַׂר לְמַעְלָה וְרַק בְּעֵת שֶׁאֵין עוֹשִׂין רְצוֹנוֹ שֶׁל מָקוֹם נִקְרָא מִיכָאֵל 'שַׂר יִשְׂרָאֵל' עַל דֶּרֶךְ שֶׁאָמְרוּ רַבּוֹתֵינוּ זַ"ל (שַׁבָּת פט:) כְּשֶׁאֵין עוֹשִׂין רְצוֹנוֹ שֶׁל מָקוֹם 'אוֹמֵר לוֹ הַקָּדוֹשׁ בָּרוּךְ הוּא לְאַבְרָהָם בָּנֶיךָ חֶטְאוֹ' שֶׁאֵינוֹ מְיַיחֲסָם אֵלָיו וְלָכֵן אָמַר לוֹ סָרְחָה אֲמָתְךָ דִּמְייַחֵס אוֹתָם אֵלָיו מִפְּנֵי שֶׁאֵין עוֹשִׂין רְצוֹנוֹ שֶׁל מָקוֹם וּכְשֶׁעוֹשִׂין רְצוֹנוֹ שֶׁל מָקוֹם נִקְרָאִים עַם ה'. וַעֲדַייִן צָרִיךְ לְהָבִין לָמָּה קָרְאוּ בִּשְׁמוֹ עַתָּה, שֶׁאָמַר לוֹ 'מִיכָאֵל' סָרְחָה אֲמָתְךָ? וְנִרְאֶה לִי בס"ד דְּאָמְרוּ רַבּוֹתֵינוּ זַ"ל (יַלְקוּט שִׁמְעוֹנִי מִשְׁלֵי רֶמֶז) כְּשֶׁאֵין עוֹשִׂין רְצוֹנוֹ שֶׁל מָקוֹם 'נַעֲשֶׂה מָךְ וָרָשׁ' וּפֵירְשׁוּ הַמְקֻובָּלִים זַ"ל שֶׁיִּסְתַּלְּקוּ אוֹתִיּוֹת אל"י מִן מ י כ אֵל וְאוֹתִיּוֹת אל"י מִן י שַׂר אֵל וְיִשָּׁאֵר כָּאן מָךְ וְכָאן רָשׁ ! וּבָזֶה פֵּרְשׁוּ זַ"ל פָּסוּק (תְּהִלִּים כב, ב) 'אֵלִי אֵלִי לָמָּה עֲזַבְתָּנִי' וּבָזֶה פֵּרַשְׁתִּי בס"ד בסה"ק 'אַדֶּרֶת אֵלִיָּהוּ' בְּהַפְטָרַת מַסְעֵי (יִרְמְיָהוּ ד, א) 'אִם תָּשׁוּב יִשְׂרָאֵל אֵלַי תָּשׁוּב' יְעֻויַּן שָׁם. וְעַתָּה רָצָה הקב"ה שֶׁיִּתְעוֹרֵר מִיכָאֵל לְלַמֵּד זְכוּת עֲלֵיהֶם, כִּי עָלָיו נֶאֱמַר (בִּסְלִיחוֹת לְרֹאשׁ הַשּׁוֹנֶה) 'וְיַעֲמֹד מֵלִיץ טוֹב לְצִדְקֵנוּ' וְעָלָיו נֶאֱמַר (יְשַׁעְיָה סג, ט) 'וּמַלְאַךְ פָּנָיו הוֹשִׁיעָם' יַעַן כִּי עֵת צָרָה הִיא וְהָיְתָה מִדַּת הַדִּין גּוֹבֶרֶת ח"ו לְכָךְ הִזְכִּירוּ בִּשְׁמוֹ לָתֵת לוֹ כֹּחַ כְּלוֹמַר אַתָּה עוֹדְךָ מִיכָאֵל שָׁלוֹם בְּשִׁמְךָ וְלֹא נַעֲשֵׂית מָךְ וְיֵשׁ בְּךָ כֹּחַ לְלַמֵּד זְכוּת עֲלֵיהֶם! וְהִנֵּה בֶּאֱמֶת הקב"ה רָצָה שֶׁיִּלְמַד זְכוּת כְּמוֹ שֶׁאָמַר מֹשֶׁה רַבֵּינוּ ע"ה (שְׁמוֹת לב, יג) 'זְכֹר לְאַבְרָהָם לְיִצְחָק וּלְיִשְׂרָאֵל עֲבָדֶיךָ אֲשֶׁר נִשְׁבַּעְתָּ לָהֶם בָּךְ, וְגַם עוֹד טָעַן בִּשְׁבִיל חִלּוּל הַשֵּׁם (שְׁמוֹת לב, יב) לָמָּה יֹאמְרוּ מִצְרַיִם וְכוּ' אַךְ מִיכָאֵל לֹא הֵשִׁיב בִּדְבָרִים אֵלּוּ אֶלָּא אָמַר דְּיָם לַטּוֹבִים שֶׁבָּהֶם וְאֵין זֶה מַסְפִּיק כְּנֶגֶד מִדַּת הַדִּין יַעַן כִּי הֵן אֱמֶת שֶׁהָיָה בָּהֶם טוֹבִים וְצַדִּיקִים אַךְ גַּם הֵם יִהְיוּ נִתְפָּסִים מֵחֲמַת שֶׁלֹּא מִיחוּ! מֶה עָשָׂה הקב"ה אָמַר לְגַבְרִיאֵל שֶׁיָּבִיא גַּחֲלֵי אֵשׁ מִבֵּינוֹת הַכְּרוּבִים שֶׁהוּא מְקוֹם כִּסֵּא הַכָּבוֹד שֶׁשָּׁם נִרְשָׁמִים הָאָבוֹת זיע"א בְּאַרְבָּעָה רַגְלֵי הַכִּסֵּא כְּדֵי שֶׁיִּתְעוֹרֵר זְכוּת לְיִשְׂרָאֵל מִצַּד הָאָבוֹת כַּאֲשֶׁר טָעַן מֹשֶׁה רַבֵּינוּ ע"ה, וְאָז בְּאֵלֶּה הַגֶּחָלִים לֹא יִשָּׂרֵף אֶלָּא בֵּית הַמִּקְדָּשׁ וְיִהְיוּ יִשְׂרָאֵל נִיצּוֹלִים וְכַאֲשֶׁר הָיָה אַחַר כָּךְ. וְנִרְאֶה לִי בס"ד שֶׁאָמַר לוֹ מ יכאל ס רחה א מֵתְךָ רָאשֵׁי תֵּיבוֹת סמ"א הֵם אוֹתִיּוֹת סמ"א שֶׁבְּשֵׁם פְּלוֹנִי שֶׁגָּבְרוּ עַל יְדֵי הַחֵטְא וְסוֹפֵי תֵּיבוֹת 'כַּלָּה' שֶׁרָאוּי לִהְיוֹת לָהֶם כְּלָיָה, וְרָמַז לוֹ בִּקְרִיאַת שְׁמוֹ אַתָּה שֶׁשִּׁמְךָ מִיכָאֵל [101] שֶׁהוּא מִסְפַּר ק"א אַתָּה תּוּכַל לְהַכְנִיעַ אוֹתִיּוֹת סמ " א [101] דִּפְלוֹנִי שֶׁמִּסְפָּרָם ק"א.
« Mikhael, ta nation s'est corrompue. » Qu'Il les rattache à Mikhael tient à ce qu'il est le prince d'Israël au moment où ils n'accomplissent pas la volonté de l'Omniprésent ; c'est pourquoi Gabriel dit à Daniel : « et nul ne se renforce avec moi, sinon Mikhael, votre prince » (Dn 10,21). En vérité, Israël n'a pas de prince en haut ; c'est seulement lorsqu'ils n'accomplissent pas la volonté de l'Omniprésent que Mikhael est appelé « prince d'Israël », à la manière de ce qu'ont dit nos maîtres z"l (Chabbat 89b) : quand ils n'accomplissent pas la volonté de l'Omniprésent, « le Saint béni soit-Il dit à Avraham : tes fils ont fauté » -- Il ne les rattache pas à Lui-même. C'est pourquoi Il lui dit « ta nation s'est corrompue », les lui rattachant à lui, parce qu'ils n'accomplissent pas la volonté de l'Omniprésent ; et lorsqu'ils l'accomplissent, ils sont appelés « le peuple de Hachem ». Il reste à comprendre pourquoi Il l'appela par son nom à ce moment-là : « Mikhael, ta nation s'est corrompue » ? Il me semble, avec l'aide du Ciel, que nos maîtres z"l ont dit (Yalkout Chimoni, Michlei) que lorsqu'ils n'accomplissent pas la volonté de l'Omniprésent, « il devient makh (appauvri) et rach (indigent) » ; et les kabbalistes z"l ont expliqué que les lettres alef-lamed-youd se retirent de MI-KH-A-EL et les lettres alef-lamed-youd de YI-S-R-A-EL, de sorte qu'il reste ici makh et la rach ! Ainsi ont-ils expliqué le verset (Ps 22,2) « Eli, Eli, pourquoi m'as-Tu abandonné », et ainsi ai-je expliqué avec l'aide du Ciel dans le saint livre Aderet Eliyahou, sur la haftara de Massei (Jr 4,1) : « si tu reviens, Israël, elai (vers Moi) tu reviendras » -- vois là-bas. Or, à cet instant, le Saint béni soit-Il voulait que Mikhael s'éveille à plaider en leur faveur, car c'est de lui qu'il est dit (dans les selihot de Roch Hachana) « qu'un bon défenseur se dresse pour nous justifier », et de lui qu'il est dit (Is 63,9) « et l'ange de Sa face les a sauvés » : car c'était un temps de détresse et la midat ha-din (mesure de rigueur) l'emportait, à D.ieu ne plaise. C'est pourquoi Il le mentionna par son nom, pour lui donner force -- c'est-à-dire : tu es encore Mikhael, entier dans ton nom, tu n'es pas devenu makh, et tu as en toi la force de plaider en leur faveur ! Et en vérité le Saint béni soit-Il voulait qu'il plaide comme le fit Moche rabbenou, paix sur lui (Ex 32,13) : « souviens-Toi d'Avraham, de Yitzhak et d'Israël Tes serviteurs, à qui Tu as juré par Toi-même » ; et qu'il argue encore de la profanation du Nom (Ex 32,12) : « pourquoi les Égyptiens diraient-ils... ». Mais Mikhael ne répondit rien de tel : il dit seulement « qu'il suffise pour les bons d'entre eux » -- et cela ne tient pas face à la midat ha-din, car s'il est vrai qu'il y avait parmi eux des bons et des justes, eux aussi seraient saisis pour n'avoir pas protestée ! Que fit alors le Saint béni soit-Il ? Il dit à Gabriel d'apporter des braises de feu d'entre les chroubim, qui est le lieu du Trône de Gloire, là où les Patriarches -- que leur mérite nous protège -- sont inscrits aux quatre pieds du Trône : afin que s'éveille le mérite d'Israël du côté des Patriarches, comme l'avait argué Moche rabbenou. Ainsi, par ces braises-là, seul le Temple brûlerait et Israël serait sauvé -- ce qui fut effectivement le cas. Et il me semble, avec l'aide du Ciel, que dans « M-ikhael S-arha A-mtekha » les initiales forment SM"A, les lettres de Sam[ael], le nom d'un tel, qui l'ont emporté par la faute ; et les finales forment KHLH (kala, anéantissement), car ils méritaient l'anéantissement. Et Il lui fit allusion en l'appelant par son nom : toi dont le nom est Mikhael [valeur 101], tu peux soumettre les lettres SM"A [101] de ce tel, dont la valeur numérique est également 101.
💡 Explication

Le procès céleste. Mikhael est le prince (sar) d'Israël : c'est lui que Dieu interpelle. Sa défense est brève et, on va le voir, insuffisante : dayya la-tovim che-bahem, « qu'il suffise pour les bons d'entre eux » -- que le mérite des justes serve au moins à les sauver, eux.

La réponse est terrible : « Je les brûlerai, eux et les bons d'entre eux ». Le principe est classique : les justes qui n'ont pas protestée contre la faute sont saisis avec les coupables. L'argument de Mikhael se retourne donc contre lui.

Suit l'ordre à Gabriel -- le lavouch ha-badim, « le vêtu de lin », que Rachi identifie au Gabriel du livre de Daniel. L'ordre est précis : que ce soit lui qui remplisse ses paumes de braises. Le verset suivant, cité immédiatement, montre qu'il n'en fut rien : c'est le chroub qui prend le feu et le lui met en main. Toute la suite du récit tient dans cet écart.

3
אָמַר רַב חָנָא בַּר בִּיזַּנָא אָמַר רַבִּי שִׁמְעוֹן חֲסִידָא: אִילְמָלֵא לֹא נִצְטַנְּנוּ גֶּחָלִים מִיָּדוֹ שֶׁל כְּרוּב לְיָדוֹ שֶׁל גַּבְרִיאֵל — לֹא נִשְׁתַּיְּירוּ מִשּׂוֹנְאֵיהֶן שֶׁל יִשְׂרָאֵל שָׂרִיד וּפָלִיט.

Rav Hana bar Bizna a dit au nom de Rabbi Chimon Hassida : si les braises ne s'étaient pas refroidies en passant de la main du chroub à la main de Gabriel, il ne serait resté des ennemis d'Israël ni rescapé ni fuyard.

💡 Explication

Le retournement du récit. « Les ennemis d'Israël » est un euphémisme classique du Talmud : on n'ose pas dire « Israël » quand on annonce un anéantissement, on lui substitue son contraire. Il faut donc lire : il ne serait rien resté d'Israël.

Or pourquoi les braises se sont-elles refroidies ? Parce qu'elles ont transité de main en main, au lieu d'être prises directement par Gabriel comme il l'avait été ordonné. Autrement dit : l'écart par rapport à l'ordre divin est précisément ce qui a sauvé le peuple. Le délai a tiédi le feu, et le feu tiède n'a consumé que les pierres du Temple, non ses habitants.

Le segment suivant montrera Gabriel châtié pour ce même écart. Le récit assume donc la tension : l'ange est puni pour l'acte qui a sauvé Israël.

4
וּכְתִיב: ״וְהִנֵּה הָאִישׁ לְבֻושׁ הַבַּדִּים אֲשֶׁר הַקֶּסֶת בְּמָתְנָיו מֵשִׁיב דָּבָר לֵאמֹר עָשִׂיתִי כַּאֲשֶׁר צִוִּיתָנִי״. אָמַר רַבִּי יוֹחָנָן: בְּאוֹתָהּ שָׁעָה הוֹצִיאוּ לְגַבְרִיאֵל מֵאֲחוֹרֵי הַפַּרְגּוֹד, וּמַחְיוּהוּ שִׁיתִּין פֻּולְסֵי דְנוּרָא. אָמְרוּ לֵיהּ: אִי לָא עֲבַדְתְּ — לָא עֲבַדְתְּ, אִי עֲבַדְתְּ — אַמַּאי לָא עֲבַדְתְּ כִּדְפַקְּדוּךְ? וְעוֹד: דַּעֲבַדְתְּ, לֵית לָךְ אֵין מְשִׁיבִין עַל הַקַּלְקָלָה?

Et il est écrit : « Et voici, l'homme vêtu de lin, celui qui avait l'écritoire à la ceinture, rapporta la chose en disant : j'ai fait comme Tu me l'as ordonné » (Ez 9,11). Rabbi Yo'hanan a dit : à cette heure-là, on fit sortir Gabriel de derrière le pargod (le rideau) et on le frappa de soixante coups de feu.

On lui dit : si tu n'avais pas agi, tu n'avais pas agi ; mais si tu as agi, pourquoi n'as-tu pas agi comme on te l'avait ordonné ? Et de plus, ayant agi, ne tiens-tu pas qu'on ne fait pas de rapport sur une calamité ?

📜 Rachi (4)
פּוּלְסָא דְּנוּרָא מַקְלוֹת שֶׁל אוֹר:
Poulsa di-noura - des bâtons de feu.
אִי לָא עֲבַדְתְּ כְּלָל:
Si tu n'avais pas agi - du tout.
לָא עֲבַדְתְּ וְהָיִינוּ מַצְדִּיקִים אוֹתְךָ לוֹמַר דּוֹחֶה הוּא אֶת הַדָּבָר אוּלַי יָשׁוּב הקב"ה מֵחֲרוֹנוֹ וְיִתְרַצֶּה לָהֶם:
Tu n'avais pas agi - et nous t'aurions alors donné raison, en disant : il repousse la chose, peut-être le Saint béni soit-Il reviendra-t-Il de Sa colère et s'apaisera-t-Il envers eux.
כִּדְפַקְּדוּךְ שֶׁתְּהֵא אַתָּה נוֹטֵל הַגֶּחָלִים מְבִינוֹת לַכְּרוּבִים וְאַתָּה אָמַרְתָּ אֶל הַכְּרוּב לְתִתָּם לְךָ:
Comme on te l'avait ordonné - que ce soit toi qui prennes les braises d'entre les chroubim ; or toi, tu as dit au chroub de te les donner.
🪔 Ben Yehoyada (1)
אִי לָא עֲבַדְתְּ לָא עֲבַדְתְּ וְכוּ'.. מַקְשִׁים אִי לָא עֲבַד מִי נִיחָא וְהָא צָרִיךְ לְעָנְשׁוֹ עַל זֶה? וְעוֹד מַה שֶּׁאָמַר לוֹ 'וְאִי עֲבַדְתְּ כִּדְפַקְּדוּךְ' מַה שַׁיָּיךְ לְשׁוֹן סָפֵק בָּזֶה דְּוַדַּאי לָא עָבַד כְּמוֹ שֶׁנִּצְטַווָּה דְּהָא לֹא לָקַח הַגֶּחָלִים בְּיָדוֹ. וְעוֹד מַה שֶׁאָמַר 'אֵין מְשִׁיבִין עַל הַקַּלְקָלָה' אַמַּאי לֹא הוֹכִיחוּהוּ בָּזֶה מִתְּחִילַּת דָּבָר? וְנִרְאֶה לִי בס"ד הַכַּוָּנָה אִי לָא עֲבַדְתְּ לְגַמְרֵי לֹא חָל עָלֶיךָ עֹונֶשׁ כָּזֶה דְּאֵין כָּאן אֶלָּא רַק בִּיטּוּל מִצְווַת עֲשֵׂה שֶׁצִּוָּהוּ הַשֵּׁם יִתְבָּרַךְ לַעֲשׂוֹת וְלֹא עָשָׂה וְאֵין מֵעֲנִישִׁין עַל בִּיטּוּל מִצְווַת עֲשֵׂה כְּמוֹ שֶׁאָמַר רַב קַטִּינָא לְאֵלִיָּהוּ זָכוּר לַטּוֹב 'וּמִי עָנְשִׁיתוּ אַעֲשֵׂה' (מְנָחוֹת מא.) וְאִי עֲבַדְתְּ לְקַיֵּים הָעֲשֵׂה שֶׁל הַצִּוּוּי אִבְּעִי לְךָ לְקַיֵּים בִּשְׁלֵימוּת שֶׁתִּהְיֶה אַתָּה לוֹקֵחַ הַגֶּחָלִים וְלֹא יִתְּנוּ לְךָ הַכְּרוּבִים. וְאִם תֹּאמַר שְׁתֵּי מִצְוֹת חֲלוּקוֹת הֵם הָאַחַת לְקִיחַת הַגֶּחָלִים וְהַשֵּׁנִית זְרִיקָתָם עַל הָעִיר וְאַתָּה קִיַּימְתָּ מִצְוָה אַחַת מֵהֶם בִּשְׁלֵימוּת וְהִיא מִצְוַת זְרִיקַת הַגֶּחָלִים, וְעַל זֹאת הַמִּצְוָה שֶׁל זְרִיקַת הַגֶּחָלִים אָמַרְתָּ 'עָשִׂיתִי כַּאֲשֶׁר צִוִּיתָנִי' הִנֵּה בָּזֶה תִּיקְשֵׁי לָךְ לָמָּה בָּאתָ לְהָשִׁיב עַל הַקַּלְקָלָה שֶׁהִיא זְרִיקַת הַגֶּחָלִים, דִּבְלָאו הָכִי אֶפְשָׁר לְפָרֵשׁ דְּבָרֶיךָ שֶׁאָמַרְתָּ עָשִׂיתִי כַּאֲשֶׁר צִוִּיתָנִי עַל לְקִיחַת הַגֶּחָלִים בִּלְבַד כִּי בָּזוֹ לְבַדָּהּ לֵיכָּא קַלְקָלָה וְאָמַרְתָּ עָשִׂיתִי כַּאֲשֶׁר צִוִּיתָנִי דִּלְקִיחָה עַל יְדֵי שָׁלִיחַ חֲשִׁיבָה לְקִיחָה מַמָּשׁ, אַךְ עַתָּה שֶׁנִּבָּא לְפָרֵשׁ דְּבָרֶיךָ עָשִׂיתִי וְכוּ' עַל זְרִיקַת הַגֶּחָלִים בִּלְבַד, אִם כֵּן תִּיקְשֵׁי לָךְ וְכִי לֵית לָךְ דְּאֵין מְשִׁיבִין עַל הַקַּלְקָלָה? דִּזְרִיקַת הַגֶּחָלִים הִיא קַלְקָלָה וְאֵין צָרִיךְ לְהָשִׁיב עַל זֹאת.
« Si tu n'avais pas agi, tu n'avais pas agi », etc. On objecte : s'il n'avait rien fait, en quoi cela irait-il ? Ne faudrait-il pas justement l'en punir ? De plus, ce qu'ils lui disent « et si tu as agi, (pourquoi pas) comme on te l'a ordonné » -- quel sens a une formulation dubitative ici, puisqu'il est certain qu'il n'a pas agi comme il lui avait été ordonné, n'ayant pas pris les braises de sa propre main ? Et de plus, ce qu'ils disent « on ne fait pas de rapport sur une calamité » -- pourquoi ne l'en ont-ils pas repris dès le début ? Il me semble, avec l'aide du Ciel, que l'intention est celle-ci : si tu n'avais rien fait du tout, un tel châtiment ne t'aurait pas été infligé, car il n'y aurait là que l'annulation d'un commandement positif que le Nom béni t'avait ordonné d'accomplir et que tu n'as pas accompli -- et l'on ne punit pas pour l'annulation d'un commandement positif, comme le dit Rav Ketina à Eliyahou, souvenir en bien : « et punissez-vous donc pour un commandement positif ? » (Menahot 41a). Mais si tu as agi, pour accomplir le positif de l'ordre, tu devais l'accomplir parfaitement : que ce soit toi qui prennes les braises, et non que les chroubim te les donnent. Et si tu dis : ce sont là deux commandements distincts -- l'un, prendre les braises, l'autre, les jeter sur la ville -- et j'en ai accompli un parfaitement, celui de jeter les braises, et c'est sur ce commandement-là que j'ai dit « j'ai fait comme Tu me l'as ordonné » -- alors voici la difficulté : pourquoi es-tu venu faire rapport sur la calamité, à savoir le jet des braises ? Car sans cela il était possible d'interpréter tes paroles « j'ai fait comme Tu me l'as ordonné » comme portant sur la seule prise des braises, où il n'y a pas de calamité, et tu aurais dit « j'ai fait comme Tu me l'as ordonné » parce qu'une prise par intermédiaire est réputée une prise véritable. Mais dès lors que nous venons d'interpréter tes paroles comme portant sur le seul jet des braises, la difficulté revient : ne tiens-tu pas qu'on ne fait pas de rapport sur une calamité ? Car le jet des braises est une calamité, et il n'y a pas lieu d'en rendre compte.
💡 Explication

Le pargod est le rideau qui sépare le Trône de gloire du monde des anges : « être derrière le pargod », c'est appartenir au cercle le plus intérieur. En être sorti, c'est la dégradation. Les soixante poulsei di-noura -- que Rachi glose « des bâtons de feu » -- sont le châtiment corporel qui l'accompagne.

L'accusation se décompose en trois temps, et il faut y entendre une gradation. (a) S'abstenir totalement aurait été défendable : Rachi précise qu'on lui aurait alors donné raison -- il différait l'exécution, dans l'espoir que le Saint béni soit-Il se ravise. (b) Mais ayant agi, il devait obéir à la lettre : l'ordre était qu'il prenne lui-même les braises, et il a demandé au chroub de les lui donner. (c) Et surtout : ayant fait, il ne devait pas en rendre compte. « Ein mechivin al ha-kalkala » -- d'une œuvre de destruction, on ne fait pas rapport ; on répond à mots couverts, comme le verset lui-même le faisait au segment 0.

Le lecteur mesure l'ironie : ce que le tribunal céleste reproche à Gabriel, c'est exactement ce qui, selon Rav Hana bar Bizna, a sauvé Israël.

🖼️ Schéma
Le triple grief contre Gabriel (R. Yo'hanan) Structure du reproche : il ne porte pas sur l'acte, mais sur trois manières de le mal accomplir. Grief 1 -- "si tu n'avais rien fait, tu n'avais rien fait" Une abstention totale aurait été tenue pour un ajournement méritoire : peut-être le Saint béni soit-Il se serait-il ravisé (Rachi). Grief 2 -- "si tu as agi, pourquoi pas comme on te l'a ordonné ?" L'ordre était : que TOI tu prennes les braises d'entre les chroubim. Or il a dit au chroub de les lui donner (Rachi). Grief 3 -- "ne tiens-tu pas qu'on ne fait pas de rapport sur une calamité ?" Ayant agi, il ne fallait pas dire "j'ai fait comme tu m'as ordonné" (Ez 9,11) : d'une destruction, on ne rend compte qu'à mots couverts. Le paradoxe du récit : c'est précisément la désobéissance sanctionnée ici qui, en refroidissant les braises, a sauvé Israël (segment précédent).
Les trois griefs adressés à Gabriel, et le paradoxe qu'ils recouvrent.
5
אַייְתוּהּ לְדֻובִּיאֵל שָׂרָא דְפָרְסָאֵי וְאוֹקְמוּהּ בַּחֲרִיקֵיהּ, וְשַׁמֵּשׁ עֶשְׂרִים וְאֶחָד יוֹם. הַיְינוּ דִּכְתִיב: ״וְשַׂר מַלְכוּת פָּרַס עֹומֵד לְנֶגְדִּי עֶשְׂרִים וְאֶחָד יוֹם וְהִנֵּה מִיכָאֵל אַחַד הַשָּׂרִים הָרִאשֹׁונִים בָּא לְעָזְרֵנִי וַאֲנִי נוֹתַרְתִּי שָׁם אֵצֶל מַלְכֵי פָרָס״, יְהַבוּ לֵיהּ עֶשְׂרִין וְחַד מַלְכֵי וּפַרְוָותָא דְּמַשְׁהִיג.

On amena Douviel, le prince des Perses, et on l'installa à sa place (be-harikeh), et il officia vingt et un jours. C'est ce qui est écrit : « Et le prince du royaume de Perse se tenait devant moi vingt et un jours, et voici, Mikhael, l'un des princes premiers, vint à mon aide, et moi je restai là auprès des rois de Perse » (Dn 10,13).

On lui donna vingt et un rois et le port de Machhig.

📜 Rachi (4)
בַּחֲרִיקֵיהּ בִּמְקוֹמוֹ:
Be-harikeh - à sa place.
עוֹמֵד לְנֶגְדִּי גַּבְרִיאֵל אָמַר כֵּן לְדָנִיֵּאל:
Se tenait devant moi - c'est Gabriel qui parle ainsi à Daniel.
וּפַרְווְתָא דְּמַשְׁמְהִיג נָמֵל שֶׁקּוֹרִין פּוֹרֵט:
Et le port de Machhig - un port, ce qu'on appelle port.
דְּמַשְׁמְהִיג דְּבַר מַלְכוּת בִּלְשׁוֹן פַּרְסֵי לְפִי שֶׁהוּא מַעֲלֶה שָׁם מַרְגָּלִיּוֹת כִּדְאָמְרִינַן בר"ה:
De-Machhig - c'est un terme royal en langue perse, parce qu'on y remonte des perles, comme nous le disons dans Roch Hachana.
💡 Explication

La destitution de Gabriel a une conséquence politique : le poste vacant est aussitôt occupé par Douviel, le sar (ange tutélaire) de la Perse. Rachi glose l'araméen be-harikeh : « à sa place ». Vingt et un jours de service céleste -- et c'est le compte exact que donne Daniel, qui rapporte l'obstruction du prince de Perse pendant trois semaines.

La logique du récit est de correspondance : à chaque jour de service répond une contrepartie terrestre. Vingt et un jours donnent vingt et un rois perses, plus le port de Machhig. Rachi l'explique deux fois : c'est un port (il donne le mot roman port), et le nom est un terme royal en langue perse, parce qu'on y remonte des perles.

6
אָמַר: כְּתִיבוּ לִי לְיִשְׂרָאֵל בְּאַכְּרָגָא. כָּתְבוּ לֵיהּ. כְּתִיבוּ לִי רַבָּנַן בְּאַכְּרָגָא. כָּתְבוּ לֵיהּ. בְּעִידָּנָא דְּבָעוּ לְמִיחְתַּם, עָמַד גַּבְרִיאֵל מֵאֲחוֹרֵי הַפַּרְגּוֹד וְאָמַר: ״שָׁוְא לָכֶם מַשְׁכִּימֵי קוּם מְאַחֲרֵי שֶׁבֶת אֹוכְלֵי לֶחֶם הָעֲצָבִים כֵּן יִתֵּן לִידִידוֹ שֵׁנָא״, מַאי ״כֵּן יִתֵּן לִידִידוֹ שֵׁנָא״? אָמַר רַבִּי יִצְחָק: אֵלּוּ נְשׁוֹתֵיהֶן שֶׁל תַּלְמִידֵי חֲכָמִים שֶׁמְּנַדְּדוֹת שֵׁינָה בָּעוֹלָם הַזֶּה וְזוֹכוֹת לָעוֹלָם הַבָּא, וְלֹא הִשְׁגִּיחוּ עָלָיו.

Il dit : inscrivez-moi Israël pour le karga (la capitation). On le lui inscrivit.

Inscrivez-moi les rabbins pour le karga. On le lui inscrivit.

Au moment où l'on voulut sceller, Gabriel se dressa de derrière le pargod et dit : « C'est en vain pour vous qui vous levez tôt, qui veillez tard, qui mangez le pain des douleurs — ainsi Il donne à Son bien-aimé le sommeil » (Ps 127,2). Que signifie « ainsi Il donne à Son bien-aimé le sommeil » ?

Rabbi Yitzhak a dit : ce sont les épouses des talmidei hakhamim, qui se privent de sommeil en ce monde et méritent le monde à venir. Et l'on ne prit pas garde à lui.

📜 Rachi (2)
אַכְּרָגָא כֶּסֶף גֻּולְגָּלְתָּא:
Akarga - l'argent par tête (la capitation).
שָׁוְא לָכֶם וְכוּ' כְּלוֹמַר כְּלוּם הֲגוּנִים הָאֻומּוֹת לִהְיוֹת הַחֲכָמִים מְסוּרִים בְּיָדָם וַהֲלֹא הַמִּקְרָא מְשַׁבְּחָן שֶׁאַף נְשׁוֹתֵיהֶם מְנַדְּדוֹת שֵׁינָה מֵעֵינֵיהֶן שָׁוְא לָכֶם בַּעֲלֵי אֻומָּנוּת הַמַּשְׁכִּימִים וּמְאַחֲרִים לִמְלָאַכְתָּם אוֹכְלֵי לֶחֶם בְּעֶצֶב וּבִיגִיעָה כֵּן יִתֵּן הַזָּן אֶת הָעוֹלָם מְזוֹנוֹת וּפַרְנָסָה לִידִידוֹ שְׁנָא לְמִי שֶׁנִּדֵּד שֵׁינָה בִּשְׁבִילוֹ:
C'est en vain pour vous, etc. - c'est-à-dire : les nations sont-elles donc dignes que les sages leur soient livrés ? Or l'Écriture les loue, au point que même leurs épouses chassent le sommeil de leurs yeux. « C'est en vain pour vous », artisans qui vous levez tôt et rentrez tard à votre ouvrage, mangeant le pain dans la peine et la fatigue : « ainsi Il donne » -- Celui qui nourrit le monde donne nourriture et subsistance « à Son bien-aimé, le sommeil », à celui pour qui l'on a chassé le sommeil.
🪔 Ben Yehoyada (1)
(תְּהִלִּים קכז, ב) " כֵּן יִתֵּן לִידִידוֹ שֵׁנָא ".. אֵלּוּ נְשׁוֹתֵיהֶן שֶׁל תַּלְמִידֵי חֲכָמִים , שֶׁמְּנַדְּדוֹת שָׁנָה מֵעֵינֵיהֶן בָּעוֹלָם הַזֶּה וְזוֹכוֹת לְחַיֵּי עוֹלָם הַבָּא. יֵשׁ לְהַקְשׁוֹת הֵיכָא נִרְמְזוּ כָּאן הַנָּשִׁים? וְנִרְאֶה לִי בס"ד דְּנִרְמְזוּ בְּתֵיבַת יְדִידוֹ דְּהָאִשָּׁה שָׁורְשָׁהּ בְּהֵ"א אַחֲרוֹנָה שֶׁבְּשֵׁם הוי"ה שֶׁיֵּשׁ לָהּ שְׁתֵּי צוּרוֹת צוּרַת ד"ו וְצוּרַת ד"י, כְּמוֹ שֶׁאָמַר רַבֵּינוּ הָאֲרִ"י זַ"ל בְּבֵיאוּר הָא לַחְמָא עָנְיָא דִּי אָכְלוּ אֲבָהָתַנָא וְזֶהוּ 'יְדִידוֹ' ד " י ו ד " ו . אוֹ יוּבַן מַפִּיק לְהוּ מִתֵּיבַת כֵּן שֶׁהוּא לְשׁוֹן כִּיּוֹר וְכַנּוֹ שֶׁהָאִשָּׁה הִיא כַּר וְכֵן לְבַעְלָהּ וְאֵלּוּ הַנָּשִׁים שֶׁהֵם כֵּן לְבַעֲלֵיהֶם יִתֵּן לָהֶם שְׂכַר נִדְנוּד שֵׁינָה. וְנִרְמָז נִדְנוּד זֶה בִּשְׁבִיל הַתּוֹרָה דְּכָתַב שְׁנָא בְּאָלֶף וְלֹא בְּהֵ"א לִרְמֹוז דְּנִדְנוּד זֶה הוּא בִּשְׁבִיל לִימּוּד הַתּוֹרָה שֶׁלּוֹמְדִין בַּעֲלֵיהֶם וְאֶלֶף לְשׁוֹן לִימּוּד כְּמוֹ (תְּהִלִּים נה, יד) 'אַלּוּפִי וּמְיֻדָּעִי', (אִיּוֹב לג, לג) 'וְאַאַלְפְּךָ חָכְמָה'. רִבּוֹנוֹ שֶׁל עוֹלָם! אִם יִהְיוּ כָּל חַכְמֵי עוֹבְדֵי כּוֹכָבִים בְּכַף מֹאזְנַיִם , וְדָנִיֵּאל אִישׁ חֲמוּדוֹת בְּכַף שְׁנִיָּה , [ לֹא נִמְצָא ] מַכְרִיעַ אֶת כֻּלָּם? [עז.] נִרְאֶה לִי בס"ד חַכְמֵי אוּמוֹת הָעוֹלָם קָאֵי עַל שִׁבְעִים שָׂרִים שֶׁהֵם בַּעֲשִׂיָּה וְהַשָּׂגַת דָּנִיֵּאל ע"ה הָיְתָה בַּעֲשִׂיָּה, כְּמוֹ שֶׁאָמַר רַבֵּינוּ זַ"ל בְּסֵפֶר הַלִּיקּוּטִים בִּשְׁמוּאֵל, דָּנִיֵּאל רָאָה עַתִּיק יוֹמִין מַה שֶׁלֹּא רָאָה מֹשֶׁה רַבֵּינוּ ע"ה וְאֵיךְ יְהִי' דָּבָר זֶה, אֶלָּא מַה שֶׁהִשִּׂיג דָּנִיֵּאל הוּא עַתִּיק דַּעֲשִׂיָּה לְפִי שֶׁבְּכָל עוֹלָמוֹת דאבי"ע [אֲצִילוּת,בְּרִיאָה,יְצִירָה, עֲשִׂיָּה] יֵשׁ עֶשֶׂר סְפִירוֹת, וְכֵן דָּנִיֵּאל [95] עוֹלֶה א " ל אֵדֶנ " י [96] וְזֶה הַשֵּׁם הוּא בַּעֲשִׂיָּה וְכוּ', עַיֵּין שָׁם. וְלָכֵן נָקֵיט כְּנֶגֶד הַשִּׁבְעִים שָׂרִים דָּנִיֵּאל אִישׁ חֲמוּדוֹת בְּכַף שְׁנִיָּה שֶׁגַּם הוּא הַשָּׂגָתוֹ הָיְתָה בְּעֶשֶׂר סְפִירוֹת דַּעֲשִׂיָּה שֶׁהִשִּׂיג גַּם הַכֶּתֶר הַנִּקְרָא עַתִּיק יוֹמִין וְהוּא בְּכַף שְׁנִיָּה דְּזֶה לְעֻומַּת זֶה עָשָׂה הָאֱלֹקִים. וְנִרְאֶה לִי קָרְאוּ ד נֵיאַלּ א יֵשׁ ח מוֹדוֹת רָאשֵׁי תֵּיבוֹת אֶחָד שֶׁהוּא מִסִּטְרָא דִּקְדֻושָּׁה שֶׁהוּא רְשׁוּת הַיָּחִיד, גַּם הִשִּׂיג הַכֶּתֶר אֲשֶׁר שָׁם הוּא אֶחָד. וּמַה שֶׁאָמַר הַקָּדוֹשׁ בָּרוּךְ הוּא: מִי הוּא זֶה שֶׁמְּלַמֵּד זְכוּת עַל בָּנַי? אָמַר כֵּן בְּדֶרֶךְ חִיבָּה לְחַבְּבוֹ עַל זֹאת, וְגַם לְהוֹדִיעַ לְבֵית דִּין שֶׁל מַעְלָה שֶׁיֵּשׁ בִּדְבָרָיו סִיפּוּק לְזַכּוֹת אֶת יִשְׂרָאֵל וְגַם כְּדֵי שֶׁיִּקְרָא אֶת יִשְׂרָאֵל בְּשֵׁם 'בָּנַי' ודו"ק.
(Ps 127,2) « Ainsi Il donne à Son bien-aimé le sommeil » -- ce sont les épouses des talmidei hakhamim, qui chassent le sommeil de leurs yeux en ce monde et méritent la vie du monde à venir. Il y a lieu de demander : où donc les femmes sont-elles ici suggérées ? Il me semble, avec l'aide du Ciel, qu'elles sont suggérées dans le mot <i>yedido</i> (Son bien-aimé) : car la racine de la femme est dans le hé final du nom de quatre lettres, lequel a deux formes, la forme dalet-vav et la forme dalet-youd, comme l'a dit notre maître le Ari z"l dans son commentaire du Ha lahma anya di akhalou avahatana ; et c'est cela YEDIDO : dalet-youd et dalet-vav. Ou bien on peut le tirer du mot <i>ken</i> (ainsi), qui a le sens de « base », comme dans « la vasque et sa base » : la femme est le siège et la base de son mari ; et ces femmes-là, qui sont la base de leurs maris, Il leur donnera la récompense de leur sommeil chassé. Et cette privation, faite pour la Tora, est suggérée par l'écriture de <i>chena</i> avec un alef et non avec un hé, pour indiquer qu'elle est faite pour l'étude de la Tora qu'étudient leurs maris -- l'alef ayant le sens d'enseignement, comme dans (Ps 55,14) « mon aloufi et mon familier » et (Jb 33,33) « et je t'enseignerai (va-aalefkha) la sagesse ». « Maître du monde ! Si tous les sages des idolâtres étaient sur un plateau de la balance et Daniel, l'homme des délices, sur le second plateau, ne se trouverait-il pas les emporter tous ? » [77à] Il me semble, avec l'aide du Ciel, que « les sages des nations du monde » vise les soixante-dix princes, qui sont dans le monde de la Assiya, et que l'appréhension de Daniel, paix sur lui, était elle aussi dans la Assiya -- comme l'a dit notre maître z"l dans le Sefer ha-Likoutim sur Chemouel : Daniel vit l'Atik Yomin, ce que Moche rabbenou, paix sur lui, ne vit pas -- comment cela se peut-il ? Sinon que ce que Daniel appréhenda, c'est l'Atik de la Assiya, car dans chacun des mondes d'Atsilout, Beria, Yetsira et Assiya il y a dix sefirot ; et de même Daniel [95] équivaut à EL ADNY [96] -- et ce Nom appartient à la Assiya, etc. ; vois là-bas. C'est pourquoi il place, face aux soixante-dix princes, Daniel l'homme des délices sur le second plateau, lui dont l'appréhension était également dans les dix sefirot de la Assiya, y compris le Keter appelé Atik Yomin -- et il est sur le second plateau, car « celui-ci en face de celui-là, D.ieu les a faits ». Et il me semble qu'il l'appelle D-aniel I-ch H-amoudot, dont les initiales forment EHAD (un), qui est du côté de la sainteté, laquelle est domaine de l'Un ; il appréhenda aussi le Keter, où tout est Un. Et ce que dit le Saint béni soit-Il : « qui est celui-là qui plaide en faveur de Mes enfants ? », Il le dit par affection, pour le lui rendre cher à ce titre, et aussi pour faire savoir au tribunal d'en haut qu'il y a dans ses paroles de quoi rendre Israël méritant, et enfin pour appeler Israël du nom de « Mes enfants » -- médite-le.
💡 Explication

Douviel exploite sa position : il fait rédiger un décret d'impôt. Rachi glose akarga : kessef goulgolta, l'argent par tête -- la capitation. Puis il pousse plus loin : que les rabbins aussi y soient assujettis, alors qu'ils en étaient traditionnellement exemptés.

Gabriel, banni mais non muet, intervient de derrière le pargod -- il n'a plus le droit d'y entrer, mais il peut encore crier. Son argument est un verset des Psaumes lu à contre-courant. Rachi en donne la portée : est-il convenable que les sages soient livrés aux nations ? L'Écriture les loue au point de louer leurs épouses -- celles qui « chassent le sommeil de leurs yeux » en attendant des maris partis tôt et rentrés tard. La lecture de Rabbi Yitzhak repose sur un jeu de mots : chena (sommeil) et menaddedot chena (elles font fuir le sommeil).

Le verdict tombe sec : on ne prit pas garde à lui. L'argument du mérite ne suffit pas -- il faudra, au segment suivant, un plaidoyer d'une autre nature.

7
אָמַר לְפָנָיו: רִבּוֹנוֹ שֶׁל עוֹלָם! אִם יִהְיוּ כָּל חַכְמֵי אֻומּוֹת הָעוֹלָם בְּכַף מֹאזְנַיִם, וְדָנִיֵּאל אִישׁ חֲמוּדוֹת בְּכַף שְׁנִיָּה, לֹא נִמְצָא מַכְרִיעַ אֶת כֻּולָּם?! אָמַר הַקָּדוֹשׁ בָּרוּךְ הוּא: מִי הוּא זֶה שֶׁמְּלַמֵּד זְכוּת עַל בָּנַי? אָמְרוּ לְפָנָיו: רִבּוֹנוֹ שֶׁל עוֹלָם, גַּבְרִיאֵל. אָמַר לָהֶם: יָבֹא. שֶׁנֶּאֱמַר: ״וַאֲנִי בָּאתִי בִּדְבָרֶיךָ״. אֲמַר לְהוּ: לִיעוֹל. אַעְיִילוּהוּ.

Il dit devant Lui : Maître du monde ! Si tous les sages des nations du monde étaient sur un plateau de la balance et Daniel, l'homme des délices, sur le second plateau, ne se trouverait-il pas les emporter tous ?

Le Saint béni soit-Il dit : qui est celui-là qui plaide en faveur de Mes enfants ? On dit devant Lui : Maître du monde, c'est Gabriel.

Il leur dit : qu'il vienne. Comme il est dit : « et moi, je suis venu à cause de tes paroles » (Dn 10,12).

Il leur dit : qu'il entre. On le fit entrer.

📜 Rachi (1)
בָּאתִי בִּדְבָרֶיךָ עַל שֶׁדִּבַּרְתִּי בְּךָ:
Je suis venu à cause de tes paroles - parce que j'ai parlé de toi.
💡 Explication

Le plaidoyer qui porte. Gabriel change de registre : il ne demande plus grâce, il pèse. Un seul juste d'Israël -- Daniel, l'ich hamoudot, « l'homme des délices » -- fait pencher la balance contre l'ensemble des sages des nations. C'est un argument de valeur, non de pitié.

La réponse divine est une question qui vaut approbation : « qui est celui-là qui plaide en faveur de Mes enfants ? ». Le mot est décisif : en nommant Israël « Mes enfants », le Saint béni soit-Il a déjà tranché.

Et voici le dénouement attendu depuis 76b : le verset « et moi, je suis venu à cause de tes paroles » (Dn 10,12) reçoit enfin son sens. Rachi le glose : parce que j'ai parlé de toi. L'ange déclare à Daniel qu'il a pu rentrer derrière le pargod grâce à lui -- ce qui suppose qu'il en avait été chassé. La question posée par Rachi à la fin de 76b trouve ici sa réponse complète.

8
אֲתָא, אַשְׁכְּחֵיהּ לְדֻובִּיאֵל דְּנָקֵט לֵיהּ לְאִיגַּרְתֵּיהּ בִּידֵיהּ, בְּעָא לְמִרְמֵא מִינֵּיהּ, בָּלְעָה. אִיכָּא דְאָמְרִי: מִיכְתָּב הֲוָה כְּתִיבָא, מִיחְתָּם לָא הֲוָה חֲתִימָא. אִיכָּא דְאָמְרִי: אַף מִיחְתָּם נָמֵי הֲוָה חֲתִימָא, כִּדְבָלְעָה, מָחֵיק לָהּ מִינֵּיהּ. הַייְנוּ דִּבְמַלְכוּתָא דִּפְרָס, אִיכָּא דְּיָהֵיב כְּרָגָא וְאִיכָּא דְּלָא יָהֵיב כְּרָגָא: ״וַאֲנִי יוֹצֵא וְהִנֵּה שַׂר יָוָן בָּא״, עַוִּי עַוִּי וְלֵיכָּא דְּאַשְׁגַּח בֵּיהּ.

Il vint et trouva Douviel qui tenait sa lettre à la main. Il voulut la lui arracher : il l'avala.

Certains disent : elle était écrite, mais elle n'était pas scellée. Certains disent : elle était même scellée, mais en l'avalant, le sceau s'en trouva effacé.

C'est pourquoi, dans le royaume de Perse, il en est qui paient le karga et il en est qui ne le paient pas. « Et moi je sors, et voici le prince de Grèce qui vient » (Dn 10,20) : il cria et cria, et nul n'y prit garde.

📜 Rachi (3)
אַשִּׁכְחֵיהּ לְדוּבִּיאֵל דַּהֲוָה נְקַט אִיגַּרְתָּא:
Il trouva Douviel qui tenait la lettre.
וַאֲנִי יוֹצֵא וְהִנֵּה שַׂר יָוָן בָּא וּכְשֶׁהִגִּיעַ זְמַן מַלְכוּת יָוָן לָבֹא אֵצֵא עַל כָּרְחִי שֶׁכְּבָר נִגְזְרָה גְּזֵרָה וְשַׂר יָוָן יָבֹא בִּמְקוֹמִי:
Et moi je sors, et voici le prince de Grèce qui vient - et quand sera venu le temps du royaume de Grèce, je sortirai malgré moi, car le décret est déjà rendu, et le prince de Grèce viendra à ma place.
עַוִּי עַוִּי צָעַק וְצָוַח גַּבְרִיאֵל עַל זֹאת שֶׁלֹּא יִמְשְׁלוּ מַלְכֵי יָוָן בְּיִשְׂרָאֵל:
Avi avi - Gabriel cria et hurla à ce sujet, pour que les rois de Grèce ne dominent pas sur Israël.
🪔 Ben Yehoyada (1)
אָמַר עַוִּי עַוִּי וְלָא אַשְׁגַּחוּ בֵּיהּ. עַייֵּן מַה שֶׁאָמַר בַּעַל עֵין יַעֲקֹב מִי זֶה שֶׁאָמַר עַוִּי. וְנִרְאֶה לִי בס"ד 'עַוִּי' וְ " י ע ' כִּי הַחֲכָמִים הֵם עַיִן יָמִין וּשְׁאָר יִשְׂרָאֵל עַיִן שְׂמֹאל וְלָכֵן אָמַר ו"י עַיִ"ן כְּנֶגֶד שַׁלִּיטָתוֹ עַל חֲכָמִים שֶׁהֵם עֵין יָמִין ו"י ע' וּבְעַד שַׁלִּיטָתוֹ עַל יִשְׂרָאֵל שֶׁהֵם עַיִן שְׂמֹאל גַּם כֵּן אָמַר ו"י עַיִ"ן. וּמַה שֶׁאָמַר אַשִּׁכְחֵיהּ דַּהֲוָה נָקֵיט פִּיתְקָא בִּידֵיהּ דִּדְבִיאֵל וְכוּ' דָּבָר זֶה יָדוּעַ שֶׁאֵין דְּבָרִים אֵלּוּ כִּפְשָׁטָן דְּלָא הָיָה פִּתְקָא מַמָּשׁ וְלֹא חֲתִימָה מַמָּשׁ וְלֹא בְּלִיעָה וּמְחִיקָה מַמָּשׁ אֶלָּא אֵלּוּ דִּבְרֵי מָשָׁל הֵם לְהַלְבִּישׁ בָּזֶה דְּבָרִים נִסְתָּרִים הַנַּעֲשִׂים לְמַעְלָה. וְדֶרֶךְ כְּלָל נֹאמַר דְּכָל תִּגְבֹּורֶת שֶׁיִּהְיֶה לְשַׂר מִשָּׂרֵי אוּמוֹת הָעוֹלָם הוּא עַל יְדֵי אֵיזֶה נִיצוֹץ קָדוֹשׁ אֲשֶׁר יִתְפַּשֵּׁט בְּקִרְבּוֹ, וּכְפִי גֹּודֶל אוֹתוֹ הַנִּיצוֹץ כֵּן יִגְדַּל כּוֹחוֹ שֶׁל אוֹתוֹ הַשַּׂר, וְהַפִּתְקָא רָמַז אֶל הַנִּיצוֹץ הַהוּא, וְהַכְּתִיבָה רֶמֶז עַל אֲחִיזַת כּוֹחוֹת הַשַּׂר בְּאוֹתוֹ הַנִּיצוֹץ הַקָּדוֹשׁ, וְהַחֲתִימָה רֶמֶז עַל כֹּחַ חִיזּוּק יוֹתֵר שֶׁיִּהְיֶה לוֹ בַּאֲחִיזָתוֹ שֶׁבָּזֶה יִהְיֶה לוֹ מַדְרֵגָה שֶׁל חִיזּוּק יוֹתֵר מִכֹּחַ הָרָמוּז בִּכְתִיבָה, וְהַבְּלִיעָה רָמַז עַל הִתְעַלְּמוּת הַנִּיצוֹץ הַהוּא וְהַמְּחִיקָה רֶמֶז עַל רִפְיוֹן וַחֲלִישׁוּת כֹּחַ אֲחִיזַת הַשַּׂר בְּאוֹתוֹ נִיצוֹץ. וְהָבֵן בִּדְבָרִים שֶׁכָּתַבְנוּ בְּקִיצּוּר נִמְרָץ.
« Il dit avi avi, et l'on n'y prit pas garde. » Vois ce qu'a dit l'auteur du Ein Yaakov : qui est celui qui dit avi ? Il me semble, avec l'aide du Ciel, que <i>avi</i> se décompose en vav-youd et ayin : car les sages sont l'œil droit et le reste d'Israël l'œil gauche ; c'est pourquoi il dit « oy, ayin » face à la domination sur les sages, qui sont l'œil droit -- oy, ayin -- et, pour la domination sur Israël, qui sont l'œil gauche, il dit de même « oy, ayin ». Et ce qui est dit, qu'il le trouva tenant le billet à la main, Douviel, etc. -- il est notoire que ces propos ne sont pas à prendre au sens littéral : il n'y eut ni billet réel, ni sceau réel, ni déglutition ni effacement réels ; ce sont là des paroles de parabole, destinées à revêtir des réalités cachées qui s'accomplissent en haut. Disons en règle générale que toute puissance dont dispose l'un des princes des nations du monde lui vient de quelque étincelle sainte qui se diffuse en lui, et que la force de ce prince croît à la mesure de cette étincelle. Le billet est l'allusion à cette étincelle ; l'écriture, l'allusion à la prise des puissances du prince sur cette étincelle sainte ; le sceau, l'allusion à un degré de consolidation supérieur à celui que désigne l'écriture ; la déglutition, l'allusion à la disparition de cette étincelle ; et l'effacement, l'allusion au relâchement et à l'affaiblissement de la prise du prince sur cette étincelle. Comprends ces choses que nous avons écrites en abrégé extrême.
💡 Explication

Gabriel réintégré revient trop tard pour empêcher la rédaction, mais assez tôt pour en empêcher l'achèvement juridique. Deux versions s'affrontent sur le degré exact : soit la lettre n'avait jamais été scellée -- le décret n'a donc jamais pris force ; soit elle l'était, et la déglutition a effacé le sceau -- le décret a été défait après coup.

La guemara ne tranche pas, parce que les deux versions rendent compte du même fait observable, et c'est là que le récit aggadique rejoint l'expérience : sous les Perses, l'impôt n'a jamais été uniforme. Certains le paient, d'autres non. Un décret inachevé produit une application inégale.

La clôture est amère. Le même chapitre de Daniel annonce le prince de Grèce. Rachi : quand viendra le temps du royaume grec, Gabriel devra sortir malgré lui, le décret étant déjà rendu. Il crie -- avi avi -- pour que les rois de Grèce ne dominent pas Israël, et cette fois nul n'y prend garde. Ce que Gabriel a pu faire pour la Perse, il ne le pourra pas pour la Grèce.

🖼️ Schéma
Le décret de Douviel et son sort -- pourquoi l'impôt perse fut inégal 1. La demande "Écrivez-moi Israël pour le karga" (capitation). Écrit. Puis : "les rabbins aussi". Écrit. 2. L'intervention Au moment de sceller, Gabriel crie Ps 127,2 : le mérite des épouses de talmidei hakhamim. On ne l'écoute pas. 3. Le plaidoyer qui porte "Daniel seul fait pencher la balance contre tous les sages des nations." 4. Gabriel revient et veut reprendre la lettre -- Douviel l'avalé Version A : la lettre était ÉCRITE mais NON SCELLÉE -- le décret n'a jamais pris force. Version B : elle était aussi scellée, mais la déglutition a EFFACÉ le sceau -- le décret a été annulé après coup. Nafka mina observable "C'est pourquoi, dans le royaume de Perse, il en est qui paient le karga et d'autres qui ne le paient pas" : le décret est resté inachevé. Ce que Gabriel n'a PAS pu empêcher "Et moi je sors, et voici le prince de Grèce qui vient" (Dn 10,20) : il crie et crie -- nul n'y prête attention. Le décret grec, lui, était déjà scellé.
Le sort de la lettre de Douviel, les deux versions, et la trace historique qu'elles expliquent.
9
וְאִי בָּעֵית אֵימָא: רְחִיצָה דְּאִיקְּרִי עִנּוּי מְנָא לַן — מֵהָכָא, דִּכְתִיב: ״וּלְאֶבְיָתָר הַכֹּהֵן אָמַר הַמֶּלֶךְ עֲנָתֹות לֵךְ עַל שָׂדְךָ כִּי אִישׁ מָוֶת אָתָּה וּבַיּוֹם הַזֶּה לֹא אֲמִיתֶךָ כִּי נָשָׂאתָ [אֶת] אֲרוֹן ה׳ לִפְנֵי דָּוִד אָבִי וְכִי הִתְעַנִּיתָ בְּכֹל אֲשֶׁר הִתְעַנָּה אָבִי״. וּכְתִיב בֵּיהּ בְּדָוִד: ״כִּי אָמְרוּ הָעָם רָעֵב וְעָיֵף וְצָמֵא בַּמִּדְבָּר״. רָעָב מִלֶּחֶם, וְצָמֵא מִמַּיִם, עָיֵף מִמַּאי — לָאו מֵרְחִיצָה? וְדִילְמָא מִנְּעִילַת הַסַּנְדָּל?

Et si tu veux, dis : la rehitsa (le lavage), d'où savons-nous qu'elle est appelée inouy (affliction) ? D'ici, car il est écrit : « Et à Eviatar le kohen le roi dit : Anatot, va sur ton champ, car tu es un homme passible de mort ; mais en ce jour je ne te ferai pas mourir, car tu as porté l'arche de Hachem devant David mon père, et parce que tu as été affligé de tout ce dont mon père fut affligé » (1R 2,26).

Et il est écrit à propos de David : « car ils dirent : le peuple est affamé, épuisé et assoiffé dans le désert » (2S 17,29). Affamé — de pain ; assoiffé — d'eau ; épuisé — de quoi ?

N'est-ce pas du lavage ? Mais peut-être du chaussage de la sandale ?

📜 Rachi (2)
וּלְאֶבְיָתָר הַכֹּהֵן וְגוֹ' כִּי נָשָׂאתָ אֶת אֲרוֹן ה' לִפְנֵי דָּוִד אָבִי כְּשֶׁהָיָה בּוֹרֵחַ מִפְּנֵי אַבְשָׁלוֹם:
Et à Eviatar le kohen, etc., car tu as porté l'arche de Hachem devant David mon père - lorsqu'il fuyait devant Avchalom.
וְכִי הִתְעַנִּיתָ בְּכֹל אֲשֶׁר הִתְעַנָּה אָבִי לָמַדְנוּ שֶׁנִּקְרֵאת בְּרִיחָתוֹ שֶׁל דָּוִד מִפְּנֵי אַבְשָׁלוֹם עִינּוּי וּכְתִיב כִּי אָמְרוּ הָעָם רָעֵב וְעָיֵף וְצָמֵא בַּמִּדְבָּר:
Et parce que tu as été affligé de tout ce dont mon père fut affligé - nous apprenons que la fuite de David devant Avchalom est appelée inouy ; et il est écrit : « car ils dirent : le peuple est affamé, épuisé et assoiffé dans le désert ».
⚖️ Rosh (1)
[דַּף עג ע"ב] יוֹם הַכִּפּוּרִים אָסוּר בַּאֲכִילָה וּבִשְׁתִיָּה וּבִרְחִיצָה וּבְסִיכָה וּבִנְעִילַת הַסַּנְדָּל וּבְתַשְׁמִישׁ הַמִּטָּה. הַמֶּלֶךְ וְהַכַּלָּה יִרְחֲצוּ אֶת פְּנֵיהֶם וְהַחַיָּה תִּנְעוֹל אֶת הַסַּנְדָּל דִּבְרֵי רַבִּי אֱלִיעֶזֶר וַחֲכָמִים אוֹסְרִים: גְּמ' [דַּף עַד ע"ב] ת"ר תְּעַנּוּ אֶת נַפְשׁוֹתֵיכֶם יָכוֹל יֵשֵׁב בַּחַמָּה אוֹ בַּצִּנָּה כְּדֵי שֶׁיִּצְטַעֵר. ת"ל לֹא תַעֲשֶׂה כָל מְלָאכָה מַה מְלָאכָה שֵׁב וְאַל תַּעֲשֶׂה אַף עִינּוּי שֵׁב וְאַל תַּעֲשֶׂה: [דַּף עו ע"א] הָנֵי חֲמִשָּׁה עִינּוּיָן כְּנֶגֶד מִי א"ר חִסְדָּא כְּנֶגֶד חֲמִשָּׁה עִינּוּיָן שֶׁבַּתּוֹרָה שַׁבַּת שַׁבָּתוֹן וְשַׁבַּת שַׁבָּתוֹן וּבֶעָשׂוֹר אַךְ בֶּעָשׂוֹר וְהָיְתָה זֹּאת לָכֶם לְחֻקַּת עוֹלָם. קְרָאֵי חֲמִשָּׁה הָווּ וַאֲנַן שִׁיתָּא תְּנַן. שְׁתִיָּה בִּכְלַל אֲכִילָה דְּאָמַר רַבִּי שִׁמְעוֹן בֶּן לָקִישׁ מִנַּיִן לִשְׁתִיָּה שֶׁהִיא בִּכְלַל אֲכִילָה שֶׁנֶּאֱמַר וְאָכַלְתָּ לִפְנֵי ה' אֱ-לֹהֶיךָ מַעְשַׂר דְּגָנְךָ תִּירֹושְׁךָ וְיִצְהָרֶךָ וְגוֹ' תִּירוֹשׁ חַמְרָא הוּא וְקָרֵי לֵיהּ אֲכִילָה וּכְתִיב וְנָתַתָּה הַכֶּסֶף בְּכֹל אֲשֶׁר תְּאַוֶּה נַפְשְׁךָ בַּבָּקָר וּבַצֹּאן וּבַיַּיִן וּבַשֵּׁכָר וְגוֹ' וְאָכַלְתָּ לִפְנֵי ה' אֱ-לֹהֶיךָ וְגוֹ' יַיִן וְשֵׁכָר מִשָּׁתְיָיא הוּא וְקָא קָרֵי לֵיהּ וְאָכַלְתָּ. אֲכִילָה וּשְׁתִיָּה מְנָא לַן דִּכְתִיב תְּעַנּוּ אֶת נַפְשׁוֹתֵיכֶם וְנֶאֱמַר לְהַלָּן וַיְעַנְּךָ וְיַרְעִיבְךָ מַה לְהַלָּן עִינּוּי דִּרְעָבוֹן אַף כָּאן דִּרְעָבוֹן. [דַּף עו ע"ב] סִיכָה דְּאִיקְרֵי עִינּוּי מְנָא לֵיהּ דִּכְתִיב לֶחֶם חֲמֻודוֹת לֹא אָכַלְתִּי וּבָשָׂר וָיַיִן לֹא בָא אֶל פִּי וְסוֹךְ לֹא סָכְתִּי וְאִיקְרֵי עִינּוּי דִּכְתִיב מִיּוֹם אֲשֶׁר נָתַתָּ אֶת לִבְּךָ לְהָבִין וּלְהִתְעַנּוֹת וְגוֹ' [דַּף עז ע"א] רְחִיצָה דְּאִיקְּרִי עִינּוּי מְנָא לַן דִּכְתִיב וּלְאֶבְיָתָר אָמַר הַמֶּלֶךְ עֲנָתֹות לֵךְ עַל שָׂדְךָ וְגוֹ' וּכְתִיב כִּי הִתְעַנִּיתָ בְּכֹל אֲשֶׁר הִתְעַנָּה אָבִי וּכְתִיב כִּי אָמְרוּ הָעָם רָעֵב וְעָיֵף וְצָמֵא בַּמִּדְבָּר רָעֵב מִלֶּחֶם וְצָמֵא מִמַּיִם. עָיֵף מִמַּאי לָאו מֵרְחִיצָה. וְדִלְמָא מִנְּעִילַת הַסַּנְדָּל אר"נ בַּר יִצְחָק מֵהָכָא מַיִם קָרִים עַל נֶפֶשׁ עֲיֵפָה. וְאֵימָא שְׁתִיָּה. מִי כְּתִיב בְּנֶפֶשׁ עַל נֶפֶשׁ כְּתִיב אַלְמָא עָיֵף מֵרְחִיצָה הוּא וּכְתִיב הִתְעַנִּיתָ בְּכֹל אֲשֶׁר הִתְעַנָּה אָבִי. נְעִילַת הַסַּנְדָּל מְנָא לַן דִּכְתִיב וְדָוִד עֹולֶה בְמַעֲלֵה הַזֵּיתִים עֹולֶה וּבוֹכֶה וְרֹאשׁ לוֹ חָפוּי וְהוּא הֹולֵךְ יָחֵף וּכְתִיב כִּי הַתַּעֲנִית וְגוֹ'. תַּשְׁמִישׁ הַמִּטָּה מְנָא לַן דִּכְתִיב אִם תְּעַנֶּה אֶת בְּנֹותַי וְאִם תִּקַּח נָשִׁים עַל בְּנֹותַי [דַּף עז ע"ב] אִם תְּעַנֶּה מִתַּשְׁמִישׁ וְאִם תִּקַּח מִצָּרוֹת. פִּי' ר"י דְּהָנֵי דְּרָשׁוֹת אַסְמַכְתָּא בְּעָלְמָא נִינְהוּ וְכָל הָנֵי עִינּוּיָן מִדְּרַבָּנָן חוּץ מֵאֲכִילָה וּשְׁתַּיִם. דְּהָכִי מַשְׁמַע לִישָּׁנָא דִּגְמָרָא דְּקָאָמַר הָנֵי עִינּוּיָן כְּנֶגֶד מִי וְלָא קָאָמַר מְנָא לַן אוֹ מֵהֵיכָא נָפְקָא אֲבָל כְּנֶגֶד מִי מַשְׁמַע שֶׁשּׁוֹאֵל אִם יֵשׁ לָהֶן שׁוּם רֶמֶז מִן הַתּוֹרָה. וְעוֹד דְּדָרַשׁ מֵחֲמִשָּׁה עִינּוּיָן דִּקְרָא גַּם אֲכִילָה וּשְׁתִיָּה וְהַהוּא דְּרָשָׁה רֶמֶז בְּעָלְמָא הוּא דְּהָא אֲכִילָה וּשְׁתִיָּה דָּרֵישׁ לֵיהּ מִקְּרָא וּמִגְּזֵירָה שָׁוָה וּמִדְּהַךְ אַסְמַכְתָּא אִינָךְ נָמֵי אַסְמַכְתָּא נִינְהוּ. וְכֵן מַשְׁמַע נָמֵי הָא דְּתַנְיָא (דַּף עַד.) בִּשְׁאָר סִיפְרֵי דְּבֵי רַב תַּלְמוּד לוֹמַר שַׁבָּתוֹן שְׁבוּת. מַשְׁמַע דַּהֲוָה מִדְּרַבָּנָן כְּמוֹ גַּבֵּי שַׁבָּת דְּאַסְמֵיךְ כָּל אִיסּוּרֵי דְּרַבָּנָן אַשַּׁבָּתוֹן שְׁבוּת. וְעוֹד מִדְּהֵקֵילּוּ חֲכָמִים בְּהוּ וְהִתִּירוּ לַמֶּלֶךְ וְלַכָּלָה לִרְחֹוץ אֶת פְּנֵיהֶם וּמִי שֶׁיֵּשׁ לוֹ חֲטָטִין בְּרֹאשׁוֹ לָסוּךְ וּמִי שֶׁיָּדָיו מְלֻוכְלָכוֹת בְּטִיט וּבְצוֹאָה לְרוֹחֲצָם וְעוֹד מִדִּתְנַן הַחַיָּה תִּנְעוֹל אֶת הַסַּנְדָּל דִּבְרֵי ר' אֱלִיעֶזֶר וַחֲכָמִים אוֹסְרִים ע"כ מַיְירֵי בִּדְלֵיכָּא סַכָּנָה מִדְּאָסְרִי רַבָּנָן וְאִי נְעִילַת הַסַּנְדָּל דְּאוֹרָייְתָא הֵיכִי שָׁרֵי ר' אֱלִיעֶזֶר. וְכֵן הֵבִיא רְאָיָה רִיבָ"א מִן הַיְּרוּשַׁלְמִי (הֲלָכָה א') דְּתַנְיָא סִיכָה כִּשְׁתִיָּה לְאִיסּוּר וּלְתַשְׁלוּמִין אֲבָל לֹא לְעֹונֶשׁ וּלְיוֹם הַכִּפּוּרִים לֹא לֶאֱסֹור וְלֹא לַעֲנֹושׁ:
[73b] Yom Kippour est interdit en fait de manger, de boire, de se laver, de s'oindre, de chausser la sandale et de rapports conjugaux. Le roi et la mariée se laveront le visage, et l'accouchée chaussera la sandale -- paroles de Rabbi Eliezer ; et les Sages l'interdisent. Guemara [74b] : nos maîtres ont enseigné -- « vous affligerez vos âmes » : on aurait pu croire qu'il faille s'asseoir au soleil ou dans le froid afin de souffrir ; c'est pourquoi le verset dit « tu ne feras aucun travail » -- de même que le travail consiste à s'abstenir et ne pas agir, de même l'affliction consiste à s'abstenir et ne pas agir. [76a] Ces cinq afflictions, à quoi correspondent-elles ? Rav Hisda a dit : aux cinq mentions d'affliction de la Tora -- « chabbat chabbaton », « ve-chabbat chabbaton », « ou-ve-assor », « akh be-assor », « ve-hayeta zot lakhem le-houkat olam ». Les versets sont cinq et nous en avons enseigné six ! -- La boisson est comprise dans le manger, car Rabbi Chimon ben Lakich a dit : d'où sait-on que la boisson est comprise dans le manger ? Il est dit « et tu mangeras devant Hachem ton D.ieu la dîme de ton blé, de ton tirosh et de ton huile, etc. » -- or le tirosh est du vin, et il l'appelle « manger ». Et il est écrit : « tu donneras l'argent contre tout ce que désirera ton âme, en bovins, en ovins, en vin et en chekhar, etc., et tu mangeras devant Hachem ton D.ieu, etc. » -- or le vin et le chekhar relèvent de la boisson, et il les appelle « et tu mangeras ». Le manger et le boire, d'où (savons-nous qu'ils sont afflictions) ? Car il est écrit « vous affligerez vos âmes », et il est dit ailleurs « il t'a affligé et t'a affamé » : de même que là-bas l'affliction est celle de la faim, de même ici celle de la faim. [76b] La sikha appelée inouy, d'où le tient-il ? Car il est écrit « je n'ai pas mangé de pain de délices, ni viande ni vin ne sont entrés dans ma bouche, et je ne me suis pas oint », et cela est appelé inouy, car il est écrit « depuis le jour où tu as applique ton cœur à comprendre et à t'affliger, etc. ». [77a] La rehitsa appelée inouy, d'où le savons-nous ? Car il est écrit « et à Eviatar le roi dit : Anatot, va sur ton champ, etc. », et il est écrit « car tu as été affligé de tout ce dont mon père fut affligé », et il est écrit « car ils dirent : le peuple est affamé, épuisé et assoiffé dans le désert » -- affamé de pain, assoiffé d'eau ; épuisé de quoi ? N'est-ce pas du lavage ? Mais peut-être du chaussage de la sandale ? Rav Nahman bar Yitzhak a dit : d'ici -- « des eaux fraîches sur une âme épuisée ». Mais dis plutôt : de la boisson ! Est-il écrit « dans une âme » ? « Sur une âme » est écrit. Il en ressort que « épuisé » se dit du lavage ; et il est écrit « tu as été affligé de tout ce dont mon père fut affligé ». Le chaussage de la sandale, d'où le savons-nous ? Car il est écrit « et David montait la montée des Oliviers, montant et pleurant, la tête couverte, et il allait pieds nus », et il est écrit « car tu as été affligé, etc. ». Les rapports conjugaux, d'où le savons-nous ? Car il est écrit « si tu affliges mes filles et si tu prends des femmes en plus de mes filles » [77b] : « si tu affliges » -- des rapports ; « et si tu prends » -- des coépouses. Explication du Ri : ces derachot ne sont qu'asmakhta (simple appui scripturaire), et toutes ces afflictions sont de-rabbanan (d'institution rabbinique), à l'exception du manger et du boire. Ainsi ressort en effet le langage de la guemara, qui dit « ces afflictions, à quoi correspondent-elles (kenegged mi) », et ne dit pas « d'où le savons-nous » ni « d'où cela découle-t-il » : « à quoi correspondent-elles » implique qu'elle demande s'il existe pour elles quelque allusion (remez) dans la Tora. De plus, elle tire des cinq mentions d'affliction du verset le manger et le boire eux aussi, et cette deracha-là n'est qu'une simple allusion, puisque le manger et le boire, elle les tire par ailleurs d'un verset et d'une guezera chava ; et puisque celle-ci est une asmakhta, les autres aussi sont des asmakhtot. Cela ressort également de ce qui est enseigné (74à) dans les autres livres de l'école de Rav : « le verset dit chabbaton -- chevout (abstention) » ; ce qui implique que c'est de-rabbanan, comme pour le Chabbat, où l'on appuie tous les interdits rabbiniques sur « chabbaton -- chevout ». De plus, du fait que les Sages y ont allégé et ont permis au roi et à la mariée de se laver le visage, à celui qui a des croûtes sur la tête de s'oindre, et à celui dont les mains sont souillées de boue ou d'excréments de les laver. De plus, de ce que nous avons appris dans la michna : « l'accouchée chaussera la sandale -- paroles de Rabbi Eliezer, et les Sages l'interdisent » -- il s'agit forcément d'un cas où il n'y a pas de danger, puisque les Sages l'interdisent ; or si le chaussage de la sandale était de-oraita, comment Rabbi Eliezer pourrait-il le permettre ? Et de même le Riva a apporté une preuve du Yerouchalmi (halakha 1), où il est enseigné : la sikha est comme la boisson pour l'interdit et pour le remboursement, mais non pour la peine ; et pour Yom Kippour, ni pour interdire ni pour punir.
💡 Explication

Rupture nette : la guemara quitte l'aggada et revient à la halakha. La formule « ve-ibaeit eima » (« et si tu veux, dis ») signale une voie alternative à celle proposée en 76b, où Rav Zoutra tentait de tirer la rehitsa du Psaume 109 -- tentative qui avait échoué.

La nouvelle démonstration procède en deux temps. Premier temps : montrer qu'un épisode précis est nommé inouy. Chelomo, congédiant Eviatar, invoque son mérite -- « tu as été affligé de tout ce dont mon père fut affligé ». Rachi précise le contexte : il s'agit de la fuite de David devant Avchalom. Cette fuite est donc, dans le vocabulaire de l'Écriture, un inouy.

Second temps : identifier de quoi elle était faite. Le verset de Chemouel énumère trois états du peuple en fuite : affamé, épuisé, assoiffé. Deux sont évidents (pain, eau). Reste ayef, « épuisé ». Si ce mot désigne le manque de lavage, la démonstration est faite. Mais la guemara objecte aussitôt : peut-être désigne-t-il le manque de chaussures ? La preuve reste donc suspendue -- elle sera achevée au segment suivant.

10
אֶלָּא אָמַר רַבִּי יִצְחָק, מֵהָכָא: ״מַיִם קָרִים עַל נֶפֶשׁ עֲיֵפָה״. וְדִילְמָא מִשְּׁתִיָּה? מִי כְּתִיב ״בְּנֶפֶשׁ עֲיֵפָה״? ״עַל נֶפֶשׁ עֲיֵפָה״ כְּתִיב.

Plutôt, Rabbi Yitzhak a dit : d'ici — « des eaux fraîches sur une âme épuisée » (Pr 25,25). Mais peut-être s'agit-il de la boisson ?

Est-il écrit « dans une âme épuisée » ? C'est « sur une âme épuisée » qui est écrit.

📜 Rachi (1)
מַיִם קָרִים עַל נֶפֶשׁ עֲיֵפָה אַלְמָא מֵרְחִיצָה מִיקְּרֵי עָיֵף וְלֹא מִנְּעִילַת הַסַּנְדָּל וְקָרֵי לֵיהּ עִינּוּי דִּכְתִיב בְּכֹל אֲשֶׁר הִתְעַנָּה אָבִי:
Des eaux fraîches sur une âme épuisée - il en ressort que c'est du lavage que l'on est dit épuisé, et non du chaussage de la sandale ; et cela est appelé inouy, car il est écrit « de tout ce dont mon père fut affligé ».
💡 Explication

La preuve s'achève par une préposition. Le verset des Proverbes compare une bonne nouvelle lointaine à « des eaux fraîches al nefech ayéfa ». Si le texte avait écrit be-nefech, « dans une âme », l'eau serait bue et ayef désignerait la soif. Mais le texte porte al, « sur » : l'eau est versée sur le corps. Donc ayef qualifie celui qui n'est pas lavé.

Rachi boucle la démonstration en trois anneaux : ayef se dit du lavage, non du chaussage ; or le peuple de David en fuite est dit ayef ; or cette fuite est nommée inouy. Donc la privation de lavage est une affliction -- ce qu'il fallait établir pour la faire figurer parmi les interdits de Kippour.

Ce type d'argument -- une halakha suspendue à l'alternative entre deux prépositions -- est caractéristique de la lecture rabbinique : aucun mot du texte n'est tenu pour indifférent.

🖼️ Schéma
Une préposition qui tranche : al nefech vs be-nefech (Pr 25,25) Enjeu : "épuisée" (ayéfa) désigne-t-il le manque d'EAU À BOIRE ou le manque de LAVAGE ? Lecture écartée : be-nefech "des eaux fraîches DANS une âme épuisée" = l'eau ENTRE dans le corps. Ce serait alors la soif, donc la chetiya -- déjà acquise, et sans rapport avec la rehitsa. Lecture du verset : AL nefech "des eaux fraîches SUR une âme épuisée" = l'eau est versée SUR le corps. Donc ayef qualifie celui qui n'est pas lavé : le "épuisé" de 2S 17,29 vise bien la rehitsa. Boucle de la preuve ayef = privé de lavage (Pr 25,25) -- or le peuple de David est dit ayef (2S 17,29) -- or la fuite de David est nommée inouy (1R 2,26). Donc : rehitsa = inouy.
Al nefech ou be-nefech : la préposition qui décide si le mot ayef désigne la soif ou le manque de lavage.
11
וּנְעִילַת הַסַּנְדָּל מְנָא לַן? דִּכְתִיב: ״וְדָוִד עֹולֶה בְמַעֲלֵה הַזֵּיתִים עֹולֶה וּבוֹכֶה וְרֹאשׁ לוֹ חָפוּי (וְהוֹלֵךְ) יָחֵף״, יָחֵף מִמַּאי — לָאו מִנְּעִילַת הַסַּנְדָּל? וְדִילְמָא מִסּוּסְיָא וּמֻרְטְקָא.

Et le chaussage de la sandale, d'où le savons-nous ? Car il est écrit : « Et David montait la montée des Oliviers, montant et pleurant, la tête couverte, et il allait pieds nus » (2S 15,30).

Pieds nus — de quoi ? N'est-ce pas du chaussage de la sandale ?

Mais peut-être du cheval et du fouet ?

📜 Rachi (1)
מֻרְטְקָא שׁוֹט הַסּוּס:
Martka - le fouet du cheval.
💡 Explication

Nouveau chantier, même méthode : il faut un verset où une privation soit à la fois identifiable et nommée inouy. Le même épisode sert de base -- la fuite de David devant Avchalom, déjà établie comme inouy au segment 8 -- mais cette fois sur un autre détail : ve-holekh yahéf, « et il allait pieds nus ».

L'objection est fine et suppose de connaître les usages royaux. Un roi ne marche pas : il monte. Être privé de sa monture (soussya) et de sa cravache (martka -- Rachi : le fouet du cheval), c'est déjà être dit « à pied », même chaussé. Le mot yahéf pourrait donc décrire la déchéance du souverain, non l'état de ses pieds. La preuve ne tient pas.

12
אֶלָּא אָמַר רַב נַחְמָן בַּר יִצְחָק, מֵהָכָא: ״לֵךְ וּפִתַּחְתָּ הַשַּׂק מֵעַל מָתְנֶיךָ וְנַעַלְךָ תַחֲלֹוץ מֵעַל רַגְלֶךָ״, וּכְתִיב: ״וַיַּעַשׂ כֵּן הָלֹוךְ עָרוֹם וְיָחֵף״. יָחֵף מִמַּאי — לָאו מִנְּעִילַת הַסַּנְדָּל? וְאֵימָא בְּמִנְעָלִים הַמְטֻולָּאִים? דְּאִי לָא תֵּימָא הָכִי, ״עָרֹום״ — עָרֹום מַמָּשׁ, אֶלָּא בִּבְגָדִים בְּלוּיִים, הָכָא נָמֵי בְּמִנְעָלִים הַמְטֻולָּאִים.

Plutôt, Rav Nahman bar Yitzhak a dit : d'ici — « Va, délie le sac de tes reins et ôte ta sandale de ton pied » (Is 20,2), et il est écrit : « et il fit ainsi, allant nu et pieds nus » (Is 20,2). Pieds nus — de quoi ?

N'est-ce pas du chaussage de la sandale ? Mais dis plutôt : avec des souliers rapiécés !

Car si tu ne dis pas ainsi, « nu » signifierait-il réellement nu ? Or il s'agit d'habits usés — ici aussi, il s'agit donc de souliers rapiécés.

📜 Rachi (1)
וַיַּעַשׂ כֵּן בִּישַׁעְיָה כְּתִיב יְשַׁעְיָה לֹא הָיָה רָגִיל בְּמִרְכֶּבֶת סוּסִים וְיָחֵף דִּידֵיהּ בִּנְעִילַת סַנְדָּל הוּא וְהוּא יְגַלֶּה עַל יִחוּף דְּדָוִד נָמֵי דְּמִנְּעִילַת הַסַּנְדָּל הוּא:
Et il fit ainsi - c'est écrit dans Isaie. Isaie n'était pas coutumier des attelages de chevaux, et son « pieds nus » relève donc du chaussage de la sandale ; et cela révélera aussi que le « pieds nus » de David relève, lui aussi, du chaussage de la sandale.
💡 Explication

Seconde tentative, choisie pour échapper à l'objection précédente. Rachi l'explicite : Isaie n'était pas coutumier des attelages de chevaux -- son yahéf ne peut donc pas venir de la privation d'une monture ; il ne peut viser que la sandale. Et si le mot a ce sens chez Isaie, il l'a aussi chez David : la preuve initiale serait sauvée rétroactivement.

Mais une seconde objection surgit, d'un tout autre type : elle joue sur le parallélisme interne du verset. Isaie va « nu et pieds nus ». Or « nu » ne peut être pris au sens propre -- un prophète ne circule pas entièrement dévêtu ; il faut comprendre : en habits usés. Si le premier terme est atténué, le second doit l'être aussi : « pieds nus » = mal chaussé, en souliers rapiécés. La privation totale de chaussure n'est donc pas prouvée.

Le raisonnement est un principe d'homogénéité : deux termes coordonnés dans un même membre de phrase se lisent au même degré. On ne peut pas prendre l'un au figuré et l'autre à la lettre.

13
אֶלָּא אָמַר רַב נַחְמָן בַּר יִצְחָק, מֵהָכָא: ״מִנְעִי רַגְלֵךְ מִיָּחֵף וּגְרוֹנֵךְ מִצִּמְאָה״, מִנְעִי עַצְמְךָ מִן הַחֵטְא כְּדֵי שֶׁלֹּא יָבֹא רַגְלְךָ לִידֵי יִחוּף, מִנְעִי לְשׁוֹנֵךְ מִדְּבָרִים בְּטֵלִים כְּדֵי שֶׁלֹּא יָבֹא גְּרוֹנֵךְ לִידֵי צִמְאָה.

Plutôt, Rav Nahman bar Yitzhak a dit : d'ici — « Retiens ton pied du déchaussement et ta gorge de la soif » (Jr 2,25). Retiens-toi de la faute, afin que ton pied n'en vienne pas au déchaussement ; retiens ta langue des paroles vaines, afin que ta gorge n'en vienne pas à la soif.

📜 Rachi (1)
שֶׁלֹּא יָבֹוא רַגְלְךָ לִידֵי יִחוּף בְּצֵאתְךָ בַּגּוֹלָה:
Afin que ton pied n'en vienne pas au déchaussement - en partant en exil.
🪔 Ben Yehoyada (1)
מְנַעִי עַצְמְךָ מֵחֵטְא , כְּדֵי שֶׁלֹּא יָבוֹאוּ רַגְלֶיךָ לִידֵי יִחוּף. נִרְאֶה לִי בס"ד הַכַּוָּנָה שֶׁלֹּא תְּחַטְּאִי וְאָז לֹא יִהְיֶה מִיתָה שֶׁלֹּא בִּזְמַנָּהּ וְתִצְטָרְכִי לֵילֵךְ יָחֵף בַּאֲבֵלוּת דְּאָבֵל אָסוּר בִּנְעִילַת הַסַּנְדָּל, וּמִנְעֵי לְשׁוֹנְךָ מִדְּבָרִים בְּטֵלִים שֶׁלֹּא תִּצְטָרְכִי לְתַעֲנִיּוֹת שֶׁתִּצְמְאִי בָּהֶם לְמַיִם.
« Retiens-toi de la faute, afin que tes pieds n'en viennent pas au déchaussement. » Il me semble, avec l'aide du Ciel, que l'intention est celle-ci : ne faute pas, et alors il n'y aura pas de mort avant l'heure, qui t'obligerait à marcher pieds nus dans le deuil -- car l'endeuillé a interdiction de chausser la sandale ; « et retiens ta langue des paroles vaines », afin que tu n'en viennes pas à des jeûnes où tu aurais soif d'eau.
💡 Explication

La conclusion. Ce verset résiste aux deux objections précédentes, et pour une raison de structure : il met le déchaussement et la soif en parallèle, et présente les deux comme la conséquence d'une faute à éviter. Or la soif est incontestablement une privation pénible. Le déchaussement, placé à son côté et sur le même plan, en est donc une aussi.

La lecture des Sages est morale autant qu'exégétique : le prophète n'exhorte pas à mettre des chaussures, il exhorte à ne pas fauter -- car la faute conduit à l'exil, où l'on marche pieds nus. Rachi le précise : « afin que ton pied n'en vienne pas au déchaussement » -- en partant en exil. Le second membre suit la même logique : retenir sa langue des paroles vaines (devarim betelim) évite d'en venir à la soif.

Le mécanisme de la preuve est donc indirect mais solide : le verset ne dit pas que le déchaussement est un inouy, il le traite comme tel en le mettant au rang des châtiments dont on cherche à se préserver.

14
תַּשְׁמִישׁ הַמִּטָּה דְּאִיקְּרִי עִנּוּי מְנָא לַן? דִּכְתִיב: ״אִם תְּעַנֶּה אֶת בְּנֹותַי וְאִם תִּקַּח נָשִׁים״.

Les rapports conjugaux, d'où savons-nous qu'ils sont appelés inouy ? Car il est écrit : « Si tu affliges mes filles et si tu prends des femmes... » (Gn 31,50).

💡 Explication

Le sixième et dernier interdit de la michna. La source est la plus ancienne de toutes : les paroles de Lavan à Yaakov au moment du pacte de Gal-Ed. Il pose deux conditions : « si tu affliges mes filles » et « si tu prends des femmes (en plus de mes filles) ».

La juxtaposition même des deux clauses oriente la lecture : puisque la seconde vise l'introduction de coépouses, la première doit viser un tort d'un ordre voisin -- et c'est ainsi que la guemara l'entend : teané désigne la privation de tachmich ha-mita. Le mot inouy est donc bien applique par l'Écriture à l'abstinence conjugale.

Le daf s'interrompt ici, au milieu de la démonstration : la distinction explicite entre les deux clauses -- « si tu affliges » de la privation, « et si tu prends » des coépouses -- sera formulée en 77b, comme le rapporte d'ailleurs le siman du Roch cité plus haut.

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Texte hébreu et araméen vocalisé : édition numérique William Davidson du Talmud Koren Noé, via Sefaria (licence CC BY-NC). Traduction française, notes et schémas : Chiourim BA (licence CC BY 4.0).