Yoma 77b -- fin du dossier des inouyim (le tachmich ha-mita tire du serment de Laban), puis le périmètre réel de la rehitsa : traverser une rivière le jour de Kippour, et le fleuve du Temps à venir qui en sort.

Yoma 77b

Sougya : Le daf s'ouvre en achevant la dernière derasha du dossier des six inouyim : le serment imposé par Laban à Yaacov (Gn 31,50) est lu comme deux griefs distincts -- priver du devoir conjugal, et ajouter des coépouses -- ce qui établit que la privation du rapport s'appelle bien inouy dans la Tora. Deux lectures concurrentes sont écartées, l'une par le vav de « et si tu prends », l'autre par l'ordre des clauses ; puis Rav Papa objecte à Abaye depuis Gn 34,2, où c'est le rapport lui-même qui est nommé affliction.

La suite change de registre : une beraita étend l'interdit de la rehitsa à la moindre partie du corps, tout en le levant pour celui qui est souillé de boue ou d'excrément, pour le malade et pour celui qui a des croûtes en tête -- signe que le critère réel n'est pas l'eau mais l'agrément. Suivent une série de cas concrets : la femme qui rince une seule main pour donner le pain à son enfant à cause de Chivta, Chammai l'Ancien contraint par décret à nourrir des deux mains, puis cinq espèce de traversées de rivière -- accueillir son père ou son maître, le maître allant vers son disciple (question non tranchée), les gardiens de fruits de Rava, les gens de Bé Tarbou venant au pirka de Rav Yossef, et Rami bar Papa traversant pour poser une chemata, à la seule condition de ne pas relever ses pans de tunique sur le bras.

Rav Yossef objecte alors depuis Ezechiel 47 : le prophète ne franchit que chevilles, genoux et reins, au-delà c'est « un torrent que je ne pouvais traverser » ; Abaye désamorce en distinguant le nahal, dont les eaux sont rapides. Le verset, entre comme argument juridique, emporte alors la fin du daf : ni nage ni barque ne franchit ce fleuve, l'ange de la mort lui-même n'y a pas accès, et la source née du Saint des Saints va grossissant de station en station -- antennes de sauterelles, fil de chaîne, fil de trame, ouverture d'une petite fiole -- jusqu'à la michna citée, que le daf laisse inachevée.

Le serment de Laban (Genèse 31,50) : d'où vient que le rapport conjugal est un inouy Fin de la sougya ouverte en 77a. Enjeu : établir le sixième inouy de Kippour, le tachmich ha-mita. Le verset : deux propositions, et un vav entre elles "Si tu affliges mes filles (im te'aneh) ET si tu prends des femmes en plus de mes filles (ve-im tikah)" -- Laban fait jurer Yaacov. Trois lectures possibles du verset A. Lecture retenue im te'aneh = privation du devoir conjugal (ona) ve-im tikah = coépouses (tsarot), au sens littéral Deux afflictions distinctes. Donc priver du rapport s'appelle bien inouy. B. Hava amina 1 -- écartée Les deux visent les tsarot : "si tu prends" ne fait qu'expliciter "si tu affliges". Réfutation : le vav Il n'est pas écrit "im tikah" mais "VE-im tikah" : le vav signale une chose nouvelle. C. Hava amina 2 -- écartée Les deux visent les tsarot, mais deux sortes : les siennes (Bilha, Zilpa promues) et celles venues du dehors. Réfutation : l'ordre On avertit du grave puis du léger. Ici l'ordre serait inversé. Conclusion : la privation du rapport porte le nom d'inouy dans la Tora Le sixième interdit de Kippour est donc établi -- le dossier des inouyim est clos. Objection de Rav Papa à Abaye : et si c'était l'inverse ? "Il coucha avec elle et l'affligea" (Gn 34,2, Dina et Chekhem) : c'est le rapport LUI-MÊME qui est appelé inouy, pas sa privation. Réponse : là-bas, il l'a affligée "mi-biot aherot" -- par la privation d'autres rapports. Rachi retient ce sens (elle le désirait et il ne venait pas à elle) et rapporte, en la critiquant, l'autre lecture : un rapport contre nature.
La derasha de Genèse 31,50 : trois lectures du serment de Laban, deux écartées -- et l'objection de Rav Papa qui menace d'inverser toute la conclusion.
Carte du daf : de la halakha des inouyim au fleuve du Temps à venir Le daf glisse de la halakha vers l'aggada par un seul verset -- Ezechiel 47, cité d'abord comme argument juridique. 1. Segments 0-2 : clôture du tachmich ha-mita (Gn 31,50) Trois lectures du serment de Laban, deux écartées. Puis l'objection de Rav Papa depuis Gn 34,2. 2. Segments 3-5 : rehitsa et sikha -- la partie vaut le tout Laver ou oindre une partie du corps = laver ou oindre tout le corps. Exceptions : boue et excrément ; malade ou croûtes en tête. Cas limite : rincer UNE main pour donner le pain à un enfant -- à cause de Chivta. Chammai l'Ancien et le décret contre lui. 3. Segments 6-10 : traverser une rivière le jour de Kippour Cinq cas d'espèce : accueillir père ou maître ; le maître vers le disciple ? ; gardiens de fruits ; venir au pirka ; poser une chemata. Une seule condition technique : ne pas relever les pans de sa tunique sur le bras -- ce serait porter, non se vêtir. 4. Segments 11-14 : la charnière -- Rav Yossef objecte depuis Ezechiel 47 Jusqu'au cou ? Mais le prophète ne franchit que chevilles, genoux, reins -- au-delà, "un torrent que je ne pouvais traverser". Abaye désamorce : un nahal est différent, ses eaux sont rapides. Mais le verset a déjà emporté la sougya ailleurs. 5. Segments 15-16 : le fleuve du Temps à venir Ni nage ni barque ne le franchissent ; l'ange de la mort lui-même n'y a pas accès. Et la source, née du Saint des Saints, va grandissant.
Le mouvement du daf : trois blocs halakhiques, puis un verset cité comme argument juridique qui entraîne la sougya vers l'aggada du fleuve à venir.
Rehitsa et sikha à Kippour : le critère n'est pas l'eau, c'est l'agrément Tous les cas permis du daf partagent un point : le contact avec l'eau y est un moyen, jamais un plaisir recherché. INTERDIT Laver une partie du corps assimilé à laver le corps entier -- aucun seuil minimal ne rend la chose anodine. Oindre une partie du corps même règle : la partie vaut le tout. Traverser en relevant sa tunique non pour la rehitsa, mais parce que porter le vêtement sur le bras n'est plus se vêtir. Traverser plus profond que les reins et même en semaine, si le courant est rapide : c'est un problème de danger, non de Kippour. Abaye restreint : cela ne vaut que pour un nahal. PERMIS Souillé de boue ou d'excrément il se lave à son habitude et ne s'en soucie pas. Malade, ou croûtes sur la tête il s'oint à son habitude : soin, non agrément. Rincer une seule main (RSHBG) pour donner le pain à un enfant -- à cause de Chivta. Chammai voulut refuser : on le contraignit à nourrir des DEUX mains. Traverser jusqu'au cou pour accueillir père, maître, ou plus grand que soi. Gardiens de fruits ; aller au pirka et en revenir -- sinon "tu les fais trébucher pour l'avenir". Principe de fond : l'interdit vise la rehitsa chel ta'anoug, le lavage d'agrément. Le besoin, le soin, la mitsva et même la garde d'un bien la sortent de l'interdit.
L'état du droit sur la rehitsa après ce daf : tout le matériau des segments 3 à 13 range selon son critère réel, l'agrément.
1
״אִם תְּעַנֶּה״ — מִתַּשְׁמִישׁ, ״וְאִם תִּקַּח״ — מִצָּרוֹת. וְאֵימָא אִידֵּי וְאִידֵּי מִצָּרוֹת? מִי כְּתִיב ״אִם תִּקַּח״? ״וְאִם תִּקַּח״ כְּתִיב.

« Si tu affliges » — au sujet des rapports conjugaux ; « et si tu prends » — au sujet des coépouses. Mais dis donc que l'un et l'autre visent les coépouses !

Est-il écrit « si tu prends » ? C'est « ET si tu prends » qui est écrit.

📜 Rachi (3)
אִם תְּעַנֶּה מִתַּשְׁמִישׁ לְהַשְׁבִּית עוֹנָתָן:
« Si tu affliges », au sujet des rapports - c'est-à-dire suspendre le devoir conjugal (ona) qui leur est dû.
וְאִם תִּקַּח מִצָּרוֹת הִשְׁבִּיעוֹ כְּמִשְׁמָעוֹ שֶׁלֹּא יוֹסִיף לָהֶן צָרוֹת:
« Et si tu prends », au sujet des coépouses - il le fit jurer selon le sens littéral : qu'il ne leur ajoute pas de coépouses.
ה"ג וְאֵימָא אִידֵּי וְאִידֵּי מִצָּרוֹת מִי כְּתִיב אִם תִּקַּח וְאִם תִּקַּח כְּתִיב וְאֵימָא אִידֵּי וְאִידֵּי מִצָּרוֹת חַד לְצָרוֹת דִּידֵיהּ וְחַד לְצָרוֹת דְּאָתְיָין לֵיהּ מֵעָלְמָא דֻּומְיָא דּוֹאָם תִּקַּח מִי כְּתִיב אִם תִּקַּח וְאִם תְּעַנֶּה אִם תְּעַנֶּה וְאִם תִּקַּח כְּתִיב הָכִי פֵּירוּשָׁא וְאֵימָא אִידֵּי וְאִידֵּי מִצָּרוֹת וה"ק אִם תְּעַנֶּה אֶת בְּנֹותַי לִיקַּח נָשִׁים עֲלֵיהֶן מִי כְּתִיב אִם תְּעַנֶּה אִם תִּקַּח דְּלֶיהֱוֵי אִם תקא פִּי' דְּאִם תְּעַנֶּה וְאִם תִּקַּח כְּתִיב מִילְּתָא אַחֲרִיתִי הִיא:
Telle est la leçon à retenir : « Et dis donc que l'un et l'autre visent les coépouses ? Est-il écrit « si tu prends » ? C'est « et si tu prends » qui est écrit. Et dis donc que l'un et l'autre visent les coépouses, l'un pour ses propres coépouses et l'autre pour les coépouses qui lui viendraient du dehors, à l'instar de « et si tu prends » ? Est-il écrit « si tu prends et si tu affliges » ? C'est « si tu affliges et si tu prends » qui est écrit. » - Voici l'explication : dis donc que l'un et l'autre visent les coépouses, et voici ce que dirait le verset : « si tu affliges mes filles » en prenant des femmes en plus d'elles. [Réponse :] est-il écrit « si tu affliges, si tu prends », de sorte que « si tu prends » serait l'explicitation de « si tu affliges » ? Or c'est « et si tu prends » qui est écrit : c'est donc une autre chose.
💡 Explication

Le daf s'ouvre sur la dernière pièce du dossier des inouyim de Kippour, ouvert dans les pages précédentes : le tachmich ha-mita, le rapport conjugal. Pour l'inscrire parmi les afflictions, il faut montrer qu'en langage biblique, en être privé se dit déjà « inouy ». Le verset mobilisé est le serment que Laban impose à Yaacov : « Si tu affliges mes filles, et si tu prends des femmes en plus de mes filles... » (Gn 31,50).

La lecture proposée coupe le verset en deux griefs distincts : la première clause vise la privation du devoir conjugal (l'ona), la seconde l'ajout de coépouses (tsarot). D'où la conclusion recherchée : priver du rapport, cela s'appelle affliger.

La guemara teste aussitôt cette lecture. Et si les deux clauses disaient la même chose, la seconde ne faisant qu'expliciter la première ? La réponse tient à une seule lettre : le verset ne dit pas « im tikah » mais « ve-im tikah ». Le vav de liaison signale un chef d'accusation supplémentaire, non une glose du précédent.

2
וְאֵימָא אִידֵּי וְאִידֵּי מִצָּרוֹת, חַד לְצָרוֹת דִּידֵיהּ, וְחַד לְצָרוֹת דְּאָתְיָין לֵיהּ מֵעָלְמָא, דֻּומְיָא ד״אם תִּקַּח״! מִי כְּתִיב ״אִם תִּקַּח וְאִם תְּעַנֶּה״? ״אִם תְּעַנֶּה וְאִם תִּקַּח״ כְּתִיב.

Mais dis donc que l'un et l'autre visent les coépouses : l'un pour ses coépouses à lui, et l'autre pour les coépouses qui lui viendraient du dehors — à l'instar de « si tu prends » ! Est-il écrit « si tu prends et si tu affliges » ?

C'est « si tu affliges et si tu prends » qui est écrit.

📜 Rachi (2)
וְאֵימָא אִידֵּי וְאִידֵּי מִצָּרוֹת חַד לְצָרוֹת דִּידֵיהּ שֶׁלֹּא יַעֲשֶׂה בִּלְהָה וְזִלְפָּה גְּבִירוֹת שָׁווֹת לָהֶן וַהֲדַר אַשִּׂבְעֵיהּ אִם תִּקַּח נָשִׁים דְּהַיְינוּ צָרוֹת דְּאָתְייָן לְהוּ לְבָתַר הָכִי מֵעָלְמָא וְהָכִי מִסְתַּבְּרָא דֻּומְיָא דּוֹאָם תִּקַּח:
Et dis donc que l'un et l'autre visent les coépouses, l'un pour ses propres coépouses - qu'il ne fasse pas de Bilha et de Zilpa des maîtresses égales à elles ; puis il lui fit jurer « si tu prends des femmes », c'est-à-dire les coépouses qui leur viendraient ensuite du dehors. Et c'est ainsi qu'il est logique de comprendre, à l'instar de « et si tu prends ».
מִי כְּתִיב אִם תִּקַּח וְאִם תְּעַנֶּה צָרוֹת דְּעָלְמָא קָשׁוֹת לָהֶן מִן הָרִאשׁוֹנוֹת וּבְרֵישָׁא הֲוָה לֵיהּ לְאַשְׁבּוֹעֵיהּ אַצָּרוֹת דְּעָלְמָא וַהֲדַר הֲוָה לֵיהּ לְאַשְׁבּוֹעֵיהּ אַצָּרוֹת דִּידֵיהּ דְּלָא מִישְׁתַּעֵי אִינִישׁ הָכִי לְהַזְהִירוֹ תְּחִילָּה עַל הַקַּל וּלְבַסּוֹף עַל הַקָּשֶׁה:
Est-il écrit « si tu prends et si tu affliges » - les coépouses venues du dehors leur sont plus pénibles que les premières ; il aurait donc fallu lui faire jurer d'abord sur les coépouses du dehors, et ensuite seulement sur ses propres coépouses. Car on ne s'exprime pas ainsi : avertir d'abord sur le léger et en dernier sur le grave.
💡 Explication

Seconde tentative, plus fine que la première. Elle accepte que le vav introduise bien deux choses distinctes, mais soutient que ces deux choses restent toutes deux des tsarot : d'un côté les coépouses déjà présentes dans la maison — Bilha et Zilpa, que Yaacov pourrait promouvoir au rang d'épouses à part entière ; de l'autre, des femmes prises à l'extérieur.

La réfutation ne porte plus sur une lettre mais sur l'ordre des clauses. Rachi en donne la règle : on met en garde d'abord sur ce qui est grave, ensuite seulement sur ce qui l'est moins. Or, sous cette lecture, le verset commencerait par le moindre mal — promouvoir les servantes de la maison — pour finir par le pire, des rivales venues du dehors. Ce n'est pas ainsi qu'on parle.

Noter la nature de l'argument : la guemara ne dit pas que cette lecture est impossible, mais qu'elle prête au verset une manière de s'exprimer que l'Écriture n'adopte pas. La derasha s'appuie ici sur une intuition rhétorique, pas sur une règle formelle.

🖼️ Schéma
L'argument de l'ordre : pourquoi la seconde hava amina tombe Règle de rhétorique posée par Rachi : on met en garde d'abord sur le grave, ensuite sur le léger. Ce que la hava amina supposerait 1er : im te'aneh = promouvoir Bilha et Zilpa au rang d'épouses (tsarot dideh, les siennes) 2e : ve-im tikah = épouses prises du dehors Hiérarchie de la souffrance (Rachi) Les coépouses venues du dehors sont plus pénibles que les servantes de la maison. Le grave, ce sont donc les secondes citées. Contradiction Le verset dirait alors le léger d'abord, le grave ensuite -- ce qui n'est pas une manière de parler. La guemara le formule sèchement : est-il écrit "im tikah ve-im te'aneh" ? C'est l'ordre inverse qui est écrit.
Pourquoi l'ordre des deux clauses suffit à écarter la seconde hava amina.
3
אָמַר לֵיהּ רַב פָּפָּא לְאַבַּיֵּי: הָא תַּשְׁמִישׁ גּוּפֵהּ אִיקְּרִי עִנּוּי, דִּכְתִיב: ״וַיִּשְׁכַּב אוֹתָהּ וְיַעֲנֶה״! אֲמַר לֵיהּ: הָתָם שֶׁעִינָּהּ מִבִּיאוֹת אֲחֵרוֹת.

Rav Papa dit à Abaye : mais le rapport lui-même est appelé « inouy » (affliction), comme il est écrit : « et il coucha avec elle et il l'affligea » (Gn 34,2) ! Il lui répondit : là-bas, il l'a affligée par la privation d'autres rapports.

📜 Rachi (1)
מְבִיאוֹת אֲחֵרוֹת שֶׁהָיְתָה מִתְאַוָּה לוֹ וְלֹא בָּא עָלֶיהָ בְּעוֹנָתָהּ בַּיָּמִים שֶׁעָמְדָה אֶצְלוֹ וַאֲנִי שָׁמַעְתִּי שֶׁעִינָּה מְבִיאוֹת אֲחֵרוֹת שֶׁבָּא עָלֶיהָ שֶׁלֹּא כְּדַרְכָּהּ וְקַשְׁיָא לִי א"כ אֵימָא אִם תְּעַנֶּה אֶת בְּנֹותַי נָמֵי הָכִי אַשֻּׂבְעֵיהּ שֶׁלֹּא יַעֲנֶה אוֹתָן מִבִּיאוֹת אֲחֵרוֹת וְעוֹד שֶׁעִינָּה בְּבִיאוֹת אֲחֵרוֹת מִיבְּעֵי לֵיהּ:
Par d'autres rapports - elle le désirait et il ne venait pas à elle au temps de son ona, durant les jours où elle demeura auprès de lui. Et moi, j'ai entendu [expliquer] qu'il l'a affligée par des rapports d'une autre nature, c'est-à-dire qu'il vint sur elle d'une manière contre nature. Mais cela me fait difficulté : s'il en était ainsi, dis donc que « si tu affliges mes filles » signifie de même qu'il lui fit jurer de ne pas les affliger par des rapports d'une autre nature ! De plus, il aurait fallu dire « qu'il l'a affligée PAR des rapports autres » [et non « depuis » des rapports autres].
💡 Explication

Objection frontale de Rav Papa. Toute la derasha précédente suppose que l'inouy est la privation du rapport. Or le verset sur Dina et Chekhem colle le mot « il l'affligea » immédiatement après « il coucha avec elle » : c'est donc l'acte lui-même, et non son absence, que la Tora nomme affliction. Si cela est vrai, la conclusion du daf s'inverse.

La réponse d'Abaye est ramassée : mi-biot aherot, « par d'autres rapports ». Rachi retient le sens le plus cohérent avec la sougya : durant les jours où Dina demeura chez Chekhem, elle le désirait et il ne venait pas à elle au temps qui lui était dû — l'affliction reste une privation.

Rachi rapporte aussi l'autre lecture qu'il avait entendue — un rapport contre nature — et la réfute par deux arguments : elle ruinerait la derasha du serment de Laban, qu'on pourrait relire de la même manière ; et la formule aurait alors dû être « be-viot aherot », par ces rapports, et non « mi-biot », depuis ces rapports.

4
תָּנוּ רַבָּנַן: אָסוּר לִרְחוֹץ מִקְצָת גּוּפוֹ כְּכָל גּוּפוֹ, וְאִם הָיָה מְלֻוכְלָךְ בְּטִיט וּבְצוֹאָה — רוֹחֵץ כְּדַרְכּוֹ וְאֵינוֹ חוֹשֵׁשׁ. אָסוּר לָסוּךְ מִקְצָת גּוּפוֹ כְּכָל גּוּפוֹ, וְאִם הָיָה חוֹלֶה, אוֹ שֶׁהָיוּ לוֹ חֲטָטִין בְּרֹאשׁוֹ — סָךְ כְּדַרְכּוֹ וְאֵינוֹ חוֹשֵׁשׁ.

Nos maîtres ont enseigné : il est interdit de laver une partie de son corps comme il est interdit de laver tout son corps ; mais s'il était souillé de boue ou d'excrément, il se lave à son habitude et ne s'en soucie pas. Il est interdit de s'oindre une partie de son corps comme il est interdit de s'oindre tout le corps ; mais s'il était malade, ou s'il avait des croûtes sur la tête, il s'oint à son habitude et ne s'en soucie pas.

💡 Explication

Nouveau bloc : après avoir établi la liste des inouyim, la guemara en précise le périmètre. La beraita pose d'abord une règle d'extension : nul seuil minimal ne rend le lavage anodin — laver une main tombe sous le même interdit que laver tout le corps.

Puis elle pose la limite inverse, et c'est elle qui donne le vrai critère. Celui qui est souillé de boue ou d'excrément se lave à son habitude — pas de manière restreinte, normalement. Le même mouvement vaut pour la sikha (l'onction d'huile) : le malade, ou celui qui a des hatatin (croûtes) sur la tête, s'oint normalement.

La leçon est que l'interdit ne vise pas le contact avec l'eau ou l'huile en soi, mais la rehitsa chel ta'anoug — le lavage d'agrément. Dès que le geste répond à une saleté ou à un soin, il sort de la catégorie. Tous les cas d'espèce qui suivent, jusqu'aux traversées de rivière, ne feront qu'appliquer ce même principe.

5
תְּנָא דְּבֵי מְנַשֶּׁה: רַבָּן שִׁמְעוֹן בֶּן גַּמְלִיאֵל אוֹמֵר: מְדִיחָה אִשָּׁה יָדָהּ אַחַת בְּמַיִם, וְנוֹתֶנֶת פַּת לְתִינוֹק, וְאֵינָהּ חוֹשֶׁשֶׁת.

On a enseigné dans l'école de Menache : Rabban Chimon ben Gamliel dit — une femme rince une seule de ses mains dans l'eau, donne du pain à son enfant, et ne s'en soucie pas.

📜 Rachi (1)
מְדִיחָה אֶת יָדָהּ לְפִי שֶׁרוּחַ רָעָה שׁוֹרָה עַל הַלֶּחֶם הַנִּלְקָח בְּיָדַיִם שֶׁלֹּא נְטָלָן שַׁחֲרִית וְשֵׁם הַשָּׁד שִׁיבְתָּא:
Elle rince sa main - parce qu'un esprit mauvais repose sur le pain pris avec des mains que l'on n'a pas lavées le matin ; et le nom de ce démon est Chivta.
💡 Explication

Cas d'application délicat. Le matin, avant la netilat yadaim, les mains portent selon la guemara un esprit mauvais qui se transmet à la nourriture qu'elles saisissent. Mais à Kippour, on ne se lave pas. La femme qui doit nourrir son enfant est prise entre deux exigences.

RSHBG tranche par une concession minimale, et calibrée au geste : une seule main, celle qui tiendra le pain. Ni le corps, ni les deux mains, ni un lavage confortable. Le principe du segment précédent joue à plein : le lavage est ici un moyen, pas un agrément.

6
אָמְרוּ עָלָיו עַל שַׁמַּאי הַזָּקֵן שֶׁלֹּא רָצָה לְהַאֲכִיל בְּיָדוֹ אַחַת, וְגָזְרוּ עָלָיו לְהַאֲכִיל בִּשְׁתֵּי יָדַיִם. מַאי טַעְמָא? אָמַר אַבַּיֵּי: מִשּׁוּם שִׁיבְתָּא.

On a dit de Chammai l'Ancien qu'il ne voulut pas nourrir d'une seule main — et l'on décréta contre lui qu'il nourrirait de ses deux mains. Quelle en est la raison ?

Abaye dit : à cause de Chivta.

📜 Rachi (1)
שֶׁלֹּא רָצָה לְהַאֲכִיל בְּיָדוֹ אַחַת אַפֵּי' יָדוֹ אַחַת לֹא הָיָה נוֹטֵל לָתֵת פַּת לִבְנוֹ קָטָן בְּיוֹם הַכִּפּוּרִים:
Qu'il ne voulut pas nourrir d'une seule main - même une seule main il ne lavait pas pour donner du pain à son jeune enfant le jour de Kippour.
🗂️ Tossefot (1)
מִשּׁוּם שִׁיבְתָּא פרש"י רוּחַ רָעָה הַשּׁוֹרָה עַל הַיָּדַיִם שֶׁלֹּא נְטָלָן שַׁחֲרִית ור"ת מְפָרֵשׁ דִּבְלֹא נְתִינַת פַּת לְתִינוֹק מֻותָּר לִיטֹּול יָדָיו שַׁחֲרִית בְּיוֹם הַכִּפּוּרִים דְּלָא גָּרַע מִמְּלֻוכְלָכוֹת בְּטִיט וּבְצוֹאָה דְּאָמְרִינַן שֶׁרוֹחֵץ כְּדַרְכּוֹ וְאֵינוֹ חוֹשֵׁשׁ וְאֵין לְךָ מְלֻוכְלָךְ בְּטִיט וּבְצוֹאָה יוֹתֵר מִזֶּה שֶׁלֹּא נָטַל יָדָיו שַׁחֲרִית שֶׁאֵינוֹ רַשַּׁאי לִיגַע לְפִיו וּלְחָוטְמוֹ וּלְאָזְנָיו וּלְעֵינָיו כִּדְאָמַר בְּפֶרֶק שְׁמוֹנָה שְׁרָצִים (שַׁבָּת דַּף קח:) יָד לַפֶּה תִּקָּצֵץ וְכוּ' מִשּׁוּם בַּת מֶלֶךְ וְשִׁיבְתָּא דְּהָכָא עִנְיָן אַחֵר הֲוַאי שֶׁשּׁוֹרָה עַל הָאֹוכֶל כְּשֶׁבָּא לִיתֵּן פַּת לְתִינוֹק בֶּן ד' וָהּ' שָׁנִים וְחוֹנַקְתּוֹ אִם לֹא נָטַל יָדָיו בְּאוֹתָהּ שָׁעָה אַף עַל פִּי שֶׁכְּבָר נְטָלָן שַׁחֲרִית וּמַה שֶׁהָעוֹלָם אֵין נִזְהָרִין עַכְשָׁיו בָּזֶה לְפִי שֶׁאֵין אוֹתָהּ רוּחַ רָעָה שׁוֹרָה בְּאֵלּוּ הַמַּלְכֻיוֹת כְּמוֹ שֶׁאֵין נִזְהָרִין עַל הַגִּילּוּי וְעַל הַזּוּגוֹת:
À cause de Chivta - Rachi a expliqué : un esprit mauvais qui repose sur les mains que l'on n'a pas lavées le matin. Rabbenou Tam explique quant à lui que, même sans donner de pain à un enfant, il est permis de se laver les mains le matin de Kippour, car cela ne vaut pas moins que le cas de celui qui est « souillé de boue et d'excrément », dont on a dit qu'il se lave à son habitude et ne s'en soucie pas ; et il n'y a pas de souillure de boue et d'excrément plus grande que celle-là : celui qui n'a pas lavé ses mains le matin n'a le droit de toucher ni sa bouche, ni son nez, ni ses oreilles, ni ses yeux, comme il est dit au chapitre Chemona Cheratsim (Chabbat 108b) : « la main [non lavée portée] à l'œil, qu'elle soit coupée », etc., à cause de Bat Melekh. Et la Chivta dont il est question ici est tout autre chose : elle repose sur l'aliment lorsqu'on vient donner du pain à un enfant de quatre ou cinq ans, et elle l'étrangle si l'on n'a pas lavé ses mains à cet instant-là, même si on les a déjà lavées le matin. Et si le monde n'y prend plus garde aujourd'hui, c'est parce que cet esprit mauvais ne repose pas dans ces royaumes-ci — de même qu'on ne prend plus garde au gilouy (les liquides laissés découverts) ni aux zougot (les paires).
💡 Explication

Chammai l'Ancien pousse la rigueur un cran plus loin : même le rinçage d'une main lui paraît de trop, et il s'abstient de nourrir ses enfants. Le tribunal ne discute pas sa piété, il la neutralise par un décret d'une ironie parfaite : puisqu'il refuse d'ouvrir une main, on lui impose de nourrir des deux — donc de laver les deux. La rigueur retournée contre elle-même.

Le principe sous-jacent est que la sévérité personnelle cesse d'être une vertu quand elle se paie du jeûne forcé d'un enfant.

La dernière ligne pose la question de fond : qu'est-ce que Chivta ? Rachi la situe sur les mains non lavées au matin ; Rabbenou Tam, dans Tossefot, la déplace entièrement — c'est un esprit qui frappe l'aliment donné à un jeune enfant, et qui exige un lavage à ce moment précis, même si les mains ont déjà été lavées. La conséquence pratique est considérable : selon R"T, la netilat yadaim du matin est tout simplement permise à Kippour.

🖼️ Schéma
Qu'est-ce que Chivta ? Rachi contre Rabbenou Tam La réponse commande une question très concrète : peut-on faire netilat yadaim le matin de Kippour ? Rachi Chivta est l'esprit mauvais qui repose sur les MAINS non lavées au matin -- et de là passe au pain qu'elles prennent. Implicite : à Kippour on ne lave pas les mains du matin. D'où la concession de RSHBG : rincer une seule main, le strict nécessaire pour donner le pain à l'enfant. Chammai refusait même cela. Rabbenou Tam (Tossefot) La netila du matin est permise à Kippour même sans nourrir personne : des mains non lavées ne valent pas mieux que "souillé de boue et d'excrément", cas explicitement permis. Preuve : on ne peut en toucher ni bouche, ni nez, ni oreille, ni œil (Chabbat 108b). Chivta est alors autre chose : elle repose sur l'ALIMENT donné à un enfant de 4-5 ans et l'étrangle -- même mains déjà lavées. Nafka mina et note d'époque Selon Rachi il faut un lavage à chaque fois qu'on prend le pain le matin ; selon R"T, un nouveau lavage juste avant de nourrir l'enfant. Tossefot ajoute pourquoi on n'y prend plus garde : cet esprit ne repose pas dans ces royaumes-ci -- comme le gilouy et les zougot.
Deux définitions de Chivta, deux régimes pour la netilat yadaim du matin de Kippour.
7
תָּנוּ רַבָּנַן: הַהוֹלֵךְ לְהַקְבִּיל פְּנֵי אָבִיו אוֹ פְּנֵי רַבּוֹ, אוֹ פְּנֵי מִי שֶׁגָּדוֹל מִמֶּנּוּ — עוֹבֵר עַד צַוָּארוֹ בְּמַיִם וְאֵינוֹ חוֹשֵׁשׁ.

Nos maîtres ont enseigné : celui qui va accueillir son père, ou son maître, ou quelqu'un de plus grand que lui, traverse jusqu'au cou dans l'eau et ne s'en soucie pas.

📜 Rachi (1)
וְאֵינוֹ חוֹשֵׁשׁ מִשּׁוּם רְחִיצָה:
Et ne s'en soucie pas - au titre de la rehitsa (le lavage).
💡 Explication

Ouverture d'une longue série de cas : peut-on entrer dans l'eau le jour de Kippour lorsqu'il faut franchir une rivière ? La beraita répond oui — et sans réserve de profondeur : jusqu'au cou.

Le raisonnement est celui du segment 3 : un homme qui traverse une rivière en vêtements pour aller saluer son maître ne prend pas un bain. Le contact avec l'eau est subi, non recherché ; il n'y a donc pas de rehitsa au sens de l'interdit. Rachi le précise d'un mot : « ne s'en soucie pas » — au titre de la rehitsa, car pour d'autres titres, la question restera ouverte (voir segment 10).

La liste des destinataires est graduée : le père, le maître, et plus largement quiconque est plus grand que soi en sagesse. Le point commun est le devoir d'honneur.

🖼️ Schéma
Les cinq cas de traversée, et ce que chacun ajoute La beraita de départ n'autorise qu'un motif ; les amoraim élargissent cas par cas. 1. Beraita -- accueillir son père, son maître, ou plus grand que soi Il traverse jusqu'au cou et ne s'en soucie pas. Rachi précise : "ne s'en soucie pas" au titre de la rehitsa. 2. Le maître qui va vers le disciple -- question non tranchée Preuve proposée : Rav Yitzhak bar bar Hana a vu Zeiri aller chez son disciple Rav Hiyya bar Achi. Rav Achi renverse le récit : c'est le disciple qui allait vers son maître. La preuve s'effondre, la question reste ouverte. 3. Rava -- les gardiens de fruits de la rive droite de l'Euphrate Intérêt purement matériel : ce n'est plus une mitsva, c'est éviter une perte. Une beraita rapportée par Abaye l'appuie. 4. Rav Yossef -- les gens de Bé Tarbou viennent au pirka Abaye impose le retour : autoriser l'aller sans le retour, "c'est les faire trébucher pour l'avenir" -- ils ne viendront plus. Une permission halakhique mesurée à son effet sur la venue des années suivantes. 5. Rami bar Papa -- traverser pour poser une chemata Permis, à une condition : ne pas sortir la main de sous le bord de la tunique. Relever ses pans, c'est porter, non se vêtir.
Les cinq cas de traversée du daf, du plus évident au plus discutable.
8
אִיבַּעְיָא לְהוּ: הָרַב אֵצֶל תַּלְמִיד מַאי? תָּא שְׁמַע, דְּאָמַר רַב יִצְחָק בַּר בַּר חָנָה: אֲנָא חֲזֵיתֵיהּ לִזְעֵירִי דַּאֲזַל לְגַבֵּי רַב חִיָּיא בַּר אָשֵׁי תַּלְמִידֵיהּ. רַב אַשִּׁי אָמַר: הָהוּא רַב חִיָּיא בַּר אָשֵׁי הוּא דַּאֲזַל לְגַבֵּיהּ דִּזְעֵירִי רַבֵּיהּ.

On leur posa la question : le maître qui va chez son disciple, quelle est la règle ? Viens et écoute, car Rav Yitzhak bar bar Hana a dit : moi, j'ai vu Zeiri qui allait chez Rav Hiyya bar Achi, son disciple.

Rav Achi dit : ce n'est pas cela — c'est ce Rav Hiyya bar Achi qui allait chez Zeiri, son maître.

💡 Explication

La beraita autorisait la traversée vers plus grand que soi. Reste le cas inverse : un maître qui se dérange pour son élève. On pourrait plaider que la mitsva d'enseigner justifie autant que le devoir d'honneur — mais le motif énoncé par la beraita ne le couvre pas.

La preuve avancée est un témoignage oculaire : Zeiri traversant pour rejoindre son disciple. Rav Achi la renverse, non en la réfutant sur le fond, mais en corrigeant le sens de la marche : c'était le disciple qui allait vers le maître. Le cas retombe sous la beraita et n'apprend plus rien.

Résultat : la question reste sans réponse. Le daf ne la reprendra pas.

9
רָבָא שְׁרָא לִבְנֵי עֲבַר יַמִּינָא לְמֶעְבַּר בְּמַיָּא לְנַטּוֹרֵי פֵּירֵי. אֲמַר לֵיהּ אַבָּיֵי לְרָבָא, תַּנְיָא דִּמְסַיֵּיעַ לָךְ: שׁוֹמְרֵי פֵּּׂירוֹת עוֹבְרִין עַד צַוָּארָן בְּמַיִם וְאֵין חוֹשְׁשִׁין.

Rava permit aux gens de la rive droite [de l'Euphrate] de traverser dans l'eau pour garder leurs fruits. Abaye dit à Rava : une beraita a été enseignée qui t'appuie — les gardiens de fruits traversent jusqu'au cou dans l'eau et ne s'en soucient pas.

📜 Rachi (1)
לְנַטּוֹרֵי פֵּירֵי שֶׁהָיוּ לָהֶם פַּרְדֵּסִים בְּעֵבֶר הַנָּהָר:
Pour garder les fruits - car ils avaient des vergers de l'autre côté du fleuve.
💡 Explication

Élargissement décisif. Jusqu'ici, les traversées admises servaient un devoir religieux. Ici, il s'agit d'un intérêt matériel : des propriétaires de vergers situés de l'autre côté du fleuve, qui doivent veiller sur une récolte exposée.

Rava tranche en faveur de la permission, et Abaye lui apporte une beraita qui la confirme. Ce que cela montre : le critère n'est pas la sainteté du motif mais l'absence d'agrément. Traverser un fleuve habillé pour aller monter la garde n'est un plaisir pour personne — l'interdit de rehitsa ne s'y applique donc pas, même si le but est purement économique.

10
רַב יוֹסֵף שְׁרָא לְהוּ לִבְנֵי בֵּי תַּרְבּוּ לְמִיעְבַּר בְּמַיָּא לְמֵיתֵי לְפִירְקָא, לְמֵיזַל לָא שְׁרָא לְהוּ. אָמַר לֵיהּ אַבַּיֵּי: אִם כֵּן אַתָּה מַכְשִׁילָן לֶעָתִיד לָבֹא. אִיכָּא דְאָמְרִי: שְׁרָא לְהוּ לְמֵיתֵי וּשְׁרָא לְהוּ לְמֵיזַל, אָמַר לֵיהּ אַבַּיֵּי: בִּשְׁלָמָא לְמִיְתֵּי — לְחַיֵּי, אֶלָּא לְמֵיזַל מַאי טַעְמָא? כְּדֵי שֶׁלֹּא תְּהֵא מַכְשִׁילָן לֶעָתִיד לָבֹא.

Rav Yossef permit aux gens de Be Tarbou de traverser dans l'eau pour venir au pirka (le cours public), mais ne leur permit pas de repartir. Abaye lui dit : s'il en est ainsi, tu les fais trébucher pour l'avenir.

Certains rapportent autrement : il leur permit de venir et il leur permit de repartir ; Abaye lui dit : passe encore pour la venue, soit — mais pour le retour, quelle en est la raison ? [Il répondit :] afin de ne pas les faire trébucher pour l'avenir.

📜 Rachi (3)
בִּי תַּרְבּוּ שֵׁם הַכְּפָר:
Be Tarbou - c'est le nom du village.
לְפִירְקָא שֶׁהָיוּ דּוֹרְשִׁין ביוה"כ:
Au pirka - car on donnait un cours public le jour de Kippour.
לֶעָתִיד לָבֹא לְשָׁנָה אַחֶרֶת לֹא יָבוֹאוּ הוֹאִיל וְלֹא הִתַּרְתָּ' לַעֲבֹור אֶת הַמַּיִם וְלַחֲזֹור:
Pour l'avenir - l'année prochaine ils ne viendront pas, puisque tu ne leur as pas permis de traverser l'eau et de revenir.
💡 Explication

Le cas le plus intéressant du bloc, parce que l'argument y devient conséquentialiste. Rav Yossef autorise la venue au cours de Kippour, mais non le retour — le retour ne sert plus aucune mitsva.

Abaye objecte non pas sur la logique, mais sur l'effet : des habitants qui savent qu'ils resteront bloqués ne viendront plus l'année suivante. « Tu les fais trébucher pour l'avenir » — c'est l'expression que Rachi glose : l'année prochaine, ils ne viendront pas, puisque tu ne leur as pas permis de repasser l'eau pour rentrer.

La seconde version renverse les rôles et fait dire cette raison à Rav Yossef lui-même. Dans les deux cas, la conclusion est la même : une permission halakhique se mesure aussi à ce qu'elle produira sur la vie d'étude d'une communauté.

11
רַב יְהוּדָה וְרַב שְׁמוּאֵל בַּר רַב יְהוּדָה הֲווֹ קָיְימִי אַגֻּודָּא דִּנְהַר (פָּפָּא) אַמַּבָּרָא דְּחַצְדַּד, וַהֲוָה קָאֵי רָמֵי בַּר פָּפָּא מֵהָךְ גִּיסָא. רְמָא לְהוּ קָלָא: מַהוּ לְמִיעְבַּר לְמֵיתֵי לְגַבַּייְכוּ לְמִשְׁאַל שְׁמַעְתָּא? אֲמַר לֵיהּ רַב יְהוּדָה: רַב וּשְׁמוּאֵל דְּאָמְרִי תַּרְוַייְהוּ — עוֹבֵר, וּבִלְבַד שֶׁלֹּא יוֹצִיא יָדוֹ מִתַּחַת חֵפֶת חֲלוּקוֹ. אִיכָּא דְאָמְרִי, אֲמַר לֵיהּ רַב שְׁמוּאֵל בַּר רַב יְהוּדָה, תְּנֵינָא: עוֹבֵר, וּבִלְבַד שֶׁלֹּא יוֹצִיא יָדוֹ מִתַּחַת חֵפֶת חֲלוּקוֹ.

Rav Yehouda et Rav Chmouel bar Rav Yehouda se tenaient sur la rive du fleuve [Papa], au gué de Hatsdad, et Rami bar Papa se tenait de l'autre côté. Il éleva la voix vers eux : peut-on traverser pour venir vers vous poser une question d'enseignement (chemata) ?

Rav Yehouda lui dit : Rav et Chmouel disent tous deux — il traverse, à condition de ne pas sortir sa main de dessous le bord de sa tunique. Certains rapportent que c'est Rav Chmouel bar Rav Yehouda qui lui dit : nous avons appris [dans une beraita] — il traverse, à condition de ne pas sortir sa main de dessous le bord de sa tunique.

📜 Rachi (2)
אַמַּבָּרָא דְּחַצְדַּד מָקוֹם מֵעֵבֶר הַנָּהָר מוּל חַצְדַּד:
Le gué de Hatsdad - l'endroit où l'on traverse le fleuve, face à Hatsdad.
מִתַּחַת חֵפֶת שְׂפַת חֲלוּקוֹ לְהַגְבִּיהַּ שׁוּלֵי חֲלוּקוֹ עַל זְרוֹעוֹ דְּאֵינוֹ נִרְאֶה כְּמַלְבּוּשׁ אֶלָּא כְּנוֹשֵׂא עַל כְּתֵיפוֹ וְאָמַר מַר (שַׁבָּת דַּף קמז.) הַיּוֹצֵא בְּטַלִּית מְקֻופֶּלֶת עַל כְּתֵיפוֹ בְּשַׁבָּת חַיָּיב חַטָּאת:
De dessous le bord - le bord de sa tunique : relever les pans de sa tunique sur son bras, car cela n'apparaît plus comme un vêtement mais comme un fardeau porté sur l'épaule ; et le maître a dit (Chabbat 147a) : celui qui sort le Chabbat avec un talith plié sur l'épaule est passible d'un hatat.
💡 Explication

Dernière espèce, et la seule où apparaisse une réserve technique. La traversée pour poser une question d'étude est permise ; mais le geste naturel de celui qui entre dans l'eau — relever les pans de sa tunique pour les garder au sec, en les remontant sur le bras ou l'épaule — est interdit.

La raison n'a rien à voir avec la rehitsa. Rachi la rattache à un principe de hotsaa : un vêtement porté sur l'épaule au lieu d'être porté sur soi n'est plus un vêtement, c'est un fardeau. Le maître a enseigné (Chabbat 147a) que celui qui sort le Chabbat avec un talith plié sur l'épaule est passible d'un hatat.

Autrement dit : on l'autorise à mouiller ses vêtements, pas à les porter. La solution est de traverser normalement et d'accepter d'être trempé — ce qui, du reste, confirme que rien de tout cela n'a jamais ressemble à un agrément.

12
מַתְקִיף לַהּ רַב יוֹסֵף: וּבְחֹול כִּי הַאי גַּוְנָא מִי שְׁרֵי? וְהָכְתִיב: ״וַיָּמָד אֶלֶף בָּאַמָּה וַיַּעֲבִירֵנִי בַמַּיִם מֵי אָפְסָיִם״ — מִכָּאן שֶׁמֻּותָּר לַעֲבֹור עַד אָפְסַיִים.

Rav Yossef objecte : et même en semaine, une chose pareille serait-elle permise ? N'est-il pas écrit : « Il mesura mille coudées et me fit passer dans l'eau, une eau [montant] aux chevilles » (Ez 47,3) — d'où l'on apprend qu'il est permis de traverser jusqu'aux chevilles.

📜 Rachi (2)
כִּי הַאי גַוְונָא דְּקָתָנֵי לְעֵיל עַד צַוָּארוֹ בַּמַּיִם וְהָאִיכָּא סַכָּנָה שֶׁלֹּא יִשְׁטְפוּהוּ הַמַּיִם:
Une chose pareille - comme il a été enseigné plus haut, « jusqu'à son cou dans l'eau » : mais il y a danger que les eaux ne l'emportent !
וַיָּמָד אֶלֶף הַמַּלְאָךְ הֶרְאָה לִיחֶזְקֵאל נַחַל הַיּוֹצֵא מִבֵּית קה"ק תְּחִילָּתוֹ כְּחוּט וְהוֹלֵךְ וְגָדֵל וְכָל אֶלֶף אַמָּה אֹורֶךְ מִשֶּׁיָּצָא חוּץ לִירוּשָׁלַיִם לֹא הָיָה עָמֹוק אֶלָּא מֵי אֲפָסִים מֵי קַרְצוּלִין:
Il mesura mille - l'ange montra à Ezechiel le torrent qui sort de la Maison du Saint des Saints : à son début il est comme un fil, puis il va grandissant ; et sur les mille premières coudées de longueur depuis sa sortie hors de Jérusalem, il n'était profond que d'une eau de chevilles, l'eau des malléoles.
💡 Explication

Rav Yossef attaque non pas la dimension Kippour, mais la faisabilité même de ce qu'on vient d'autoriser. Traverser « jusqu'au cou » : ce n'est plus une question de rehitsa, c'est un risque de noyade. Rachi le formule directement : et il y a danger que les eaux ne l'emportent.

La preuve est tirée de la vision d'Ezechiel 47 : le fleuve qui sortira du Temple. L'ange y mesure des milliers de coudées et fait passer le prophète à chaque fois — chevilles, puis genoux, puis reins, jusqu'au point où il ne peut plus passer. Rav Yossef lit cette progression comme un barème : ce que l'ange fait franchir est le praticable ; ce qu'il ne fait pas franchir ne l'est pas.

C'est ici que le daf bascule. Le verset entre comme argument juridique — il restera comme sujet, et emportera toute la fin de la page vers l'aggada.

13
״וַיָּמָד אֶלֶף וַיַּעֲבִירֵנִי בַמַּיִם מַיִם בִּרְכָּיִם״ — מִכָּאן שֶׁמֻּותָּר לַעֲבֹור עַד בִּרְכַּיִם. ״וַיָּמָד אֶלֶף וַיַּעֲבִירֵנִי מֵי מָתְנָיִם״ — מִכָּאן שֶׁמֻּותָּר לַעֲבֹור עַד מָתְנַיִם. מִכָּאן וְאֵילָךְ: ״וַיָּמָד אֶלֶף נַחַל אֲשֶׁר לֹא אוּכַל לַעֲבֹור״!

« Il mesura mille [coudées] et me fit passer dans l'eau, une eau [montant] aux genoux » — d'où l'on apprend qu'il est permis de traverser jusqu'aux genoux. « Il mesura mille et me fit passer, une eau [montant] aux reins » — d'où l'on apprend qu'il est permis de traverser jusqu'aux reins.

À partir de là : « Il mesura mille — un torrent que je ne pouvais traverser » (Ez 47,4-5) !

📜 Rachi (2)
וַיָּמָד אֶלֶף שְׁנִיּוֹת וְהֶעֱמִיקוּ עַד בִּרְכַּיִם:
Il mesura mille - un deuxième millier, et les eaux s'approfondirent jusqu'aux genoux.
מִכָּאן וְאֵילָךְ קָרֵי לֵיהּ אֲשֶׁר לֹא אוּכַל לַעֲבֹור אַלְמָא אָסוּר לַעֲבֹור לְמַעְלָה מִמָּתְנַיִם:
À partir de là - il l'appelle « que je ne pouvais traverser » : il apparaît donc qu'il est interdit de traverser au-dessus des reins.
💡 Explication

La progression se lit comme un tableau : chaque millier de coudées ajoute un cran de profondeur, et chaque cran franchi par le prophète vaut permission. Chevilles, genoux, motnayim (les reins, la taille).

Le quatrième millier est le point d'arrêt, et c'est lui qui porte la démonstration. Le verset ne dit pas que l'eau montait à la poitrine : il dit « un torrent que je ne pouvais traverser ». Rachi tire la conclusion normative : au-delà des reins, il est interdit de traverser. La beraita qui autorisait « jusqu'au cou » se trouve donc contredite — et pas seulement pour Kippour.

🖼️ Schéma
Les quatre mesures d'Ezechiel 47 lues comme un barème de profondeur Chaque millier de coudées ajoute un cran ; l'ange conduit le prophète jusqu'à la limite du praticable, puis s'arrête. Mesure Le verset Ce qu'on en tire 1000 coudées chevilles "il me fit passer dans l'eau, une eau de chevilles" permis de traverser jusqu'aux chevilles 2000 coudées genoux "une eau de genoux" Rachi : les eaux se sont approfondies permis jusqu'aux genoux 3000 coudées reins "une eau de reins (motnayim)" permis jusqu'aux reins -- c'est la dernière mesure franchie 4000 coudées au-delà "un torrent que je ne pouvais traverser" Rachi : donc il est interdit de traverser au-dessus des reins Réponse d'Abaye : la preuve ne porte pas Un nahal est différent -- ses eaux sont rapides (Rachi : impétueuses, elles emportent). Une eau calme, on la franchit plus profond.
Le barème tiré d'Ezechiel 47, et la réponse d'Abaye qui en limite la portée.
14
אָמַר אַבַּיֵּי: שָׁאנֵי נַחַל דִּרְדִיפִי מַיָּא.

Abaye dit : un torrent (nahal) est différent, car ses eaux sont rapides.

📜 Rachi (1)
שָׁאנֵי נַחַל הַיּוֹצֵא מִבֵּית קה"ק שֶׁהָיוּ מֵימָיו רוֹדְפִים הוֹלְכִים מַהֵר וְשׁוֹטְפִים:
Un torrent est différent - celui qui sort de la Maison du Saint des Saints, dont les eaux étaient impétueuses, allant vite et emportant tout.
💡 Explication

Réponse d'une ligne, et elle suffit. Le verset ne mesure pas une profondeur abstraite : il décrit un nahal, un torrent. Rachi précise de quel torrent il s'agit — celui qui sort du Saint des Saints, dont les eaux étaient impétueuses, allant vite et emportant tout.

Ce qui arrête le prophète n'est donc pas la hauteur de l'eau mais la force du courant. Une eau calme se franchit plus profond sans danger, et la beraita qui autorise « jusqu'au cou » retrouve toute sa validité.

La sougya halakhique est close. Mais le verset, lui, reste sur la table.

15
יָכוֹל יַעֲבִירֶנּוּ בְּסִיחוּי — תַּלְמוּד לוֹמַר: ״כִּי גָאוּ הַמַּיִם מֵי שָׂחוּ״. מַאי ״מֵי שָׂחוּ״ — שִׁיּוּטָא, שֶׁכֵּן קוֹרִין לְשַׁיָּיטָא סַייָּחָא. יָכוֹל יַעֲבִירֶנּוּ בְּבוּרְנִי קְטַנָּה — תַּלְמוּד לוֹמַר: ״בַּל תֵּלֶךְ בּוֹ אֳנִי שַׁיִט״. יָכוֹל יַעֲבִירֶנּוּ בְּבוּרְנִי גְּדוֹלָה — תַּלְמוּד לוֹמַר: ״וְצִי אַדִּיר לֹא יַעַבְרֶנּוּ״. מַאי מַשְׁמַע? כְּדִמְתַרְגֵּם רַב יוֹסֵף: לָא תֵּזִיל בֵּיהּ בִּסְפִינַת צַייָּדִין וּבוּרְנִי רַבְּתִי לֹא תְּגוּזִינֵּהּ.

On aurait pu penser qu'il le ferait passer à la nage — l'enseignement dit : « car les eaux avaient grossi, des eaux de sahou » (Ez 47,5). Que signifie « des eaux de sahou » ?

La nage — car on appelle la nage « saiha ». On aurait pu penser qu'il le ferait passer dans une petite barque (bourni) — l'enseignement dit : « nulle galère à rames n'y ira » (Is 33,21).

On aurait pu penser qu'il le ferait passer dans une grande barque — l'enseignement dit : « et nul vaisseau puissant (tsi adir) ne la franchira ». D'où le tire-t-on ?

Comme le traduit Rav Yossef : tu n'iras pas dessus dans une barque de pêcheurs, et une grande bourni ne la traversera pas.

📜 Rachi (2)
בְּסִיחוּי בְּשַׁיִיט:
À la nage - en nageant.
ת"ל כִּי גָאוּ הַמַּיִם מֵי שָׂחוּ רְאוּיוֹת לָשׁוּט:
L'enseignement dit « car les eaux avaient grossi, des eaux de sahou » - [des eaux] propres à la nage.
💡 Explication

La guemara a quitté la halakha. Elle épuise maintenant, par une série de « yakhol... talmoud lomar » (on aurait pu penser... l'enseignement dit), toutes les manières imaginables de franchir ce fleuve.

Trois hypothèses, trois versets : la nage, écartée par « des eaux de sahou » ; la petite embarcation, écartée par « nulle galère à rames n'y ira » ; la grande, par « nul vaisseau puissant ne la franchira ». Le targoum de Rav Yossef sert à établir que tsi adir désigne bien un navire.

Le résultat n'est plus un renseignement géographique : ce fleuve est, par construction, infranchissable. Le segment suivant en tirera la conséquence la plus forte.

16
אָמַר רַבִּי יְהוּדָה בֶּן פַּזִּי: אַף מַלְאַךְ הַמָּוֶת אֵין לוֹ רְשׁוּת לַעֲבֹור בְּתוֹכוֹ, כְּתִיב הָכָא: ״בַּל תֵּלֶךְ בּוֹ אֳנִי שַׁיִט״, וּכְתִיב הָתָם: ״מָשׁוֹט בָּאָרֶץ״.

Rabbi Yehouda ben Pazi dit : même l'ange de la mort n'a pas la permission de passer en son sein. Il est écrit ici : « nulle galère à rames (ani chayit) n'y ira » (Is 33,21), et il est écrit là-bas : « d'aller et venir (michout) sur la terre » (Job 1,7).

🪔 Ben Yehoyada (1)
כְּתִיב הָכָא (יְשַׁעְיָה לג, כא) ' בַּל תֵּלֶךְ בּוֹ אֳנִי שַׁיִט ' וּכְתִיב הָתָם : (אִיּוֹב א, ז) ' מָשׁוֹט בָּאָרֶץ ' וְכוּ'. נִרְאֶה לִי בְּלָאו דְּרָשָׁה שֶׁל 'מָשׁוֹט בָּאָרֶץ' יֵשׁ לִרְמֹוז זֶה בְּגוּפֵיהּ דִּקְרָא וְהוּא 'אֲנִי שַׁיִט' אוֹתִיּוֹת 'אִיֵּי שָׂטָן' וְיָדוּעַ אִיֵּי הוּא רוֹצֶה לוֹמַר מָחוֹז כְּמוֹ שֶׁכָּתַב הַשֹּׁרֶשׁ זַ"ל וּמַלְאַךְ הַמָּוֶת הוּא מָחוֹז שֶׁל הַשָּׂטָן. אוֹ אִיֵּי מִלְּשׁוֹן (קֹהֶלֶת י, טז) 'אִי לָךְ אֶרֶץ שֶׁמַּלְכֵּךְ נַעַר' שֶׁפֵּירוּשׁוֹ אוֹי וְזֶהוּ אוֹי שָׂטָן שֶׁהוּא מַלְאַךְ הַמָּוֶת אֵין לוֹ רְשׁוּת לַעֲבֹור שָׁם.
« Il est écrit ici (Is 33,21) : nulle galère à rames (ani chayit) n'y ira, et il est écrit là-bas (Job 1,7) : d'aller et venir (michout) sur la terre », etc. Il me semble que, même sans la derasha tirée de « d'aller et venir sur la terre », on peut trouver cette allusion dans le corps même du verset : « ani chayit » (אני שיט) a les mêmes lettres que « iyei Satan » (איי שטן). Or l'on sait que « iyei » signifie une contrée, un district, comme l'écrit l'auteur du Chorachim [le Radak] de mémoire bénie ; et l'ange de la mort est le district du Satan. Ou bien « iyei » est du même registre que (Qo 10,16) « malheur (i) à toi, terre dont le roi est un enfant », dont le sens est « oy, malheur » : ce serait alors « malheur du Satan », c'est-à-dire l'ange de la mort, qui n'a pas la permission de passer la.
💡 Explication

La derasha repose sur une guezera chava de racine : le mot chayit du verset d'Isaie et le mot michout par lequel le Satan décrit sa propre activité dans Job partagent la racine de l'errance. Ce que le verset interdit à la « galère », il l'interdit donc au rôdeur.

Le sens est théologique : le fleuve issu du Saint des Saints marque une frontière que la mort ne franchit pas. L'infranchissable du segment précédent, qui semblait une limite, devient ici une protection.

17
אָמַר רַבִּי פִּנְחָס מִשּׁוּם רַב הוּנָא צִפּוֹרָאָה: מַעְיָן הַיּוֹצֵא מִבֵּית קָדְשֵׁי הַקֳּדָשִׁים, בַּתְּחִילָּה דּוֹמֶה לְקַרְנֵי חֲגָבִים, כֵּיוָן שֶׁהִגִּיעַ לְפֶתַח הֵיכָל — נַעֲשֶׂה כְּחוּט שֶׁל שֶׁתִי, כֵּיוָן שֶׁהִגִּיעַ לָאוּלָם — נַעֲשֶׂה כְּחוּט שֶׁל עֵרֶב, כֵּיוָן שֶׁהִגִּיעַ אֶל פֶּתַח עֲזָרָה — נַעֲשֶׂה כְּפִי פַּךְ קָטָן, וְהַיְינוּ דִּתְנַן, רַבִּי אֱלִיעֶזֶר בֶּן יַעֲקֹב אוֹמֵר: מַיִם

Rabbi Pin'has dit au nom de Rav Houna de Tsippori : la source qui sort de la Maison du Saint des Saints ressemble d'abord à des antennes de sauterelles ; dès qu'elle atteint l'entrée du Heikhal, elle devient comme un fil de chaîne ; des qu'elle atteint le Oulam, elle devient comme un fil de trame ; dès qu'elle atteint l'entrée de la azara (le parvis), elle devient comme l'ouverture d'une petite fiole. Et c'est ce que nous avons appris [dans une michna] : Rabbi Eliezer ben Yaacov dit — de l'eau...

🪔 Ben Yehoyada (2)
מַעְיָן הַיּוֹצֵא מִבֵּית קָדְשֵׁי הַקֳּדָשִׁים , בַּתְּחִלָּה דּוֹמֶה כְּמִין קַרְנֵי חֲגָבִים. נִרְאֶה לִי רֶמֶז לַדָּבָר (יְחֶזְקֵאל יז, ה) 'קַח עַל מַיִם רַבִּים' קַח רָאשֵׁי תֵּיבוֹת ק רָנִי ח גַּבִּים יִהְיוּ הִתְחִילָה לְמַיִם שֶׁסּוֹפָם לִהְיוֹת רַבִּים. וּמַה שֶׁהָיָה הִתְחַיַּלְתֶּם בְּדִמְיוֹן קַרְנֵי חֲגָבִים , נִרְאֶה לִי בס"ד עַל פִּי מַה שֶּׁאָמְרוּ בַּגְּמָרָא דְּשַׁבָּת (שַׁבָּת קי:) אָמַר שְׁמוּאֵל הַאי מַאן דְּבָעֵי לְסַמּוֹת אֶת הֶחָגָב יַעֲקֹור קַרְנָיו מִפְּנֵי שֶׁמְּאוֹר עֵינָיו תָּלוּי בְּקַרְנָיו, עַייֵּן שָׁם. וְלָכֵן מַיִם אֵלּוּ שֶׁהֵם מֵחֲכָמִים וּמְאִירִים עֵינֵי הַשֵּׂכֶל כְּמוֹ שֶׁאָמְרוּ בַּזֹּוהַר הַקָּדוֹשׁ תְּחִילָּתָם דּוֹמִין כְּקַרְנֵי חֲגָבִים שֶׁבָּהֶם תָּלוּי מְאוֹר עַיִן הַחוּשִׁית כִּי בְּאֵלּוּ תָּלוּי אוֹר עַיִן הַשִּׂכְלִית. וּמַה שֶׁנַּעֲשָׂה אַחַר כָּךְ כְּחוּט שֶׁל שְׁתִי וְאַחַר כָּךְ כְּחוּט שֶׁל עֵרֶב , נִרְאֶה לִי בס"ד דְּהַשְּׁתִי רֶמֶז לַנְּקֵבָה וְהָעֵרֶב לְזָכָר דִּכְמוֹ הַשְּׁתִי מְקַבֵּל הָעֵרֶב הַנִּכְנָס בּוֹ וּמִתְחַבְּרִים יַחַד כֵּן הַנְּקֵבָה מְקַבֶּלֶת הַזָּכָר וּכְמוֹ שֶׁאָמְרוּ בַּגְּמָרָא דַּעֲבוֹדָה זָרָה דַּף ט"ז גַּבֵּי רַבִּי אֶלְעָזָר בֶּן פַּרְטָא דְּאָמְרוּ לֵיהּ הֵי דְּשִׁתְיָא וְהֵי דְּעִרְבָּא וְאִתְרְחִישׁ לֵיהּ נִיסָּא וְכוּ' יְעֻויַּן שָׁם. וְלָכֵן כָּאן דּוֹמֶה לְחוּט שֶׁל שְׁתֵּי וְאַחֲרָיו הָעֶרֶב רֶמֶז שָׁמַיִם אֵלּוּ פּוֹתְחִים פֶּה עֲקָרוֹת שֶׁהַנְּקֵבָה מְקַבֶּלֶת זֶרַע הַזָּכָר וּמִתְעַבֶּרֶת מִמֶּנּוּ. נִמְצָא חָמֵשׁ חֲלוּקוֹת יִהְיֶה בַּמַּיִם הָהֵם קַרְנֵי חֲגָבִים וְחוּט שֶׁל שְׁתִי וְחוּט שֶׁל עֵרֶב וּפַךְ קָטָן וְנַחַל, רֶמֶז לְהַשָּׂגָתָם בַּתּוֹרָה שֶׁנִּקְרֵאת מַיִם בְּאַרְבָּעָה חֲלָקִים שֶׁל פַּרְדֵּ"ס [פָּשַׁט, רֶמֶז, דְּרָשׁ, סוֹד] וְגַם בְּפִלְפּוּל שֶׁנֶּאֱמַר בּוֹ קב"ה חָדֵי בְּפִלְפּוּלָא שֶׁאֵינוֹ יוֹצֵא מִמֶּנּוּ נַפְקוּתָא לְהִלְכְתָא. גַּם רֶמֶז לְחֵלֶק הַחַמְשֵׁי שֶׁהוּא פְּנִימִיּוּת הַסּוֹד שֶׁכָּתַב רַבֵּינוּ מהרח"ו [מוֹרֵנוּ הָרַב רַבִּי חַיִּים וִיטַאל] זַ"ל בְּבֵיאוּר בָּרַייְתָא דְּ'כֹל הָעוֹסֵק בַּתּוֹרָה לִשְׁמָהּ' (מִשְׁנָה אָבוֹת ו, א) שֶׁהוּא לְשֵׁם חֲמִשָּׁה חֲלָקִים עַייֵּן שָׁם. וְלָכֵן 'מַיִם' [90] הֵם מִסְפַּר חֲמִשָּׁה פְּעָמִים חַי [18×5=90] כְּנֶגֶד חֲמִשָּׁה חֲלָקִים הַנִּזְכָּר שֶׁהֵם עֵץ חַיִּים וְרָאשֵׁי תֵּיבוֹת חֲמִשָּׁה חֲלוּקוֹת הַנִּזְכָּר שפ"ע ח"ן שֶׁהוּא רָאשֵׁי תֵּיבוֹת ש תי פ ך ע רַב ח גַּבִּים נ חָל כִּי בַּתּוֹרָה כְּתִיב (מִשְׁלֵי ה, יט) 'אַיֶּלֶת אֲהָבִים וְיַעֲלַת חֵן' וְכֵן אָמַר (מִשְׁלֵי א, ט) 'כִּי לִוְיַת חֵן הֵם לְרֹאשְׁךָ'.
« La source qui sort de la Maison du Saint des Saints ressemble d'abord à des antennes de sauterelles. » Il me semble qu'il y a là une allusion au verset (Ez 17,5) « prends-la près des grandes eaux (kah al mayim rabim) » : les initiales de KaH sont Karnei Hagavim, les antennes de sauterelles — elles sont le commencement d'eaux qui finiront par être abondantes. Et pourquoi leur commencement est-il à l'image d'antennes de sauterelles ? Il me semble, avec l'aide du Ciel, [qu'il faut l'expliquer] d'après ce qu'ils ont dit dans la guemara de Chabbat (110b) : Chmouel a dit, celui qui veut aveugler une sauterelle, qu'il lui arrache les antennes, car la lumière de ses yeux dépend de ses antennes — vois-y. C'est pourquoi ces eaux, qui rendent sage et éclairent l'œil de l'intellect, comme il est dit dans le saint Zohar, ont un commencement semblable aux antennes de sauterelles, dont dépend la lumière de l'œil sensible : car de celles-là dépend la lumière de l'œil intellectuel. Et quant à ce qu'elle devient ensuite comme un fil de chaîne (chti), puis comme un fil de trame (erev), il me semble, avec l'aide du Ciel, que le chti fait allusion à la femelle et le erev au mâle : de même que le chti reçoit le erev qui entre en lui et qu'ils s'unissent l'un à l'autre, ainsi la femelle reçoit le mâle — comme ils l'ont dit dans la guemara d'Avoda Zara (16b) au sujet de Rabbi Elazar ben Perata, à qui l'on demanda : lequel est le fil de chaîne et lequel le fil de trame ? et un miracle se produisit pour lui, etc. ; vois-y. C'est pourquoi ici, la ressemblance au fil de chaîne puis au fil de trame fait allusion à ce que ces eaux ouvrent la bouche des stériles, la femelle recevant la semence du mâle et concevant de lui. Il se trouve ainsi cinq divisions dans ces eaux : antennes de sauterelles, fil de chaîne, fil de trame, petite fiole et torrent — allusion à la compréhension de la Tora, appelée « eaux », selon les quatre parties du PaRDeS [pchat (le sens simple), remez (l'allusion), derach (l'exégèse), sod (le secret)], et aussi selon le pilpoul, dont il est dit que le Saint béni soit-Il se réjouit du pilpoul même s'il n'en sort aucune conséquence halakhique ; et allusion encore à la cinquième partie, qui est l'intériorité du sod, dont notre maître le Rav Haim Vital de mémoire bénie a écrit, dans son commentaire de la beraita « quiconque s'occupe de Tora lichma » (Avot 6,1), qu'elle vise ces cinq parties ; vois-y. C'est pourquoi « mayim » [90] est le compte de cinq fois « haï » [18 x 5 = 90], correspondant aux cinq parties mentionnées, qui sont l'Arbre de Vie ; et les initiales des cinq divisions mentionnées forment CHaP'A HeN — initiales de CHti, Pakh (fiole), Erev, Hagavim (sauterelles), Nahal (torrent) — car il est écrit au sujet de la Tora (Pr 5,19) « biche des amours et gazelle de grâce (hen) », et il est dit de même (Pr 1,9) « car ce sont une guirlande de grâce (hen) pour ta tête ».
כֵּיוָן שֶׁהִגִּיעַ לְפֶתַח בֵּית דָּוִד, נַעֲשֶׂה כְּנַחַל שׁוֹטֵף, שֶׁבּוֹ רוֹחֲצִין זָבִין וְזָבוֹת, נִדּוֹת וְיוֹלְדוֹת. אַף עַל גַּב שֶׁהוּא נַחַל שׁוֹטֵף וְסַכָּנָה לִרְחֹוץ בּוֹ הֵם מוֹשְׁכִין מִמֶּנּוּ מַיִם לִבְרֵיכוֹת וּמִקְווָאוֹת וְרוֹחֲצִין בָּהֶם וְאַף עַל גַּב דְּנִידּוֹת שְׁכִיחִי טְפֵי מִזָּבוֹת וְזָבוֹת טְפֵי מִיּוֹלְדוֹת נָקֵיט הַתַּנָּא הַזְּכָרִים בְּרֵישָׁא וְכֵיוָן דְּנָקֵיט זָבִין נָקֵיט זָבוֹת בַּהֲדַייְהוּ מִשּׁוּם דְּחַד טֻומְאָה נִינְהוּ.
« Dès qu'elle atteint l'entrée de la Maison de David, elle devient un torrent impétueux, dans lequel se lavent les zavim et les zavot, les nidot et les yoladot. » Bien qu'il s'agisse d'un torrent impétueux et qu'il soit dangereux de s'y baigner, ils en tirent l'eau vers des bassins et des mikvaot, et s'y lavent. Et bien que les nidot soient plus fréquentes que les zavot, et les zavot plus que les yoladot, le tana a placé les hommes en tête ; et dès lors qu'il a mentionné les zavim, il a mentionné les zavot avec eux, parce qu'il s'agit d'une seule et même toum'a (impureté).
💡 Explication

Dernier tableau du daf, et il fonctionne à rebours de toute hydrologie : cette source grossit en s'éloignant de son point d'émergence, sans affluent. Les quatre mesures sont données dans l'ordre topographique du Temple, du plus intérieur au plus extérieur : Saint des Saints, entrée du Heikhal, Oulam, entrée de la azara.

Les images sont d'une précision voulue : les antennes de sauterelles (le plus fin), le fil de chaîne (chti), le fil de trame (erev, plus épais que le premier dans le tissage), puis le goulot d'une petite fiole. Le daf s'interrompt en pleine citation ; la suite, en 78a, mène la source jusqu'à l'entrée de la Maison de David, où elle devient un torrent.

Le Ben Ich Haï lit ces cinq états comme cinq degrés d'accès à la Tora — les quatre du PaRDeS et, au-delà, l'intériorité du sod.

🖼️ Schéma
La source qui sort du Saint des Saints : cinq états, cinq stations du Temple Elle grossit exactement à mesure qu'elle s'éloigne vers l'extérieur -- l'inverse d'une source ordinaire, qui se perd. Saint des Saints le départ antennes de sauterelles entrée du Heikhal fil de chaîne (chti) Oulam fil de trame (erev, plus épais) entrée de la azara ouverture d'une petite fiole (pakh) Maison de David torrent impétueux suite en 78a Lecture du Ben Ich Haï sur ces cinq états Les cinq noms forment l'acronyme CHaP'A HeN : CHti, Pakh, Erev, Hagavim, Nahal -- et "mayim" (90) vaut cinq fois "haï" (18). Cinq degrés d'accès à la Tora : les quatre du PaRDeS, plus l'intériorité du sod selon le Rav Haim Vital.
Les cinq états de la source, station par station du Temple -- et la lecture du Ben Ich Haï.
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Texte hébreu et araméen vocalisé : édition numérique William Davidson du Talmud Koren Noé, via Sefaria (licence CC BY-NC). Traduction française, notes et schémas : Chiourim BA (licence CC BY 4.0).