Sougya : Le daf s'ouvre sur la fin d'un débat commencé en 85b : la techouva à elle seule expie-t-elle un interdit au sens plein (lav gamour), ou faut-il attendre Yom Kippour ? Trois sources sont opposées à Rav Yehouda ; les deux premières sont écartées par la même clé - lo tissa et tout ce qui lui ressemble - mais la troisième, une derasha en deux crans sur venaké, lo yenaké et et chemo, résiste, et la guemara doit reconnaître qu'il s'agit d'une controverse de tannaim.
Elle revient alors sur le venaké du Horev : Rabbi Elazar montre que la contradiction interne du verset - absoudre / ne pas absoudre - ne se résout que si l'on y introduit la techouva. Suit la scène de Rome, où Rabbi Matia ben Harach interroge Rabbi Elazar ben Azaria sur les quatre divisions de l'expiation de Rabbi Yichmael : elles sont trois, corrige-t-il, car la techouva n'est pas une division, elle accompagne toutes les autres.
La beraita dresse alors l'échelle : un commandement positif s'efface par la techouva séance tenante, un interdit attend Yom Kippour, une faute passible de karet exige encore les yissourim, et le hilloul Hachem - profanation du Nom - ne s'efface que par la mort, parce que, dit Rachi, celui qui la commet faute et fait fauter les autres. La guemara demande alors ce qu'est concrètement un hilloul Hachem, et la réponse surprend : de la viande prise chez le boucher et payée en retard (Rav), quatre coudées sans Torah et sans tefillin (Rabbi Yo'hanan), des collègues qui ont honte de votre réputation, une phrase que les gens laissent tomber sur vous.
Abaye en donne la limite - tout dépend de l'usage du lieu - puis le versant positif : que le Nom du Ciel se fasse aimer par ton entremise. Le daf se clôt sur la grandeur de la techouva : elle apporte la guérison au monde, et selon qu'elle vient de l'amour, de la crainte ou des souffrances, elle fait de vous un fils ou un serviteur - avant d'atteindre, selon Rabbi Levi, le Trône de Gloire lui-même.
... sauf « tu ne porteras pas [le nom de l'Éternel ton Dieu en vain] » ! [Réponse :] « tu ne porteras pas » - et tout ce qui lui ressemble.
Le daf s'ouvre au milieu d'une objection commencée en 85b. Rav Yehouda y avait restreint la michna : quand elle dit que la techouva expie les fautes légères - un commandement positif et un commandement négatif - elle ne vise pas n'importe quel interdit, mais seulement un lav nitak la-asse (un interdit que la Torah elle-même répare par un commandement positif). Un lav gamour, un interdit au sens plein, aurait besoin de Yom Kippour.
On lui opposait une beraita : « voici quelles sont les [fautes] légères - un asse et un lo taasse, sauf lo tissa ». Si la beraita doit exclure nommément le faux serment, c'est bien que tous les autres interdits, y compris les interdits pleins, sont dans la catégorie légère.
La guemara répond en élargissant la portée du mot sauf : la beraita veut dire « lo tissa et tout ce qui lui ressemble » - c'est-à-dire, précise Rachi, tout lav gamour. L'exception n'est donc pas un cas isolé mais une catégorie entière, et Rav Yehouda tient encore.
Viens et écoute : Rabbi Yehouda dit - tout ce qui se situe depuis « tu ne porteras pas » et en dessous, la techouva l'expie ; depuis « tu ne porteras pas » et au-dessus, la techouva suspend et Yom Kippour expie. [Réponse :] « tu ne porteras pas » - et tout ce qui lui ressemble.
Seconde tentative, et exactement le même mécanisme. Rabbi Yehouda dresse une échelle de gravité dont lo tissa est le point de bascule : tout ce qui est en dessous se règle par la techouva seule ; tout ce qui est au-dessus exige Yom Kippour. Si un interdit plein est situé sous lo tissa, la techouva suffit, et Rav Yehouda tombe.
La guemara répond mot pour mot comme au segment précédent : le seuil n'est pas le seul verset de lo tissa, c'est lo tissa et tout ce qui lui ressemble. Le point de bascule remonte donc pour englober tout lav gamour, et l'échelle de Rabbi Yehouda redevient compatible avec Rav Yehouda.
Noter le procédé : la guemara ne produit aucun argument nouveau, elle applique deux fois la même clé de lecture. C'est le signe qu'elle n'a pas encore de vraie réponse - et cela prépare le retournement du segment 3.
Viens et écoute : puisqu'il a été dit au Horev, au sujet de la techouva, « et Il absout » (venaké), on aurait pu croire que même « tu ne porteras pas » est parmi eux - c'est pourquoi le verset enseigne : « Il n'absout pas » (lo yenaké). On aurait pu croire qu'il en va de même pour tous les autres passibles d'un interdit - c'est pourquoi le verset enseigne : « Son nom » : c'est Son nom qu'Il n'absout pas, mais Il absout tous les autres passibles d'un interdit.
Troisième tentative, et cette fois la preuve est autrement solide, parce qu'elle vient d'une derasha (exégèse de verset) et non d'une simple classification. Elle procède en deux crans successifs de restriction.
Point de départ : au Horev, après la faute du veau d'or, Dieu a proclamé venaké - « et Il absout ». La techouva absout donc. Premier cran : irait-elle jusqu'à absoudre le faux serment ? Non - le verset dit aussi lo yenaké, « Il n'absout pas ». Second cran : ce refus vaudrait-il alors pour tous les interdits ? Non - le verset précise et chemo, « Son nom » : c'est celui qui profane Son Nom qu'Il n'absout pas ; tous les autres hayavei lavin, Il les absout.
Résultat : un interdit plein est expié par la techouva seule. Et ici la parade « lo tissa et tout ce qui lui ressemble » est inutilisable, puisque la beraita a elle-même dit, explicitement, chear hayavei lavin - tous les autres passibles d'un interdit.
C'est [une controverse] de tannaim, comme il a été enseigné : sur quoi la techouva expie-t-elle ? Sur un commandement positif, et sur un commandement négatif qui se résout en un commandement positif.
Et sur quoi la techouva suspend-elle, Yom Kippour expiant [ensuite] ? Sur les [fautes passibles de] karet, sur les [fautes passibles de] mort par le tribunal, et sur un commandement négatif au sens plein.
Renversement de stratégie. Au lieu de neutraliser la preuve, la guemara l'accepte - et la met dans la bouche d'un tanna. Tanaei hi : c'est une controverse de tannaim. La beraita du segment 2 exprime une position ; la beraita citée ici en exprime une autre, qui distingue explicitement le lav nitak la-asse (expié par la techouva) du lav gamour, rangé avec les karetot et les mitot beit din parmi les fautes qui attendent Yom Kippour.
Rav Yehouda a donc, en 85b, lu notre michna selon ce second tanna. La question de fond - un interdit plein s'efface-t-il par la seule techouva ? - reste ouverte, mais elle n'est plus une objection contre lui : elle est devenue une mahloket assumée.
Le prix de cette sortie est réel : la guemara renonce à trancher. C'est fréquent quand deux sources tannaitiques sont également fiables et qu'aucune ne peut être réinterprétée sans violence.
Le Maître a dit : « puisqu'il a été dit au Horev « et Il absout » ». D'où le tenons-nous [que la techouva y est en cause] ?
Comme il a été enseigné : Rabbi Elazar dit - il est impossible de dire « Il absout », puisqu'il est déjà dit « Il n'absout pas » ; et il est impossible de dire « Il n'absout pas », puisqu'il est déjà dit « Il absout ». Comment donc ?
Il absout ceux qui se repentent, et Il n'absout pas ceux qui ne se repentent pas.
La guemara revient sur un mot lâché au passage dans la beraita du segment 2 : « puisqu'il a été dit au Horev, au sujet de la techouva, venaké ». Mais où la techouva figure-t-elle dans les treize attributs de miséricorde ? Nulle part explicitement.
Rabbi Elazar la fait sortir de la tension interne du verset. Exode 34,7 juxtapose deux termes contradictoires - nake lo yenaké, « absoudre Il n'absout pas » - et Rachi souligne qu'ils sont écrits côté à côté. Impossible de retenir l'un sans effacer l'autre. La seule lecture qui sauve les deux introduit une variable absente du texte : le partage entre ceux qui se repentent et ceux qui ne se repentent pas. Autrement dit, c'est la contradiction elle-même qui prouve que la techouva a été dite au Horev.
Le Ben Yehoyada déplace la question du verset vers la liturgie : pourquoi, dans nos supplications, s'arrête-t-on a venaké sans dire lo yenaké ? Précisément parce que ce sont deux propositions indépendantes et non une seule expression continue.
Rabbi Matia ben Harach demanda à Rabbi Elazar ben Azaria, à Rome : as-tu entendu les quatre divisions de l'expiation que Rabbi Yichmael exposait ? Il répondit : elles sont trois - et la techouva accompagne chacune d'elles.
Changement de registre : on quitte l'analyse d'une beraita pour une scène. Rabbi Matia ben Harach, installé à Rome, profite du passage de Rabbi Elazar ben Azaria - venu en ambassade - pour lui poser une question de transmission : les chilouké kappara, les divisions de l'expiation, sont-elles quatre ?
La correction porte sur un point de méthode. Il y a bien quatre cas - on va les énumérer - mais seulement trois divisions, car ce qui se divise, ce sont les instruments supplémentaires : Yom Kippour, les yissourim, la mort. La techouva, elle, n'entre pas dans le décompte, précise Rachi, parce qu'elle n'oppose aucun cas à un autre : elle est requise dans tous.
C'est là thèse centrale du chapitre. Aucun mécanisme d'expiation ne fonctionne sans elle ; Yom Kippour, la souffrance et la mort ne sont jamais que des compléments à un mouvement qui doit venir de l'homme.
Celui qui a transgressé un commandement positif et s'est repenti ne bouge pas de sa place avant qu'on ne lui pardonne, ainsi qu'il est dit : « revenez, fils dévoyés [Je guérirai vos dévoiements] ». Celui qui a transgressé un commandement négatif et a fait techouva - la techouva suspend, et Yom Kippour expie, ainsi qu'il est dit : « car en ce jour Il expiera pour vous, de toutes vos fautes ».
Celui qui a transgressé des [fautes passibles de] karet ou de mort par le tribunal et a fait techouva - la techouva et Yom Kippour suspendent, et les yissourim (souffrances) achèvent de purger, ainsi qu'il est dit : « Je punirai leur révolte par la verge, et leur faute par des plaies ».
Voici l'échelle annoncée. Trois étages, trois instruments, trois versets - et Rachi indique la méthode : chaque verset ne prouve pas quel étage il occupe, il prouve seulement qu'il existe une faute réglée par ce moyen-là ; c'est ensuite la logique qui les apparie, « le léger pour la légère et le lourd pour la lourde ».
Le vocabulaire technique est à retenir, car il structure tout le chapitre. Mekhaper (expier) efface réellement. Tole (suspendre) ne fait que geler la sanction en attendant l'instrument qui achèvera. Memarék (purger, récurer) désigne le dernier nettoyage, celui qui ne laisse plus rien.
Le Ben Yehoyada précise ce que veut dire suspendre : les fautes ne sont pas effacées, mais elles ne se joignent pas non plus aux autres fautes du monde dans le plateau de la balance. Cela résout une difficulté classique : comment la techouva et Yom Kippour peuvent-ils ne rien faire de plus que suspendre, alors qu'ils sont si puissants ? Réponse : ils retirent déjà la faute de la comptabilité collective.
Mais celui qui a entre les mains une profanation du Nom (hilloul Hachem) - la techouva n'a pas la force de suspendre, ni Yom Kippour d'expier, ni les yissourim de purger ; mais toutes ne font que suspendre, et c'est la mort qui purge, ainsi qu'il est dit : « et l'Éternel Tsevaot s'est révélé à mes oreilles : cette faute ne vous sera pas expiée jusqu'à votre mort ».
Le quatrième étage n'est pas une faute plus grave dans l'échelle des sanctions - le hilloul Hachem n'est pas passible de karet - mais une faute d'un autre genre. Tous les instruments sont mobilisés et ils reculent tous d'un cran : ce qui expiait ne fait plus que suspendre, et seule la mort purge.
Rachi en donne la raison en trois mots : hôte ou-mahti aherim - il faute et fait fauter les autres. C'est là la clé de tout le passage qui suit. Une faute ordinaire est un compte entre l'homme et Dieu, et un compte peut se solder. Une profanation du Nom a mis dans le monde une leçon qui continue de produire ses effets chez ceux qui l'ont vue ; tant que l'homme vit, il continue d'être cette leçon.
D'où le verset d'Isaie, particulièrement dur : le prophète entend Dieu jurer que cette faute ne sera pas expiée ad temoutoun, jusqu'à votre mort. Rachi : « nous apprenons de là qu'il existe une faute dont l'expiation ne se fait que par la mort ».
De quoi s'agit-il, un hilloul Hachem ? Rav a dit : par exemple moi - si je prends de la viande à l'étal du boucher et que je ne donne pas l'argent sur-le-champ.
Abaye a dit : on n'a enseigné cela que dans un endroit où l'on ne réclame pas [le paiement] ; mais dans un endroit où l'on réclame, il n'y a là rien [de problématique] pour nous.
Après l'annonce la plus sévère du chapitre, on attend un exemple à la hauteur : idolâtrie publique, apostasie. Rav donne un achat de viande à crédit. Le contraste est voulu.
Rachi explicite le mécanisme : quand je tarde à payer, le boucher se dit que je suis un voleur, et il apprend de moi à prendre le vol à la légère. Ce n'est pas le retard qui est fautif - c'est ce que le retard enseigne. On retrouve exactement la définition de Rachi au segment précédent : hôte ou-mahti, il faute et fait fauter.
Abaye pose aussitôt la limite qui empêche cette exigence de devenir absurde : tout dépend de l'usage local. Dans une ville où le boucher vient encaisser plus tard, personne ne conclut rien - leit lan bah, il n'y a là rien qui nous concerne. Le hilloul Hachem est donc une catégorie contextuelle : elle se mesure à la lecture que fera le spectateur, pas à l'acte pris isolément.
Ravina a dit : et Meta Mehassia est un endroit où l'on réclame. Abaye, lorsqu'il prenait de la viande à deux associés, donnait une pièce à l'un et une pièce à l'autre, puis les rapprochait l'un de l'autre et faisait le compte.
Deux illustrations de la règle d'Abaye. D'abord Ravina, qui applique le critère à sa propre ville : Meta Mehassia - la localité voisine de Soura où il résidait - est un lieu où l'on réclame ; on peut donc y acheter à crédit sans crainte.
Ensuite la pratique personnelle d'Abaye, qui pousse le principe un cran plus loin. Achetant chez deux associés, il ne remettait pas la somme à l'un des deux, mais une pièce à chacun. Rachi en donne la raison : sinon l'associé absent risquerait d'ignorer que le paiement a eu lieu - et il y aurait là un hilloul Hachem. Le soupçon d'un seul homme suffit.
Puis il les réunissait pour faire le compte : puisqu'il avait payé deux fois une pièce, il fallait rééquilibrer, et ils lui rendaient de la viande à hauteur du trop-perçu. Toute la mise en scène ne sert qu'à une chose : ne laisser à personne la possibilité matérielle de mal interpréter.
Rabbi Yo'hanan a dit : par exemple moi - si je marche quatre coudées sans Torah et sans tefillin. Yits'hak de l'école de Rabbi Yannai a dit : tout [homme] dont les collègues ont honte à cause de sa réputation (c'est cela, le hilloul Hachem).
Rav Nahman bar Yits'hak a dit : par exemple lorsque les gens disent - que son Maître pardonne à untel.
Trois définitions de plus, et le seuil ne cesse de descendre. Rabbi Yo'hanan vise quatre coudées de marche sans Torah et sans tefillin - Rachi précise que le problème n'est pas l'interruption elle-même, légitime puisqu'il s'était affaibli dans son étude, mais le fait que « tout le monde ne le sait pas, et ils apprennent de moi à se dispenser de l'étude ».
Yits'hak de l'école de Rabbi Yannai déplace le critère du côté de l'observateur : est en faute celui dont les collègues ont honte de sa réputation. Il n'y a plus d'acte du tout, seulement un renom. Rav Nahman bar Yits'hak réduit encore : le signe est une phrase que les gens laissent tomber - chara leh mareh li-flani, que son Maître lui pardonne. Une formule de pitié, et le diagnostic est posé.
Le fil commun est net : aucune de ces définitions ne nomme un interdit transgressé. Toutes portent sur l'écart entre ce qu'un homme représente et ce qu'on voit de lui.
Abaye a dit : comme il a été enseigné - « et tu aimeras l'Éternel ton Dieu » : que le Nom du Ciel se fasse aimer par ton entremise. Qu'il lise [l'Écriture] et étudie [la Michna] et serve les sages, et que ses affaires et son commerce se fassent avec douceur avec les créatures.
Que disent alors les gens à son sujet ? Heureux son père qui lui a enseigné la Torah, heureux son maître qui lui a enseigné la Torah.
Malheur aux gens qui n'ont pas étudié la Torah ! Untel, à qui l'on a enseigné la Torah - voyez comme ses voies sont belles, comme ses actes sont accomplis.
À son sujet le verset dit : « Il m'a dit : tu es Mon serviteur, Israël, en qui Je Me glorifie ».
Abaye ne définit pas le hilloul Hachem : il en donne le négatif photographique. Le verset « et tu aimeras l'Éternel ton Dieu » se lit comme une consigne active - que le Nom du Ciel se fasse aimer par ton entremise ; Rachi glose : aux yeux de ton prochain.
Le programme comporte quatre éléments, et le dernier n'est pas de l'ordre de l'étude : lire l'Écriture, étudier la Michna, servir les sages - Rachi rappelle que c'est là que l'on apprend les raisons des michnayot, leur motif et leur source - et enfin traiter ses affaires avec douceur. Le savoir seul ne produit rien ; c'est la conduite qui le rend visible.
Le Ben Yehoyada lit finement le doublet « heureux son père / heureux son maître » : le père renvoie à la Torah écrite, que l'on n'enseigne pas gratuitement et dont le mérite revient donc à celui qui paie ; le maître renvoie à la Torah orale, que l'on trouve enseignée gratuitement.
Mais celui qui lit et étudie et sert les sages, et dont les affaires ne sont pas menées avec loyauté, et dont la parole n'est pas douce avec les créatures - que disent les gens à son sujet ? Malheur à untel qui a étudié la Torah !
Malheur à son père qui lui a enseigné la Torah, malheur à son maître qui lui a enseigné la Torah ! Untel qui a étudié la Torah - voyez comme ses actes sont corrompus et comme ses voies sont laides.
Et à son sujet le verset dit : « lorsqu'on disait d'eux : c'est le peuple de l'Éternel, et de Son pays ils sont sortis ».
La beraita répète la première moitié mot pour mot et n'inverse que deux éléments : le commerce loyal et la parole douce. Toute la différence tient là. L'étude est identique dans les deux portraits ; elle n'atténue rien, elle amplifie la sentence dans les deux sens.
Le verset d'Ezechiel est cité dans un sens déplacé, et Rachi l'explique longuement. Littéralement il décrit l'exil ; mais la profanation qu'il désigne est celle-ci : quand un homme important transgresse et que le malheur l'atteint, on dit « à quoi cela lui a-t-il servi ? Vois les hommes pieux et les sages, le mal est venu sur eux ». Et de même, les nations parmi lesquelles Israël fut exilé disent : « voyez, c'est le peuple de l'Éternel - et Il n'a pas pu les sauver de l'exil ».
La conclusion de Rachi mérite d'être retenue telle quelle : le Nom du Ciel se trouve profane et Sa gloire s'amoindrit. Voilà pourquoi seule la mort purge cette faute-là : elle n'est pas une dette personnelle, c'est une diminution de la réputation de Dieu dans le monde.
Rabbi Hama bar Hanina a dit : grande est la techouva, car elle apporte la guérison au monde, ainsi qu'il est dit : « Je guérirai leur dévoiement, Je les aimerai d'un amour gratuit ».
Le daf change de mouvement. Après avoir mesuré la gravité des fautes, il passe à une série de déclarations sur la grandeur de la techouva - une séquence de guedola techouva qui se poursuivra sur toute la page suivante.
La première porte sur la guérison, et elle est plus forte qu'il n'y paraît : la techouva n'apporte pas la guérison à celui qui se repent, mais au monde. Le mouvement d'un individu modifie l'état général.
Le Ben Yehoyada le justifie par les lettres. La techouva est confession, regret et abandon de la faute - donc un acte de pensée, et la pensée est désignée par le mot or (lumière). Or le mot refoua (guérison) se décompose exactement en or et pe (bouche) : la lumière de la bouche. Il propose ensuite une seconde lecture : les justes sont appelés rave, et les méchants « amènent la colère (af) dans le monde » ; par la techouva le af est annulé et il reste la combinaison af + rave = refoua.
Rabbi Hama bar Hanina souleva une contradiction : il est écrit « revenez, fils dévoyés » - [ce qui implique que] vous n'étiez, dès le départ, que des égarés ; et il est écrit « Je guérirai vos dévoiements » [ce qui suppose une plaie dont il reste une trace] ! Ce n'est pas une difficulté : ici, [il s'agit d'une techouva] par amour ; là, [d'une techouva] par crainte.
Le même sage qui vient de louer la guérison en tire maintenant une difficulté. Rami signifie : jeter deux versets l'un contre l'autre. Les deux moitiés du même verset de Jérémie ne disent pas la même chose.
« Revenez, fils dévoyés » suppose, dit Rachi, que lorsque vous ferez techouva la faute vous sera imputée comme venant de la jeunesse, de la sottise et de l'égarement - donc un effacement complet, comme si elle n'avait jamais eu de sérieux. Mais « Je guérirai vos dévoiements » suggère autre chose : une guérison à partir de maintenant, et Rachi donne l'image exacte - comme un infirme guéri, sur qui une part de son nom demeure.
La résolution introduit la distinction qui va gouverner toute la suite du chapitre : me-ahava (par amour) et mi-yira (par crainte). Celui qui revient par amour, sa faute est déracinée dès son commencement ; celui qui revient par crainte est guéri, mais la cicatrice reste. C'est le même axe qui produira, en 86b, la formule célèbre selon laquelle les fautes volontaires deviennent des mérites.
Rav Yehouda souleva une contradiction : il est écrit « revenez, fils dévoyés, Je guérirai vos dévoiements » [donc les pénitents sont appelés fils], et il est écrit « [voici,] Moi Je suis votre maître (anokhi baalti bakhem), et Je vous prendrai un d'une ville et deux d'une famille » [donc ils sont appelés serviteurs] ! Ce n'est pas une difficulté : ici, [c'est une techouva] par amour ou par crainte ; là, [c'est une techouva venue] par les yissourim.
Rabbi Levi a dit : grande est la techouva, car elle atteint le Trône de Gloire, ainsi qu'il est dit : « reviens, Israël, jusqu'à l'Éternel ton Dieu ».
Même procédé, un cran plus loin. La contradiction ne porte plus sur l'étendue du pardon mais sur le statut du pénitent. Un verset l'appelle fils ; l'autre, en disant « Moi Je suis votre maître », implique qu'il est serviteur - c'est ainsi que Rachi lit les deux termes.
La résolution reprend l'axe précédent en y ajoutant un troisième degré. Par amour ou par crainte, on revient de soi-même : on est fils. Mais celui qui n'est revenu qu'après avoir été châtié - al yede yissourim - est appelé serviteur : il n'a pas bougé tant qu'on ne l'y a pas forcé. Rachi rapporte aussi une autre version du texte, fondée sur « revenez vers Moi et Je reviendrai vers vous ».
Rabbi Levi conclut sur une image spatiale : la techouva atteint le Trône de Gloire. Le verset dit « reviens jusqu'à (ad) l'Éternel ton Dieu » - non pas vers, mais jusqu'à. Le mouvement de l'homme monte littéralement jusqu'en haut. La suite de cette séquence, avec les fautes volontaires devenues mérites, se lit au début de 86b.
Texte hébreu et araméen vocalisé : édition numérique William Davidson du Talmud Koren Noé, via Sefaria (licence CC BY-NC). Traduction française, notes et schémas : Chiourim BA (licence CC BY 4.0).