Sougya : Après la fin du reproche aux fils d'Eli (kinim retardées, mépris des offrandes), le daf déploie la grande Tossefta sur la ruine des Temples. Le premier fut détruit pour trois fautes cardinales — idolâtrie (le « lit trop court » où Chekhina et idole ne cohabitent pas), débauche (les filles de Sion) et meurtre (Menache) ; le second, malgré Torah, mitsvot et bonté, le fut pour la seule sinat hinam, tenue pour l'égale des trois.
La faute visible des premiers valut un terme révélé (soixante-dix ans) ; la faute cachée des derniers, un terme occulté. Suit le célèbre échange Rabbi Yo'hanan / Rech Lakich (l'ongle des premiers vaut mieux que le ventre des derniers ; mais les derniers étudient sous l'oppression) tranché par la preuve du Temple, revenu aux seuls premiers.
Rech Lakich, dans le Jourdain, reproche aux Babyloniens de n'être pas tous montés en Ezra : montée en mur (argent, sans pourriture) contre montée en portes (cèdre rongé par le ver sasmagor = la bat kol restante). Enfin, sur l'invraisemblance que Rech Lakich ait parlé à Rabba bar bar Hana, Rav Papa intercale un tiers, et Rabbi Yo'hanan conclut que la Chekhina n'aurait de toute façon pas résidé au second Temple.
[Le reproche fait aux fils d'Eli est] qu'ils retardèrent [l'offrande de] leurs nids d'oiseaux (kinim) — [ceux des femmes après l'accouchement] ; néanmoins, l'Écriture le leur impute comme s'ils avaient couché avec elles.
Fin de la sougya ouverte en 9a sur les fils d'Eli (bnei Eli), à Chilo. Selon cet avis, ils n'ont pas commis de débauche réelle : ils retardèrent l'offrande des kinim (nids de tourterelles ou pigeons) que les femmes devaient apporter après l'accouchement pour se purifier et retrouver leurs maris.
Par cette négligence, ils empêchaient ces femmes de rentrer chez elles ; aussi l'Écriture leur impute-t-elle la faute comme s'ils avaient couché avec elles — mesure de la gravité d'un tel abus de fonction.
[Autre faute des fils d'Eli :] le mépris des choses saintes (bizyon kodachim), comme il est écrit : « Avant même qu'on eût fait fumer la graisse, le serviteur du Cohen venait et disait à l'homme qui sacrifiait : Donne de la viande à rôtir pour le Cohen ; il n'acceptera pas de toi de la viande cuite, mais [seulement] crue. Et si l'homme lui disait : Qu'on fasse d'abord fumer la graisse, puis prends-en autant que tu désires — il répondait : Non, donne maintenant, sinon je [la] prends de force.
Le péché des jeunes gens fut très grand devant l'Éternel, car les hommes méprisaient l'offrande de l'Éternel » (I Samuel 2, 15-17).
Second grief contre les fils d'Eli : le mépris des offrandes. Leur serviteur exigeait la part du Cohen avant que la graisse ne soit brûlée sur l'autel (renversant l'ordre du service), refusait la viande cuite et menaçait de prendre de force. Le verset conclut que « le péché des jeunes gens fut très grand », car ils traitaient l'offrande divine avec dédain.
Le premier Temple, pourquoi fut-il détruit ? À cause de trois choses qui s'y trouvaient : l'idolâtrie (avoda zara), la débauche (guiloui arayot) et le meurtre (chefikhout damim).
L'idolâtrie, comme il est écrit : « Car le lit est trop court pour s'y étendre (me-hichtarea) » (Isaie 28, 20).
La Tossefta expose la doctrine centrale du daf : les trois fautes cardinales — idolâtrie, débauche, meurtre — causèrent la ruine du premier Temple. Chacune est appuyée sur un verset. Pour l'idolâtrie, le prophète est lu par notarikon (décomposition du mot en acronyme) : voir le segment suivant.
Que signifie « le lit est trop court pour s'y étendre » ? Rabbi Yonatan dit : ce lit est trop court pour que deux compagnons (reim) s'y rendent maîtres ensemble.
Rabbi Yonatan dérive l'idolâtrie du verset : le « lit » est le Sanctuaire, trop étroit pour que deux rivaux y règnent de concert. La Chekhina et l'idole que Menache dressa dans le Hekhal ne peuvent cohabiter — d'où la ruine.
« Et la couverture (masekha) est trop étroite pour s'y ramasser (ke-hitkanes) » — Rabbi Chmouel bar Nahmani dit : lorsque Rabbi Yonatan parvenait à ce verset, il pleurait et disait : Celui dont il est écrit « Il ramasse comme une digue les eaux de la mer » (Psaumes 33, 7), une idole (masekha) Lui est-elle devenue une rivale (tsara) ?
Même lecture homilétique pour la seconde moitié du verset : masekha (couverture) est lu « idole coulée », et tsara (étroite) « rivale ». Rabbi Yonatan pleure devant l'affront : Celui qui maîtrise les eaux de la mer se voit opposé une idole comme une co-épouse jalouse dans Sa propre demeure.
La débauche (guiloui arayot), comme il est écrit : « L'Éternel dit : Parce que les filles de Sion sont hautaines, qu'elles marchent le cou tendu et les yeux provocants, qu'elles vont à petits pas et font sonner [des grelots] à leurs pieds » (Isaie 3, 16). « Parce que les filles de Sion sont hautaines » — elles marchaient une [femme] grande à côté d'une petite [pour se faire remarquer].
« Elles marchent le cou tendu » — elles marchaient la taille dressée. « Les yeux provocants (mechakrot) » — elles se fardaient les yeux de kohl [bleu].
« Elles vont à petits pas (halokh ve-tafof) » — elles marchaient talon contre orteil. « Et de leurs pieds elles font sonner (te'akasna) » — Rabbi Yitshak dit : elles apportaient de la myrrhe et du baume (mor ve-afarsemon) et les plaçaient dans leurs souliers ; parvenues auprès des jeunes gens d'Israël, elles [tapaient du pied et] en faisaient jaillir [le parfum] sur eux, insufflant en eux le mauvais penchant (yetser hara) comme le venin (ères) d'une vipère en colère.
La débauche est lue à travers le portrait des filles de Sion d'Isaie 3, 16, décrypté mot à mot : démarche arrogante, fards, petits pas aguicheurs, et surtout le stratagème du parfum dans les souliers, projeté sur les jeunes gens pour éveiller en eux le yetser hara « comme le venin d'une vipère ». Le vice n'est pas seulement individuel : il est mis en scène publiquement.
Le meurtre (chefikhout damim), comme il est écrit : « Et Menache répandit aussi du sang innocent en très grande quantité, jusqu'à en remplir Jérusalem d'un bout à l'autre » (II Rois 21, 16).
Mais le second Temple, où l'on s'adonnait à la Torah, aux mitsvot et aux actes de bonté (guemilout hassadim) — pourquoi fut-il détruit ? À cause de la haine gratuite (sinat hinam) qui s'y trouvait.
Cela t'enseigne que la haine gratuite pèse autant que les trois transgressions [réunies] : l'idolâtrie, la débauche et le meurtre.
Le retournement décisif du daf. Les hommes du second Temple étaient vertueux — Torah, mitsvot, bonté. Pourtant il fut détruit, à cause de la seule sinat hinam. D'où l'enseignement fondateur : la haine gratuite équivaut aux trois fautes cardinales réunies. C'est une échelle de gravité qui place une faute « sociale », souvent minimisée, au niveau des interdits pour lesquels on doit mourir plutôt que transgresser.
Ils étaient méchants, mais ils plaçaient leur confiance dans le Saint béni soit-Il. — Nous en venons [ici] au premier Temple, dont il est écrit : « Ses chefs jugent pour des pots-de-vin, ses cohanim enseignent contre salaire, ses prophètes devinent pour de l'argent ; et [pourtant] ils s'appuient sur l'Éternel en disant : L'Éternel n'est-il pas au milieu de nous ? Le malheur ne nous atteindra pas » (Michee 3, 11).
C'est pourquoi le Saint béni soit-Il fit venir sur eux trois décrets (guezerot), correspondant aux trois transgressions qu'ils avaient en main, comme il est dit : « C'est pourquoi, à cause de vous, Sion sera labourée comme un champ, Jérusalem deviendra des ruines, et la montagne du Temple des hauteurs boisées » (Michee 3, 12).
Malgré leurs fautes, les gens du premier Temple gardaient une confiance en Dieu — leur cœur penchait encore vers le Ciel. Aussi ne furent-ils pas exterminés : Dieu déversa Sa colère « sur le bois et les pierres », par trois décrets (champ labouré, ruines, hauteurs boisées) répondant terme à terme aux trois fautes.
Et au premier Temple n'y avait-il donc pas de haine gratuite ? Mais il est écrit : « Ils seront livrés à l'épée avec mon peuple ; c'est pourquoi frappe sur [ta] cuisse » (Ezechiel 21, 17), et Rabbi Eliezer a dit : ce sont des gens qui mangent et boivent l'un avec l'autre et se transpercent l'un l'autre des épées de leur langue (charavot she-bilchonam).
Objection : la sinat hinam existait aussi au premier Temple. Rabbi Eliezer décrit des convives qui partagent la table et se poignardent des épées de leur langue — image saisissante de l'hypocrisie sociale. Si oui, pourquoi distinguer les deux Temples ? La réponse suit.
Cela [ne] se trouvait [que] parmi les princes d'Israël, comme il est écrit : « Crie et gémis, fils de l'homme, car cela advint à mon peuple » ; et il est enseigné (tania) : « Crie et gémis, fils de l'homme » — pourrait-on croire [que ce mal fût] chez tous ? L'enseignement dit (talmoud lomar) : « cela [fut] chez tous les princes d'Israël » (Ezechiel 21, 17).
Réponse : au premier Temple, la haine gratuite ne régnait que chez les chefs (nessiei Israël), non dans le peuple ; au second Temple, elle était généralisée. La distinction est préservée : la faute du second Temple était d'une tout autre ampleur.
Rabbi Yo'hanan et Rabbi Elazar disaient tous deux : Les premiers (rishonim), dont la faute fut dévoilée, leur terme (kets) fut dévoilé [aussi] ; les derniers (aharonim), dont la faute ne fut pas dévoilée, leur terme ne fut pas dévoilé.
Un principe de mesure pour mesure : les gens du premier Temple ne cachaient pas leurs fautes, aussi le terme de leur exil fut-il annonce (soixante-dix ans, Jérémie 29, 10). Ceux du second Temple péchaient en secret (sinat hinam dissimulée), aussi le terme de leur exil demeure-t-il caché à ce jour.
Rabbi Yo'hanan dit : l'ongle des premiers vaut mieux que le ventre des derniers. Rech Lakich lui dit : au contraire, les derniers sont supérieurs — car bien qu'il y ait l'asservissement aux royaumes (chi'boud malkhouyot), ils s'adonnent à la Torah.
[Rabbi Yo'hanan] lui répondit : le Temple (bira) le prouvera — il est revenu aux premiers et n'est pas revenu aux derniers.
Débat célèbre. Pour Rabbi Yo'hanan, même le détail infime (« l'ongle ») des anciens surpasse le meilleur (« le ventre ») des modernes. Rech Lakich objecte : les derniers étudient la Torah malgré l'oppression des empires — mérite supérieur. Rabbi Yo'hanan tranche par une preuve historique : le Temple est revenu aux premiers (reconstruit après l'exil), non aux derniers.
On demanda à Rabbi Elazar : les premiers sont-ils [plus] grands, ou les derniers ? Il leur dit : posez vos yeux sur le Temple (bira).
Certains disent qu'il leur dit : votre témoin, [c'est] le Temple (eidkhem bira),
La même question est posée à Rabbi Elazar, qui donne la même réponse que Rabbi Yo'hanan : le Temple en est le juge. Selon une variante, il dit « votre témoin, c'est le Temple » — car sa reconstruction pour les premiers, et non pour les derniers, tranche la question.
Rech Lakich se baignait dans le Jourdain. Vint Rabba bar bar Hana, qui lui tendit la main.
Il lui dit : Mon Dieu ! Je vous hais (sanina lekhou) — car il est écrit : « Si elle est un mur, nous bâtirons sur elle une tourelle d'argent ; si elle est une porte, nous l'entourerons de planches de cèdre » (Cantique 8, 9).
Si vous vous étiez faits comme un mur et étiez tous montés au temps d'Ezra, vous auriez été comparés à l'argent, que la pourriture (rakav) n'atteint pas ; maintenant que vous êtes montés comme des portes [à moitié], vous êtes comparés au cèdre, que la pourriture atteint.
Rech Lakich reproche aux Babyloniens de ne pas être tous montés en terre d'Israël au temps d'Ezra. La métaphore du Cantique : montée en mur (unis, tous) = argent, que la pourriture n'atteint pas (Chekhina pleine) ; montée en portes (partielle, à demi) = cèdre, que le ver ronge (Chekhina diminuée). Le manque d'aliyah collective a limité le retour de la Présence divine au second Temple.
Qu'est-ce que le « cèdre » [de la comparaison] ? Oula dit : le sasmagor.
Qu'est-ce que le sasmagor ? Rabbi Abba dit : la voix céleste (bat kol).
Comme il est enseigné : lorsque moururent les derniers prophètes — Aggée, Zacharie et Malachie — l'esprit saint (roua'h hakodech) se retira d'Israël ; et ils se servaient encore de la bat kol.
On précise l'image du cèdre rongé : le sasmagor est un ver qui le dévore de l'intérieur. Rabbi Abba l'applique à la bat kol — l'ultime forme de communication divine restée après la disparition de la prophétie. À la mort des derniers prophètes, le roua'h hakodech se retira ; seule subsista la voix céleste, tel le peu de cèdre épargné par le ver.
Or Rech Lakich parlait-il [donc] avec Rabba bar bar Hana ? Alors que Rabbi Elazar, qui était le maître de la terre d'Israël (mara de-ar'a de-Israël), Rech Lakich ne parlait même pas avec lui — [au point que] celui à qui Rech Lakich parlait sur la place publique (choka), on lui confiait une affaire (isska) sans témoins — parlerait-il avec Rabba bar bar Hana ?!
La Guemara conteste l'anecdote : Rech Lakich était si avare de ses fréquentations publiques qu'il ne parlait même pas en public avec Rabbi Elazar, sommité de la terre d'Israël. Sa parole au marché valait caution : à qui il parlait, on prêtait sans témoins. Comment aurait-il donc conversé avec Rabba bar bar Hana ? La résolution vient au segment suivant (Rav Papa).
Rav Papa dit : place un homme entre eux [pour écarter la difficulté] — ou bien c'était Rech Lakich et Zeeri, ou bien c'était Rabba bar bar Hana et Rabbi Elazar. Lorsque [le sage] vint devant Rabbi Yo'hanan [et lui rapporta le propos], il lui dit : ce n'est pas là la raison ; même s'ils étaient tous montés au temps d'Ezra, la Chekhina n'aurait pas résidé dans le second Temple, car il est écrit : « Que Dieu élargisse Yefet, et Il résidera dans les tentes de Chem » (Genèse 9, 27),
Rav Papa résout la contradiction : il y avait un intermédiaire — soit Rech Lakich et Zeeri, soit Rabba bar bar Hana et Rabbi Elazar. Puis Rabbi Yo'hanan corrige le fond : ce n'est pas le défaut d'aliyah qui a privé le second Temple de la Chekhina. Même une montée complète n'y aurait rien changé, car il était décrété que la pleine Présence divine ne résiderait pas au second Temple (le verset de Genèse 9, 27 est exposé en 10a).
Texte hébreu et araméen vocalisé : édition numérique William Davidson du Talmud Koren Noé, via Sefaria (licence CC BY-NC). Traduction française, notes et schémas : Chiourim BA (licence CC BY 4.0).